Fractures territoriales et sociales : portrait d’une France en morceaux

La France en morceaux. Elabe/DRAuthor provided

Alors que de nombreux Français partagent aujourd’hui un sentiment d’inégalité et d’injustice, voire de déclassement, le Baromètre des Territoires explore l’impact des fractures sociales et territoriales sur le récit national.

Ce Baromètre, lancé par le cabinet d’études et de conseil ELABE et l’Institut Montaigne, a interrogé 10 010 personnes divisées en 12 sous-échantillons régionaux de 800 individus (1 200 en Ile-de-France) représentatifs de la population résidente de chaque région administrative métropolitaine, âgée de 18 ans et plus.

En croisant entre elles des données portant sur le lien social, le sentiment de justice sociale, l’évaluation de sa vie personnelle, de son cadre de vie, de son habitat et de son accès aux infrastructures, etc., le Baromètre des Territoires interroge le rapport des Français à leur territoire. La France d’aujourd’hui est-elle une mosaïque de territoires qui s’opposent ou est-elle composée d’une pluralité de situations socio-économiques qui transcendent d’éventuelles fractures territoriales ? Quel jugement portent les Français sur le territoire où ils vivent ? Est-il un lieu où l’on peut réaliser son projet de vie ou, au contraire, un lieu où l’on est assigné à résidence ?

Mobilités et choix de vie : le territoire à la croisée des chemins

Pour de nombreux Français, il existe simultanément un sentiment d’enfermement territorial ou d’entrave à la mobilité spatiale et un choix de lieu de vie motivé par des raisons familiales ou professionnelles. Cette ambivalence s’exprime dans le rapport que les Français entretiennent avec le territoire dans lequel ils vivent et ce qui les a conduits à s’y installer : 44 % se sentent « coincés » là où ils habitent, mais dans le même temps plus de la moitié d’entre eux déclarent avoir fait le choix de vivre dans ce territoire qui les enferment (19 % vivent là où il avaient envie de vivre et 38 % y sont venus travailler ou étudier).

Si la mobilité n’est ni bonne, ni mauvaise en soi, elle peut être perçue de manière radicalement différente en fonction des circonstances dans lesquelles elle se réalise, et surtout du fait d’être choisie ou non. Des mobilités personnelles, professionnelles et spatiales voulues et recherchées peuvent être un facteur d’épanouissement personnel et professionnel pour certains groupes favorisés, alors qu’elles peuvent être un facteur de précarité pour les groupes défavorisés, notamment si elles sont subies. Tout comme une absence de mobilité peut donner lieu à un enracinement assumé et choisi ou à un enfermement contraint sur un territoire.

En considérant la mobilité non seulement selon sa présence ou son absence, mais aussi selon le fait qu’elle soit voulue ou non, nous avons identifiés quatre situations type de rapport à la mobilité (Tableau 1).

Tableau 1. DRAuthor provided

En utilisant des méthodes statistiques multivariées, nous avons attribué chacun des 10 010 répondants au Baromètre des Territoires à une de ces quatre mobilités-types.

Une mobilité positive

Elle traduit un certain détachement vis-à-vis du territoire. Les individus qui sont dans cette situation sont optimistes vis-à-vis de l’avenir, le territoire où ils vivent est davantage l’espace qui rend possible (par ses qualités, par ses infrastructures, etc.) un projet de vie et une aspiration à bouger. Le haut niveau de capital social et culturel de ces individus leur permet de vivre leur projet de vie hors de toute considération territoriale, même s’ils se sentent bien là où ils vivent.

Les «Affranchis» Institut Montaigne

Ces Français sont des « Affranchis » et représentent 21 % de la population. Ils sont surreprésentés parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures et les étudiants. Plus de 6 « Français affranchis » sur 10 résident dans des agglomérations de 100 000 habitants et plus, dont l’agglomération parisienne, et ils vivent davantage en centre-ville que les autres catégories de Français.

Politiquement, un quart d’entre eux se sent proches de La République en marche ou du MoDem, et ils ont très largement voté pour Emmanuel Macron lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017 (42 %).

Un enracinement choisi sur un territoire

Celui-ci traduit un attachement au territoire local et à ses racines. Les individus qui sont dans cette situation se sentent globalement bien là où ils vivent et goûtent au bonheur de « vivre au pays », dans des territoires qui leur offrent le cadre d’une vie sociale riche et de bonne qualité. Ces Français sont des « Enracinés » et représentent 22 % de la population.

Les «Enracinés» Institut MontaigneAuthor provided

On trouve dans ce groupe une proportion très importante de seniors et de retraités : un tiers d’entre eux a plus de 65 ans, 6 sur 10 ont plus de 50 ans, et 38 % sont des retraités (qui ne représentant qu’un quart de la population française). Pour moitié ils résident dans une commune rurale ou dans une agglomération de petite taille, et près de trois quarts sont propriétaires de leur logement et vivent en maison individuelle. Ils sont surreprésentés dans les territoires autour de villes moyennes mais aussi dans des territoires isolés, peu urbanisés.

Politiquement, ils se distinguent par une proximité partisane plus prononcée pour les partis de droite que les autres catégories de Français. 24 % d’entre eux ont voté pour François Fillon lors du 1er tour de l’élection présidentielle et 24 % pour Emmanuel Macron.

Un enracinement contraint sur un territoire

Il traduit une certaine assignation à résidence. Ces individus sont figés sur place à cause d’un faible capital social et culturel, mais aussi à cause d’un fort ressenti des inégalités sociales et économiques sur leur territoire. Ces Français sont des « Assignés » et représentent 25 % de la population.

Les «Assignés». Institut MontaigneAuthor provided

La sociologie des « Français assignés » dessine une France qui va mal et qui souffre des inégalités sociales. Elle est majoritairement composée de quadragénaires et de quinquagénaires des classes populaires : 59 % d’entre eux ont entre 35 et 64 ans, et 57 % sont des employés, des ouvriers ou des retraités CSP-. Parmi les quatre catégories de Français, ce sont ceux dont la part ayant obtenu un diplôme de l’enseignement supérieur est la plus basse.

On constate une surreprésentation de « Français assignés » dans les communes rurales, c’est-à-dire dans des bourgs et petites villes en situation intermédiaire ou dans des zones isolées, peu urbanisées et hors de l’influence des grands pôles. Les « Français assignés » sont aussi largement présents dans des zones plutôt denses en situation peu favorable.

Politiquement, ils sont 48 % à déclarer n’avoir aucune préférence partisane et 19 % à se sentir proches du Rassemblement national. Enfin, ils sont 37 % à avoir voté pour Marine Le Pen lors du 1er tour de l’élection présidentielle, et 29 % à s’être abstenu ou à avoir voté blanc ou nul.

Une mobilité subie

Elle traduit une certaine incertitude territoriale. Ces individus aspirent certes à la mobilité, mais celle-ci est davantage contrainte et subie que pour les individus en situation de mobilité-positive. Leurs aspirations se heurtent à leur situation socio-économique peu favorable. Ces Français sont « Sur le fil » et représentent 32 % de la population.

Les Français «sur le fil». Institut MontaigneAuthor provided

Sociologiquement, les « Français sur le fil » sont à l’image de la structure sociodémographique de la France en termes d’âge et de catégories socio-professionnelles, avec une légère surreprésentation des classes moyennes inférieures et des classes populaires. C’est parmi eux que l’on trouve la proportion la plus importante de locataires.

Si 32 % des « Français sur le fil » se sont abstenus ou ont voté blanc ou nul lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017, ceux d’entre eux qui ont voté ont distribué leurs voix quasi identiquement entre les quatre principaux candidats : 23 % pour Emmanuel Macron, 22 % pour Marine Le Pen, 19 % pour Jean‑Luc Mélenchon et François Fillon. 52 % d’entre eux déclarent n’avoir aucune préférence partisane.

Emanciper les Français socialement pour leur permettre de choisir leur parcours de vie et leur territoire

Nos analyses montrent que ces quatre catégories de Français se côtoient, voire se croisent, assez largement au sein de l’ensemble des territoires géographiques qui composent le pays. Il n’y a pas de « spécialisation » de certaines régions qui ne comprendraient qu’un ou deux des quatre groupes. Ce n’est pas le territoire qui, par lui-même, assigne les individus à résidence ou les projette dans la mobilité. Le territoire peut sans aucun doute être facteur aggravant ou favorisant, mais c’est davantage le sentiment d’avoir choisi la vie que l’on mène et son niveau de vie qui façonnent la relation des Français à leur territoire que l’inverse.

Par ailleurs, les rapports au territoire et aux mobilités sont multiples en France. Si plus d’un tiers des Français vit positivement une certaine mobilité professionnelle et géographique sur le territoire national, les deux tiers restants n’aspirent pas nécessairement à ce modèle de vie. Une partie conséquente de nos concitoyens est heureuse et a choisi de s’enraciner sur un territoire, et une autre partie se satisferait d’une meilleure qualité de vie, matérielle et immatérielle, sur son territoire mais sans nécessairement passer par une mobilité accrue.

Les implications de ces deux résultats – importance du sentiment d’avoir choisi son parcours et pluralité des rapports à la mobilité – sont considérables pour les décideurs publics et les acteurs socio-économiques présents sur les territoires. Les aspirations aux mobilités ne sont pas les mêmes pour tous les Français, et même si elles l’étaient, certains se retrouveraient empêchés de les réaliser.

Il apparaît donc indispensable de dépasser l’idée d’un modèle de développement unique sur un territoire, comme si la population y était homogène. L’enjeu est bien davantage de redonner le pouvoir de choisir leur parcours de vie aux Français qui l’ont perdu, afin que chacun puisse choisir de partir comme de rester pour réaliser son projet de vie sur le territoire qu’il souhaite.

Et si c’était le réchauffement climatique qui provoquait la stagnation séculaire ?

L’inaction contre le changement climatique pourrait coûter entre 1% et 3% de PIB tous les ans d’ici à 2060, selon l’OCDE. Tatiana Grozetskaya / Shutterstock

Beaucoup d’inquiétudes se font jour actuellement sur les possibilités de connaître dans un avenir prévisible un épisode de croissance similaire à celui des « trente glorieuses ». Sur le plan intellectuel, la théorie de la stagnation séculaire a connu récemment un regain d’intérêt. La stagnation séculaire peut être définie comme une période durable de faible croissance économique et une situation de baisse des taux d’intérêt réels résultant d’un excès d’épargne par rapport à l’investissement souhaité.

Beaucoup d’économistes classiques comme David Ricardo, Thomas Malthus, ou Jean de Sismondi étaient stagnationnistes dans la mesure où ils prédisaient un état stationnaire. Les théories modernes de la stagnation sont l’héritage de John Maynard Keynes (1936) et de Alvin H. Hansen (1938) dans le contexte difficile des années 1930. Ils insistent en particulier sur la faiblesse structurelle des incitations à investir. Il faudra attendre les soubresauts de la crise financière globale pour voir resurgir cette théorie dans une conférence de Lawrence Summers (1993). Celle-ci s’est maintenant bien installée dans le paysage académique comme le montre en particulier, pour n’en citer que quelque uns, les ouvrages récents de Teulings et Baldwin (2014) ou de Summers (2018).

Le rôle des contraintes environnementales

Pour expliquer ce phénomène, plusieurs facteurs explicatifs ont été avancés (Barry Eichengreen, 2015). Ainsi pour Bernanke (2005), le ralentissement de la croissance démographique pourrait générer un excès mondial d’épargne en raison, entre autres, des incertitudes pesant sur les systèmes de retraite. Pour Gordon (2012), il s’agit plutôt d’une conséquence de la nature des innovations technologiques de la troisième révolution industrielle qui permettent d’améliorer le bien-être mais sans accroître significativement le potentiel de croissance. D’autres auteurs insistent davantage sur les conséquences des mécanismes de désendettement privé et public qui pénalisent la demande effective.

Si tous ces arguments ont une part de vérité, ils ignorent le rôle majeur que jouent aujourd’hui les contraintes environnementales. Les penseurs classiques avaient déjà souligné leur importance. Ainsi, chez Ricardo (1817) la baisse tendancielle des taux de profit qui conduit à l’état stationnaire est la conséquence de l’accroissement des salaires. Celui-ci résulte de l’augmentation des prix des produits agricoles de subsistance, consécutive à la mise en valeur de terres moins fertiles pour faire face aux besoins d’une population croissante. C’est dire que pour Ricardo, la rareté et le caractère non reproductible de la terre contraignent durablement la croissance.

Les économistes classiques introduisaient les contraintes environnementales dans leurs théories dès début du XIXᵉ siècle.Jack Frog/Shutterstock

À notre époque, les contraintes environnementales pourraient prendre plusieurs formes. La première concerne les conséquences des politiques climatiques d’atténuation qui génèrent une majoration des coûts des énergies carbonées. Dans quelle mesure en résultera-t-il un ralentissement de la croissance ? Une hypothèse centrale est celle du degré de substituabilité entre l’énergie et la combinaison capital-travail. Si les facteurs de production sont faiblement substituables (ou complémentaires) alors le renchérissement des prix de l’énergie contraindra fortement l’accumulation productive et par conséquent, la croissance. Bien qu’aucun consensus n’ait encore émergé sur la valeur exacte des paramètres à considérer, on ne peut pas exclure que, dans un horizon proche et dans certains secteurs particulièrement énergivores, les possibilités de substitution soient très limitées.

Une autre question est celle relative à la modification du mix énergétique, c’est-à-dire à la possibilité de réduire la part des énergies fossiles dans la consommation énergétique. Elle peut être abordée en faisant référence au pic pétrolier. Ce moment, qui ne doit pas être confondu avec celui de l’épuisement de la ressource, correspond à une situation où la quantité maximale de pétrole extraite en une année ne peut plus augmenter. Dans les technologies actuelles, une telle situation générerait forcément un ralentissement de la croissance qui dépend de la croissance des flux de pétrole extraits. On assisterait alors à la réalisation de la prédiction du rapport Meadows (1972) sur les limites de la croissance. Il faut noter que certaines études prédisent un pic pétrolier, toutes techniques confondues, entre 2020 et 2050.

Le coût de l’inaction

L’évolution des émissions de CO2 peut être décrite par une identité connue sous le nom d’équation de Kaya (1997). Celle-ci décompose son évolution en quatre éléments : la croissance démographique, la croissance du PIB par tête, l’évolution du mix énergétique et celle de l’efficacité énergétique. Par conséquent, si la communauté internationale souhaite réduire les émissions de gaz à effet de serre, alors elle sera confrontée à une donnée exogène, à savoir la forte augmentation de la population mondiale. En absence de progrès significatifs en matière d’efficacité énergétique et de changements notables dans le mix énergétique (ce dernier a même tendance à se détériorer avec l’exploitation accrue du charbon dans certains pays), le respect de la contrainte climatique signifierait inéluctablement un ralentissement de la croissance.

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Urgence climatique, le coût exorbitant de la procrastination http://bit.ly/2CyKeFR 

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Mais si les politiques climatiques ont un coût, celui de l’inaction est bien plus grand encore. Ainsi, pour prendre un seul exemple, on peut considérer le rapport de l’OCDE (2016) préparatoire à la COP21 de Paris. Ce rapport simule les conséquences économiques du changement climatique. Malgré les incertitudes concernant le fonctionnement du système climatique, les experts considèrent que, sans mesures d’atténuation (et uniquement avec des mesures d’adaptation au changement climatique provoquées par la réaction des marchés), on enregistrerait des pertes de PIB annuel entre 1 % et 3 % d’ici à 2060 (correspondant à un doublement de la concentration en CO2 et à un réchauffement compris entre 1,5°C et 4,5°C). Les conséquences seraient particulièrement négatives en Afrique et en Asie, l’impact négatif transitant principalement par la baisse des rendements des cultures et de la productivité du travail, puis par l’élévation du niveau des océans.

Si le changement climatique affecte l’ensemble des secteurs, il peut considérablement fragiliser le secteur financier dont l’importance pour la croissance est largement reconnue. Ainsi le changement climatique pourrait générer des risques physiques (directs ou indirects par le jeu des mécanismes assurantiels) ou liés à la transition énergétique avec la problématique des « actifs échoués », c’est-à-dire les actifs liés aux énergies fossiles qui verraient leur valeur diminuer. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, insiste sur la nécessité de dépasser ce qu’il appelle la « tragédie des horizons », c’est-à-dire la dichotomie entre un horizon de court terme qui est celui de la finance et un horizon de long terme approprié pour traiter des contraintes environnementales.

Le 22 février : quand Ramsès II ressortira de l’ombre

Ramsès II incarné par Yul Brynner dans Les dix commandements, 1956.

Au fond du grand temple d’Abou Simbel, édifié au sud de l’Égypte, la statue de Ramsès II sera illuminée par le soleil levant, le 22 février. Que signifie cet éclairage programmé à dates fixes depuis plus de 3000 ans ?

Le plus célèbre temple pharaonique

Tout le monde connaît le grand temple d’Abou Simbel. C’est non seulement le plus célèbre des sanctuaires édifiés par Ramsès II au cours de son long règne (1279-1213 av. J.-C.), mais aussi de tous les temples pharaoniques. Révélé au public en 1813 par des gravures de l’explorateur suisse Jean Louis Burckhardt, il a fait l’objet d’un sauvetage spectaculaire, à la fin des années 1960, qui lui a permis de ne pas être englouti par les eaux du lac Nasser.

Ce sont aussi les ouvrages de l’égyptologue Christiane Desroches Noblecourt qui jouèrent un rôle non négligeable dans la diffusion des connaissances sur cet extraordinaire monument.

Abou Simbel. Vue panoramique du grand temple, à gauche, et du petit temple, à droite. WikipédiaCC BY

Le sanctuaire a été creusé dans la montagne ; c’est en grande partie une grotte artificielle. Sa façade est constituée de quatre colosses d’une vingtaine de mètres de haut, directement sculptés dans la roche, figurant Ramsès assis sur son trône. Aux pieds du pharaon se tiennent douze statues, de dimension réduite, figurant des membres de la famille régnante. La « grande épouse royale » Néfertari a le privilège d’apparaître à deux reprises, même si le haut de sa couronne ne dépasse pas le genou de son époux. La reine Touy, mère de Ramsès II, figure elle aussi deux fois : ce qui se comprend aisément, puisqu’elle eut l’immense mérite de porter en son sein le futur pharaon. On reconnaît encore six princesses et deux princes : l’héritier Amonherkhépéshef, fils de Néfertari, et Ramsès, enfant que le pharaon eut de sa deuxième épouse, Isis-Nofret. À travers la famille royale, c’est la puissance procréatrice du souverain qui est affichée et mise à l’honneur.

Grand temple d’Abou Simbel. Rê-Horakhty tenant deux hiéroglyphes du nom de couronnement de Ramsès II. WikipédiaCC BY

Un pharaon qui est bien plus qu’un simple mortel, comme le proclame, dans une niche aménagée au-dessus de la porte du temple, une statue de Rê-Horakhty, divinité solaire, tenant dans ses mains les hiéroglyphes qui composent le nom de couronnement de Ramsès II. Il s’agit d’une sorte de rébus soulignant l’assimilation entre le pharaon et l’astre du jour.

Une fois passé sous cette porte, on pénètre dans une grande salle hypostyle, soutenue par des piliers représentant encore Ramsès. Les bas-reliefs qui tapissent les murs glorifient le pharaon comme un puissant chef de guerre, guidé par les dieux. On le voit debout sur son char, lors de la fameuse bataille de Qadesh, chargeant tout en tirant à l’arc et semant un indescriptible carnage dans les rangs ennemis.

Il apparaît aussi comme un souverain pieux rendant un culte aux grands dieux de l’Égypte et, par un étonnant dédoublement, à lui-même divinisé.

Puis on traverse une seconde salle hypostyle, plus petite, et, enfin, on pénètre dans la pièce la plus sainte, le sanctuaire à proprement parler. Le mur du fond est aménagé en banquette où se tiennent quatre statues de divinités assises. De gauche à droite : Ptah, Amon, Ramsès déifié et Rê-Horakhty. Le pharaon trône parmi les plus grands dieux du royaume.

Ramsès a également fait aménager un deuxième temple, plus petit, qu’il a dédié à Néfertari, souvent considérée comme son épouse préférée. Mais son statut exceptionnel était peut-être dû au fait qu’elle avait donné naissance au prince héritier, Amonherkhépéshef ; ce qui lui donnait une longueur d’avance sur Isis-Nofret.

En façade, ce sont quatre Ramsès colossaux, debout, mais aussi deux Néfertari à peu près de la même taille qui accueillent le visiteur. Une exception puisque la reine est cette fois placée au même niveau que le pharaon. Selon une inscription de la façade, le sanctuaire honorait « Néfertari par amour de laquelle se lève le Soleil ».

Les statues d’Amon et de Ramsès illuminées par le soleil levant. Muhammad Fawzy/Egypt Today

Un message de pierre et de lumière

Alors que, dans le grand temple, Ramsès est assimilé à Rê-Horakhty, le soleil qui se lève à l’horizon, Néfertari, elle, se confond avec Sothis, divinité de l’étoile Sirius, elle-même associée à Hathor et Isis. Cet astre apparaît à l’horizon en même temps que le Soleil levant lors du Nouvel An égyptien (18-20 juillet), soit juste avant le début de la crue annuelle du Nil qui devait fertiliser les terres du royaume. C’est pour cette raison que les prêtres avaient associé cette apparition concomitante de l’astre du jour et de l’étoile Sothis au début de la saison de l’Inondation. Le phénomène astronomique passait pour le véritable déclencheur de la crue.

Les deux sanctuaires d’Abou Simbel proclament donc l’identité du pharaon et du Soleil, ainsi que de la reine et de l’étoile, leur union garantissant la fertilité du royaume. Un bas-relief du petit temple nous montre Néfertari, métamorphosée en Sothis, s’apprêtant à jouer son rôle érotico-céleste auprès de son époux, incarnation du Soleil. Cet érotisme religieux, garant de bonheur, était caractéristique des croyances pharaoniques.


À lire aussi : Les prêtresses de l’Égypte ancienne : entre érotisme et religion


Le 22 février, à l’aube, deux des statues divines trônant sur leur banquette de pierre, au fond du sanctuaire, sont successivement illuminées : d’abord celle du dieu Amon, puis celle de Ramsès. Un déplacement de lumière calculé par les architectes des temples, afin que le dieu transmette au pharaon sa toute-puissance. Ramsès illuminé est symboliquement réinvesti de l’éclat divin.

Le 22 octobre, l’éclairage se fait dans un sens différent : d’abord Rê-Horakhty, puis Ramsès. Cette fois, c’est le dieu solaire qui transmet son rayonnement au pharaon. Ainsi, Ramsès s’inscrit dans un cycle de perpétuelle régénération.

La momie d’un grand rouquin

Si Ramsès est aujourd’hui une figure mondialement connue, c’est aussi grâce à sa momie qui a traversé les millénaires, malgré les pillages des tombeaux pharaoniques. Retrouvée en 1881, elle est démaillotée quelques années plus tard, puis déposée au musée du Caire où elle commence à se détériorer sous sa vitrine non étanche.

En 1976, accompagnée de l’égyptologue Christiane Desroches Noblecourt, la dépouille part en avion se faire soigner à Paris. Sans doute une première pour une momie pharaonique. Le corps de Ramsès est accueilli au Bourget par la ministre des Universités et la Garde républicaine. Après un traitement de plusieurs mois, il reprendra le chemin de l’Égypte.

L’étude de la momie a révélé un homme mort entre 85 et 92 ans, un âge exceptionnellement avancé pour l’époque. Il était plutôt grand (1,75 mètre) et paraît avoir été roux. Il souffrit de terribles problèmes dentaires et de spondylarthrite ankylosante ; ce qui l’empêcha de se tenir droit durant les dernières années de sa vie.

Un colosse et une salle du trône à Héliopolis

Durant son long règne de presque 67 ans, Ramsès II mena une intense politique architecturale du nord au sud de l’Égypte. Il n’est pas rare que des fouilles archéologiques révèlent de nouveaux monuments datables de son règne, comme les fragments d’un colosse découvert en 2017, sur le site de l’ancienne Héliopolis.

A l’automne 2018, les vestiges d’une estrade en pierre précédée d’un escalier ont été exhumés, également à Héliopolis. Le pharaon devait y faire installer son trône lors de cérémonies.

Estrade sur laquelle devait être placé le trône. Héliopolis. Ministère égyptien des Antiquités/AP

Ramsès, la légende

Ramsès II ne sombra jamais dans l’oubli. Au Ier siècle av. J.-C., Diodore de Sicile (Bibliothèque historique I, 47) le nomme Osymandias, déformation du nom de couronnement de Ramsès II : Ousermaâtrê. Tacite évoque, quant à lui, le grand conquérant Rhamsès (Annales II, 60).

Bien plus tard, en 1817, Shelley chante Ozymadias, king of kings.

En 1956, Yul Brynner incarne le pharaon immortel dans le très coûteux péplum de Cecil B. DeMille : Les Dix Commandements. L’acteur offre au public un Ramsès très convaincant dont les tenues et coiffures s’inspirent directement des représentations antiques du pharaon.

Ramsès est aussi devenu un personnage de fiction remarqué. Il est le héros de La Momie, roman d’horreur d’Anne Rice, publié en 1989.

Enfin, depuis 2017, le pharaon se trouve à l’affiche en France, avec la pièce de théâtre Ramsès II, de Sébastien Thiéry. Un thriller jouissif et fou qui n’est pas du tout une pièce historique sur l’Égypte ancienne !

La « ligue du LOL », une affaire de cyberharcèlement choquante, mais hélas classique

 

Le cyberharcèlement vise principalement les femmes et les homosexuels. PixabayCC BY

Le 8 février dernier, un article de Libération révèle qu’une trentaine de journalistes et communicants parisiens membres d’un groupe Facebook, appelé « la ligue du LOL », sont accusés de s’être adonnés à des actes de cyberharcèlement entre 2009 et 2012, en particulier sur Twitter.

Si l’objectif premier de ce groupe était de faire des blagues en privé, certains membres ont progressivement dérivé vers la cyberviolence. Retour sur une affaire malheureuse, mais malheureusement classique de cyberharcèlement.

Sexisme, homophobie, grossophobie : les ingrédients classiques de la cyberviolence

Des études, et notamment des études dédiées au monde adolescent, en France ou à l’étranger, le montrent : la cyberviolence est avant tout une violence de genre. Une violence faite d’insultes sexistes et homophobes, de menaces et de moqueries liées à l’apparence physique, de photomontages dégradants et humiliants, de diffusion non consentie de photos et vidéos intimes (revenge porn).

À cela s’ajoutent le racisme et les insultes liées aux origines ou à la religion ou encore l’usurpation d’identité. Il en est de même dans le monde adulte, comme le montrent les nombreux discours de haine qui s’immiscent à différents endroits du web.

Dans les cas de cyberviolences exercées à l’encontre de célébrités, ces dernières années, on retrouve à chaque fois le même schéma : ce sont plutôt des hommes hétérosexuels qui s’en prennent plutôt à des femmes (Zoë QuinnNadia DaamMarion SeclinÉloïse Bouton) ou à des hommes homosexuels (Bilal Hassani). Mais cela ne veut pas dire que des femmes ne participent pas à ces raids numériques et que des hommes hétérosexuels n’en sont jamais victimes.

En ce sens, la ligue du LOL n’innove en rien, si ce n’est que les propos n’émanent pas d’adolescents en pleine construction identitaire ou de trolls anonymes pour qui la cyberviolence est une forme d’exutoire, mais de journalistes et de communicants, de professionnels bénéficiant d’une certaine autorité, aimant à se revendiquer pour l’égalité et commandant désormais des articles sur les implications du mouvement #MeToo.

Le témoignage de leurs victimes est pourtant sans appel : ils se sont bien adonnés à de la discrimination, ont publié en ligne des contenus sexistes, grossophobes et homophobes, parfois de manière répétée donc harcelante.

Leur autorité et leur pouvoir les a longtemps protégés, comme ils protègent dans le monde du travail en général ceux et celles qui s’adonnent au harcèlement moral ou sexuel. Leurs jeunes victimes, débutant dans le métier et espérant intégrer un jour les médias pour lesquels ils travaillent et où ils occupent parfois des postes à responsabilité, n’ont pas osé les dénoncer :

« C’était des journalistes qui étaient dans des médias importants, dans des médias influents, dans ceux dans lesquels nous, en tant que jeunes femmes journalistes, on avait aussi envie de travailler. Et la ligue du LOL, c’étaient des gens qui avaient plus de 5 000 followers, sur les réseaux sociaux et donc qui avaient un pouvoir de nuisance, par tous les gens qu’ils rameutaient avec eux. » (Léa Lejeune)

C’était pour rire

Les différents mea culpa des harceleurs du LOL publiés ces derniers jours tentent, sous couvert de l’humour et de la bêtise, de minimiser les actes. Ainsi peut-on lire qu’il s’agissait de « titiller de manière bête », de « gamineries », d’« un grand bac à sable », d’une « cour de récré ».

Interrogé sur cette affaire par la journaliste Louise Tourret, le spécialiste de la violence scolaire Éric Debarbieux déclare :

« Cette ligne de défense de la ligue du LOL me frappe car elle est similaire à celle utilisée par des élèves. “On ne se rendait pas compte que c’était du harcèlement”, disent les membres… Mais, passé 6-7 ans, cette excuse ne tient plus ! »

Au départ, ce groupe est destiné – comme son nom l’indique – à faire des blagues et à se moquer, en privé, de certaines personnes. Alors ils tweetent « pour rire » toutes sortes de propos sur un réseau qui à cette époque n’a pas encore connu le succès et l’audience qu’il connaît aujourd’hui. Ils sont dans l’entre soi – masculin et parisien –, et « entre pairs », ils se payent la tête de ceux et de celles qui ne leur reviennent pas, sans imaginer un instant, qu’avec leurs « blagues » sexistes et homophobes, ils participent à un réel cyberharcèlement. Vincent Glad, le créateur de la ligue, a déclaré :

« J’ai créé un monstre qui m’a totalement échappé. »

Un cyberharcèlement ayant de réelles conséquences sur les victimes :

« Je vivais dans la peur, vraiment. Et il y a toujours cette tension de : Quand est-ce que ça va tomber et sous quelle forme ? » (Florence Porce).

« Pour moi, la ligue du LOL c’est des années de harcèlement, une usurpation d’identité, des attaques basses et gratuites… Clairement ça a défoncé ma confiance en moi et en mes capacités de journaliste. » (Lucile Bellan).

Lucile@LucileBellan

On m’avait prévenue mais c’est toujours aussi difficile de voir que la ligue du lol s’en sort à bon compte. À part @HenryMichel et @alphoenix personne de cette sale team pour assumer et s’excuser.

Lucile@LucileBellan

Mon témoignage fait partie de ceux ignorés par l’article mais pour moi La ligue du LOL c’est des années de harcèlement, une usurpation d’identité, des attaques basses et gratuites… clairement ça a défoncé ma confiance en moi et en mes capacités de journaliste.

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Un cyberharcèlement passé sous silence à l’époque mais qui refait surface une décennie plus tard, lorsque de vieux tweets et messages sont déterrés.

Fragmentation des actions et pérennité des traces numériques

Cette affaire du LOL illustre très bien les rouages du cyberharcèlement et les mécanismes selon lesquels des attaques individuelles et ponctuelles se transforment – par le fonctionnement propre au web aux réseaux sociaux – en véritable harcèlement de meute.

Des cyberviolences exercées de manière répétée constituent bien une forme de cyberharcèlement, mais un contenu « violent » posté une fois par une personne peut aussi se transformer en cyberharcèlement, et ce, par les likes, retweets, partages et commentaires dont il peut faire l’objet. Toutes ces « approbations » lui confèrent un caractère répétitif : « Liker, c’est déjà harceler », scandait le slogan de la deuxième journée de mobilisation nationale contre le harcèlement scolaire (3 novembre 2016). Chacun apporte donc sa pierre à l’édifice.

La répétition peut également venir de la pérennité des traces numériques. Les insultes, les photos intimes ou humiliantes postées à l’insu des victimes sont généralement supprimées des sites sources, mais leur copie et leur partage font qu’elles sont toujours stockées quelque part. Soumises à l’« intelligence des traces », elles peuvent ressurgir à tout moment, des mois, voire des années plus tard, entachant à nouveau l’image et la réputation de la victime, mais entachant également l’image et la réputation des agresseurs, comme en font actuellement l’expérience les harceleurs du LOL, dont certains ont été suspendus par les rédactions qui les emploient.

Insulter une fois une personne en ligne peut donc avoir des conséquences nettement plus importantes que de l’insulter une fois en face à face.

De l’école au monde du travail en passant par l’université

Cette affaire du LOL montre que la cyberviolence est un fléau qui frappe partout, à tout âge et dans tous les milieux : cyberviolence à l’école, entre élèves ou à l’encontre des enseignantscyberviolence conjugale, cyberviolence au travail, mais aussi à l’université (fac de lettres ou de sciences, école supérieure ou IUT) où régulièrement, au sein de promotions, des « affaires » éclatent et prouvent que le harcèlement scolaire ne s’arrête pas avec l’obtention du baccalauréat.

Les révélations concernant la ligue du LOL ont permis aux langues de se délier et d’anciennes étudiantes de l’école de journalisme de Grenobleont dénoncé l’existence d’un groupe similaire sur Facebook : l’ultim hate. Et il ne serait pas étonnant que d’autres révélations – dans le champ de la presse ou dans tout autre champ – soient faites ces prochains jours.

L’article de Libération qui a déclenché toute l’affaire. Libération

Cette énième affaire ne fait que réaffirmer la nécessité de renforcer les campagnes de prévention, mais surtout de développer des dispositifs éducatifs à destination des élèves. Car c’est dès le plus jeune âge qu’on lutte contre le harcèlement et les discriminations : l’éducation aux médias sociaux et à l’intelligence des traces, l’éducation à l’empathie et le développement des compétences émotionnelles, mais surtout l’éducation à l’esprit critique.

Il faut plus que jamais apprendre aux élèves à réfléchir aux contenus qu’ils consultent, publient ou relaient, mais surtout à résister à toute forme d’emprise et à dépasser certains préjugés et stéréotypes liés au genre, à l’origine, à l’apparence physique ou à la classe sociale, à dépasser et à se prémunir des discours de haine. Le droit à une scolarité sans harcèlement, consacré par l’Assemblée nationale le 13 février dernier, allait d’ailleurs en ce sens.

Une nouvelle lecture de la Grande Dépression des années 1930 en France

En France, les conséquences de la crise bancaire de 1930-1931 ont été graves. Anonyme

Cet article s’appuie sur le working paper intitulé « Flight-to-safety and the credit crunch : A new history of the banking crisis in France during the great depression ») publié par le Centre for Economic Policy Research.


La crise bancaire de 2008 a entraîné le monde dans ce qu’il est désormais d’usage d’appeler la « grande récession », en référence à la Grande Dépression des années 1930, la seule crise économique d’envergure comparable.

Comment une crise bancaire entraîne-t-elle une crise économique ? Les réponses traditionnelles sont toutes fondées sur l’analyse des paniques bancaires des années 1930 aux États-Unis, le seul pays pour lequel existent de larges bases de données en raison d’une régulation bancaire qui imposait aux banques la transmission périodique au régulateur de bilans harmonisés.

Ces réponses mettent en évidence le rôle de facteurs monétaires comme la diminution de la liquidité (Friedman et Schwartz, 1963), et non monétaires comme une moindre efficacité de l’allocation du crédit (Bernanke, 1983). L’effet monétaire réduirait la base monétaire par le gel de dépôts dans les faillites bancaires ; l’effet non monétaire augmenterait le coût de l’intermédiation à cause d’un durcissement des asymétries d’information, les entreprises recherchant des nouveaux partenaires bancaires à la suite des faillites.

Fuite vers la sécurité

La crise dite des subprimes a pourtant mis en exergue un mécanisme alternatif fondé sur la « fuite vers la sécurité » des banques et des investisseurs en raison de leur perception accrue du risque systémique du système bancaire (Gorton et Metrick, 2012Caballero et Krishnamurthy, 2008). En réexaminant l’histoire de la Grande Dépression américaine, Mitchener et Richardson (2016) ont montré le rôle clé de ce phénomène.

Dans un article récent, nous proposons une nouvelle interprétation de la Grande Dépression en France fondée sur cette fuite vers la sécurité. Initialement plus modérée que dans d’autres pays comme les États-Unis et l’Allemagne, la crise économique française a été très persistante. Après les paniques bancaires de 1930-1931, l’indice de la production industrielle est resté inférieur de 30 % à son sommet de 1929. Les recherches antérieures ont minimisé le rôle de ces crises bancaires, soulignant plutôt celui de l’adhésion obstinée de la France à l’étalon-or jusqu’en 1936, un système de change fixe fondé sur la parité en or des monnaies.

Les principaux établissements de l’époque ont été davantage épargnés par la crise que le reste du système bancaire français. Auteurs

En l’absence de statistiques bancaires complètes pour la France de l’entre-deux-guerres, la méthode habituelle de calcul des séries de crédits et de dépôts bancaires reposait sur les bilans des quatre plus grandes banques commerciales – facilement disponibles – qui étaient supposées représenter grosso modo la moitié du secteur bancaire à la suite d’une enquête de la Banque de France portant sur l’année 1939. Puisque ces grandes banques n’avaient pas connu de difficultés en 1930 et 1931, il n’y avait aucune preuve d’une crise majeure, bien que quelques historiens aient signalé un nombre important de faillites bancaires.

Plus de la moitié du système bancaire ravagé

Sur la base de recherches archivistiques approfondies, nous avons ont réuni et harmonisé les bilans de plus de 400 banques françaises pendant l’entre-deux-guerres et enrichit cette base avec des données couvrant les caisses d’épargne, la Banque de France et d’autres institutions financières non bancaires. Nous montrons que, dans le cas français, la fuite vers la sécurité était le principal mécanisme de transmission des crises bancaires à l’économie réelle. Très asymétrique, la crise a épargné les grandes banques, mais elle a ravagé le reste du système bancaire qui représentait en 1929 bien plus que la moitié du système bancaire français.

La crise bancaire a déclenché cette fuite vers la sécurité via le transfert des dépôts des banques vers les caisses d’épargne et la banque centrale. Les banques françaises n’étaient pas réglementées à l’époque alors que les caisses d’épargne bénéficiaient d’une garantie implicite de l’État qui absorbait la totalité de leurs ressources.

Les quatre principales banques françaises ont rapidement augmenté leurs dépôts à la Banque de France après la crise de 1929. Auteurs

Puisque les crises bancaires ont principalement conduit à ce transfert des dépôts, la masse monétaire totale n’a pas diminué. Pourtant, la Banque de France et les caisses d’épargne ont investi les nouvelles ressources pour réduire la dette publique et augmenter les réserves d’or dans la perspective de sécuriser l’adhésion à l’étalon-or. Aucune autre institution financière n’est parvenue à remplacer le rôle du système bancaire dans le financement des entreprises alors que l’État et la banque centrale n’ont pas mis en place de politiques de relance.

Ainsi, le total des prêts aux entreprises a fortement diminué : le ratio entre crédit et masse monétaire est passé de 40 % avant la crise à 20 % en 1931 et est resté à ce niveau tout au long des années 1930. Cette nouvelle interprétation de la Grande Dépression française montre la nécessité d’une vision globale du système financier pour comprendre les canaux et les conséquences des crises bancaires… et tenter de les prévenir.

L’épilepsie, une maladie stigmatisante et mal prise en charge

 

Le 11 février 2019 est la journée internationale des épilepsies. En France, cette affection figure au troisième rang des maladies neurologiques les plus fréquentes, derrière la migraine et les démences. Pourtant, alors que l’épilepsie touche 500 000 personnes, dont près de 100 000 enfants et autant de personnes âgées, il n’existe aujourd’hui aucune filière de prise en charge spécialisée.

Tout le monde a déjà entendu parler des violents symptômes qui accompagnent une crise d’épilepsie, voire en a été témoin ou victime : perte de contrôle émotionnel, contractions musculaires involontaires, convulsions, perte de conscience… Mais la maladie ne se résume pas à ces crises impressionnantes.

S’en tenir à cette vision restrictive de l’épilepsie empêche de la percevoir pour ce qu’elle est vraiment : une maladie chronique qui touche le cerveau, entraînant un handicap parfois très important. Ou plutôt, « des » maladies chroniques, puisqu’on estime aujourd’hui qu’il existe une cinquantaine de syndromes épileptiques différents.

La difficulté à caractériser précisément l’épilepsie (dont l’existence était connue dès avant l’Antiquité) a une conséquence très concrète : sa prise en charge est inadaptée. Après la première crise, les patients se retrouvent souvent seuls face à une affection stigmatisante qui va bouleverser leur vie quotidienne.

Une image imprécise de la maladie

L’épilepsie reste une maladie méconnue, non seulement du public, mais aussi des professionnels soignants. Ces derniers ne lui reconnaissent en effet toujours pas le statut de maladie chronique invalidante.

La façon dont sont utilisés les termes « épilepsie », « crise épileptique », « personne épileptique » montre déjà la difficulté à définir pour cette maladie un cadre nosologique précis, autrement dit une classification pertinente. On désigne l’ensemble des personnes qui font des crises sous le vocable généralisant « les épileptiques », on présente très rarement « l’épilepsie » comme une maladie chronique, et on parle encore moins fréquemment « des épilepsies », alors que les causes peuvent être très différentes d’une épilepsie à l’autre.

Maladie affectant l’organisation globale de l’activité du cerveau, l’épilepsie résulte d’une désorganisation des réseaux de neurones, les cellules nerveuses impliquées dans les fonctions cérébrales. Chez les personnes atteintes, l’activité de ces réseaux augmente de façon intense et synchrone. Le cerveau des malades subit une sorte de court-circuit, qui l’empêche de fonctionner normalement. Cette désorganisation est non seulement à l’origine des crises épileptiques, mais aussi de troubles cognitifs ou psychiatriques permanents.

Les crises épileptiques surviennent de façon imprévisible, mais ne sont pas si aléatoires : elles se déclenchent souvent dans certaines conditions favorisantes, lesquelles ne sont pas toujours contrôlables (anxiété, stress, dette de sommeil, etc.).

Une origine multifactorielle

La recherche de l’étiologie (la cause) de l’épilepsie est indispensable même si dans 30 % des cas, on n’en retrouve aucune. Parmi les multiples facteurs identifiés figurent des facteurs génétiques, des facteurs environnementaux, des maladies métaboliques ou des lésions du cerveau.

Dans l’imaginaire collectif, l’épilepsie se résume bien souvent à ses seules crises, qui en font une maladie stigmatisante, notamment parce que lesdites crises sont souvent très anxiogène pour les personnes qui y assistent. Mais la maladie « épilepsie » ne se restreint pas aux symptômes transitoires qui résultent de ces épisodes. L’évolution de l’épilepsie peut être variable, toutefois on constate fréquemment une interaction entre les crises et les troubles cognitifs (troubles de l’attention, de la concentration, de la mémoire ou autres troubles plus spécifiques) et psychocomportementaux.

Près de 50 % des patients épileptiques souffrent de troubles psychiatriques. Il s’agit le plus souvent d’un syndrome dépressif qui fait partie de la maladie elle-même, de troubles anxieux, et parfois, de troubles psychotiques dont l’expression fluctue souvent avec la fréquence des crises.

En 2005, la Ligue internationale contre l’épilepsie a redéfini le cadre de la maladie en précisant qu’il s’agit d’une maladie chronique neurologique touchant le cerveau, caractérisée par des crises d’épilepsie, mais aussi par des symptômes existant en dehors des crises (troubles cognitifs et troubles psychiatriques).

https://embed.ted.com/talks/sitawa_wafula_why_i_speak_up_about_living_with_epilepsySitawa Wafula, qui a mis en place la première structure de soutien gratuite au Kenya pour les malades épileptiques, parle de la façon dont la maladie a changé sa vie (sous-titrage en Français disponible).

Une absence de prise en charge

La définition de l’épilepsie en tant que maladie chronique est importante, car si les crises sont ponctuelles, le handicap lié à la pathologie est, lui, permanent. Pourtant, la prise en charge de la maladie et ses conséquences ne sont généralement pas expliquées clairement aux patients.

La 1re crise d’épilepsie, qui révèle la maladie épileptique n’est jamais suivi d’un dispositif d’annonce. Or, comme pour toute maladie chronique qui nécessite un traitement à long terme, les patients vont devoir modifier leurs habitudes de vie dans de nombreux domaines : conduite automobile, intégration dans le monde du travail ou dans le milieu scolaire. Les médicaments antiépileptiques interfèrent également avec la contraception. Ce sujet, tout comme le désir de maternité, doit être discuté et préparé pour que l’information sur le risque soit bien compris (ainsi que, dans le cas de la grossesse, pour encadrer correctement son suivi et la surveillance du développement de l’enfant).

Par ailleurs, la mauvaise compréhension de ce qu’est l’épilepsie a une autre conséquence : l’épilepsie n’est pas considérée comme une maladie faisant partie des priorités de santé publique. En conséquence, on constate un manque d’organisation, tant dans le domaine des soins (seule une faible proportion de neurologues prend en charge cette maladie) que dans celui de la recherche en neurosciences.

Autre problème : les malades épileptiques qui sont confrontés à des troubles psychiatriques rencontrent des difficultés à être suivis. En effet, les psychiatres considèrent souvent l’épilepsie comme une maladie purement neurologique. Pourtant, l’importance des troubles psychiatriques devrait se traduire par une prise en charge à la fois neurologique et psychiatrique de la maladie. C’est aujourd’hui difficile, en raison du cloisonnement entre neurologie et psychiatrie.

Enfin, la difficulté à définir précisément cette maladie et à mettre en place des protocoles de soin explique aussi l’absence de filière de prise en charge. Résultat : les « épileptiques » (terme qui ne devrait pas être utilisé, car cela participe à la stigmatisation – un cas qui rappelle celui de l’emploi du terme « autistes ») font des crises, se retrouvent aux urgences puis sont renvoyés chez eux. Contrairement à d’autres maladies neurologiques comme la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson ou la sclérose en plaques, pour lesquelles des filières organisées existent, le malade épileptique et son entourage se retrouvent souvent seuls, sans les directives que procure un vrai protocole de soins.

Changer la perception de la maladie pour mieux la soigner

Pour améliorer la recherche sur l’épilepsie ainsi que la prise en charge des patients, il est indispensable de reconsidérer la définition de cette maladie. Il ne s’agit plus de prendre en compte uniquement la survenue des crises, mais également les symptômes en relation avec la pathologie, ainsi que les effets liés à la prise chronique de médicaments antiépileptiques.

Jusqu’à présent, les recherches se sont surtout focalisées sur la mise au point de nouveaux médicaments antiépileptiques. Il s’agit en fait de médicaments préventifs des crises, ou diminuant leur fréquence. À ce jour, il n’existe pas de solution à l’épilepsie : aucun médicament n’agit sur la maladie elle-même, c’est-à-dire sur le trouble de l’excitabilité des neurones, responsable non seulement des crises, mais aussi de la désorganisation de l’activité cérébrale globale qui perturbe les fonctions cognitives et provoque les troubles psychocomportementaux.

Si les médicaments disponibles sont plutôt efficaces (grâce à leur traitement antiépileptique, les deux tiers des malades ne subissent pas de crise), ils peuvent avoir aussi des effets majorant les troubles cognitifs et psychiatriques. Par ailleurs, leur efficacité peut avoir aussi un effet non voulu : les personnes qui souffrent d’épilepsie ont des difficultés à faire admettre leur handicap, puisque celui-ci n’est pas clairement visible en dehors du moment transitoire lié à la survenue d’une crise. À l’heure actuelle, le seul remède est le traitement chirurgical, réservé à certaines épilepsies focales (qui entraînent des crises partielles, différentes des crises généralisées).

Conférence santé en questions « Épilepsie : des traitements pour demain ».

Des perspectives encourageantes ?

Afin que la situation change, il est indispensable que l’épilepsie puisse faire l’objet d’un plan de prise en charge précis, intégrant non seulement la formation des médecins généralistes et des infirmières dans le cadre des pratiques avancées, mais aussi le développement de moyens de communication entre médecins généralistes et spécialistes.

La Haute Autorité de Santé a retenu pour 2019 le thème du parcours de soins du patient (enfant et adulte) souffrant d’une épilepsie, avec pour objectif de publier des recommandations avant la fin de l’année. Ces recommandations seront essentielles pour pouvoir organiser au mieux l’accompagnement médical, mais aussi social de la maladie.

De nouvelles perspectives médicamenteuses sont également en train d’émerger, et l’on peut espérer voir arriver des traitements ciblés sur les différentes maladies épileptiques. L’intelligence artificielle pourrait aussi permettre d’améliorer les choses : certaines équipes sont d’ores et déjà capables de modéliser un cerveau virtuel. Ces travaux pourraient apporter de grandes innovations dans le domaine du traitement chirurgical ou des traitements par neuromodulation.

Qu’est-ce qui tue les insectes ?

Bientôt plus de libellules ? Marko Blazevic/Unsplash

Cet article est publié en collaboration avec les chercheurs de l’ISYEB (Institut de systématique, évolution, biodiversité du Muséum national d’Histoire naturelle, Sorbonne Universités). Ils proposent ici une chronique scientifique de la biodiversité, « En direct des espèces ». Objectif : comprendre l’intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.


On a souvent une image caricaturale des insectes, tantôt anges, tantôt démons.

Détestables et apparemment invincibles, comme les punaises de lits, les blattes domestiques ou les ravageurs des cultures. Meurtriers, comme les moustiques anophèles, responsables indirects de plus de morts humaines au XXe siècle que tous les conflits armés par les maladies qu’ils nous transmettent. Ou, au contraire, admirables et utiles abeilles, victimes de nos mauvaises pratiques agricoles. Ou encore, merveilleux, ces beaux papillons dont le vol coloré ravit notre regard…

En réalité, les insectes sont légion et, comme tous les êtres vivants, ils ont leur bons côtés et leurs mauvais côtés… qu’il faudrait appréhender avec davantage de prudence et de mesure.

Innombrables mais vulnérables

Les insectes comptent plus d’un million d’espèces sur les 2,4 millions connues. Et l’on en dénombre presque 40 000 espèces rien qu’en France. Ils représentent des biomasses colossales – les fourmis pèsent ainsi autant que les humains sur Terre ! – et rendent des services écologiques essentiels et innombrables. 900 espèces d’abeilles contribuent par exemple à la pollinisation des plantes en France ; les insectes constituent également une source de nourriture majeure pour les oiseaux et participent à la régulation de milliers d’espèces dites nuisibles (les coccinelles figurent ainsi parmi nos meilleurs alliés contre les pucerons).

Souvent perçus comme innombrables, en nombre d’espèces comme d’individus, ils semblent pouvoir résister à tout. Pourtant, des études scientifiques récentes montrent, de manière répétée, qu’il n’en est rien. Le cas des abeilles domestiques et sauvages, qui souffrent terriblement de notre gestion des milieux naturels, est à ce titre emblématique.

Parue en octobre 2017, une étude s’intéressant à des insectes évoluant dans des zones protégées au sein d’un paysage agricole en Allemagne a montré une baisse dramatique de l’abondance des populations : -76 % en 27 ans.

Il y a quelques jours, est paru dans la très sérieuse revue Biological Conservation un article compilant les résultats de 73 études publiées depuis 40 ans sur le sujet. Cet article rigoureux a répertorié tous les travaux publiés, prenant en considération ceux qui analysaient des tendances quantitatives – nombre d’espèces ou abondances – sur des périodes de temps définies. Elle a conduit une analyse statistique des résultats de ces études, dans laquelle la valeur des résultats statistiques des différentes études est comparée – c’est ce que l’on appelle une méta-analyse statistique.

Le constat est accablant et quasi-unanime : la tendance est à la baisse drastique des populations d’insectes et à l’extinction probable de nombreuses espèces à l’horizon des quelques prochaines décennies, et cela plus encore que dans le cas des plantes ou des oiseaux.

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Déclaration d’amour à l’histoire naturelle et aux insectes http://bit.ly/1SQVphl 

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41 % des espèces en déclin

La lecture de ce nouvel article est déprimante car elle égrène une série de cas catastrophiques concernant papillons, hyménoptères (abeilles, guêpes, fourmis), coléoptères (carabes, scarabées, coccinelles, etc.), libellules et d’autres groupes d’insectes moins charismatiques mais tout aussi indispensables à la biodiversité, comme les perles ou les éphémères. Et cela dans de nombreuses régions et différents types d’environnements.

Au total, sur la base de toutes ces études, les auteurs évaluent qu’environ 41 % des espèces d’insectes sont en déclin, soit deux fois plus que les vertébrés et à un rythme encore plus rapide. Pour les nombreux pays concernés par les études recensées dans cet article (Amérique du Nord, Europe, Brésil, Chine, Japon, Afrique du Sud, Australie, etc.), il est estimé qu’un tiers des espèces est en risque d’extinction, ce qui est colossal. Il y a aussi de nombreux cas d’espèces manifestement déjà éteintes.

Quelques-unes des études analysées concernent la France, s’intéressant notamment aux coléoptères bousiers, qui ont un rôle primordial d’enfouissement des excréments d’animaux et dont nombre d’espèces régressent de façon alarmante. Doit-on rappeler que faute de bousiers locaux adaptés aux bovins, l’Australie a du en importer pour éviter que des kilomètres carrés de prairies soient littéralement recouverts de bouses ?

Les auteurs de l’article soulignent également que ce bilan catastrophique est établi malgré le peu d’attention relative que portent aux insectes les scientifiques et les citoyens, par comparaison avec les groupes de vertébrés (mammifères, oiseaux, etc.).

De fait, ce bilan unanime risque de s’alourdir encore lorsqu’on prendra en considération plus de cas d’espèces, dans des régions lourdement impactées par les modifications environnementales humaines.

Conversation France

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Du rôle prépondérant et méconnu des insectes pour les écosystèmes http://bit.ly/1SQVphl 

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Des causes clairement identifiées

Cette méta-analyse décrypte également certaines causes de ce déclin des populations d’insectes, comme l’usage des pollutions (fertilisants, pesticides). Or ce type d’exercice est toujours susceptible de réveiller les contradicteurs. Ceux-ci s’appuient souvent sur l’argument que « corrélation n’est pas raison ». Ou encore, ils soutiennent que les différentes causes étudiées seraient chacune d’importance mineure au prétexte qu’elles s’additionnent.

Par exemple, l’étude allemande évoquée plus haut n’avait établi aucune corrélation environnementale simple au déclin catastrophique des populations insectes ; elle n’avait donc pu que soupçonner les traitements agricoles locaux en intensité croissante (drainage, pesticides, etc.) depuis plusieurs décennies.

Compte tenu de la gravité de la situation, de tels soupçons – étayés par des démonstrations indirectes négatives ou des corrélations – doivent aussi être pris en compte. Non seulement dans le cadre d’études scientifiques à venir qui seront plus ciblées mais aussi par mesures d’urgence et de précaution.

Car les insectes ne seront malheureusement pas les seules victimes de la très mauvaise gestion de nos milieux naturels ; à l’origine de nombre de ces perturbations, les communautés humaines n’échapperont pas aux effets néfastes sur leur santé ou leur confort de la pollution des nappes phréatiques, de la stérilisation de sols, des nombreuses pollutions, et du coût carbone ridiculement élevé des productions en circuits longs (par exemple, soja brésilien ou moutarde canadienne pour l’Europe).

La diversité des études recensées dans l’article de Biological Conservationpermet clairement d’établir quatre causes principales responsables du déclin des insectes : la conversion des milieux naturels (agriculture et urbanisation, perte de diversité des paysages, des milieux humides), les polluants – qu’ils soient fertilisants ou pesticides, sachant que la plupart des pesticides sont des insecticides –, les facteurs biologiques (introduction de pathogènes, d’espèces envahissantes ou de pseudo-auxiliaires) et, enfin, le changement climatique.

Il s’agit là des causes majeures citées par la plupart des bilans à l’échelle mondiale concernant la biodiversité dans son ensemble.

Jennifer Gallé@galle_jennifer

: 20 ans entre les premiers signalements de mortalités des colonies d’abeilles et le retrait des ces pesticides… Pourquoi une si longue attente ? L’apidologue Gérard Arnold nous explique sur @FR_Conversation https://bit.ly/2KtPjlL 

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Quelles sont conséquences de ce déclin ?

Il y a, tout d’abord, la certitude que des effets directs importants se font déjà sentir. Et l’on connaît depuis longtemps les liens entre abondance des insectes et existence de nombre d’espèces d’oiseaux, qui en dépendent pour leur nourriture. Peu ou pas d’insectes = pas d’oiseaux.

On sait aussi la situation préoccupante du « service » de pollinisation du fait du déclin des abeilles domestiques et sauvages. Moins de pollinisateurs amènera à une forte baisse de productivité agricole, avec peu ou pas de solutions de remplacement.

On sait aussi les relations complexes au sein des chaînes alimentaires incluant herbivores, prédateurs ou parasites. Le déclin de nombreuses espèces, en particulier des espèces dites « spécialisées », crée souvent des situations de déséquilibre dans les écosystèmes : on assiste par exemple à des pullulations de leurs antagonistes ou des disparitions de leurs associés, toutes préoccupantes sur le plan éthique ou immédiatement utilitaire.

Il y a ensuite la perspective complexe d’effets diffus et donc difficiles à prévoir.

Il faut en effet essayer d’imaginer la complexité des réseaux d’interaction entre les 40 000 espèces d’insectes, les quelque 8 000 espèces de plantes et les centaines d’espèces de vertébrés présents en France métropolitaine. Si l’on connaît assez bien aujourd’hui ces réseaux, et notamment les flux qui les parcourent, on n’en sait en revanche beaucoup moins sur les effets de ces déclins à des niveaux locaux plus fins. Certaines conséquences peuvent, d’autre part, être contre-intuitives : la disparition d’espèces rareset peu abondantes peut avoir d’importants effets compte tenu de leur rôle clé dans les écosystèmes.

Conversation France

@FR_Conversation

Il y a 20 ans, les disparaissaient en masse. Pourquoi ? Et comment les sauver ? http://bit.ly/2vhReVE  @UT3PaulSabatier

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Des pistes pour réagir

Que faire pour remédier rapidement à cette situation ?

Il faudrait immédiatement restaurer une diversité indispensable de paysages, pratiquer massivement une agriculture raisonnée, voire bio, dans laquelle la lutte biologique et les bonnes pratiques peuvent diminuer de manière très importante l’apport d’intrants. Si cette solution est bien connue, sa mise en application rapide semble malheureusement toujours tributaire des tergiversations des décideurs et acteurs économiques, malgré sa bonne rentabilité…

Concernant les solutions à apporter au problème des espèces exotiques envahissantes qui sont l’une des causes majeures du déclin des insectes, les recommandations s’avèrent bien moins aisées. Aujourd’hui, les échanges et les transports commerciaux qui amènent un flux constant d’espèces localement exotiques dans chaque écosystème ont pris une dimension globale qui échappe au contrôle.

Grâce à une étude génétique, on sait ainsi que quelques femelles, voire une seule femelle fécondée plusieurs fois, sont probablement à l’origine de l’introduction du frelon asiatique en France. Dans le cas des invasions, il faut pouvoir agir vite sur des évènements souvent localisés et conduire des plans d’éradication vigoureux. Autant de modalités rarement employées jusqu’à présent.

Surtout, il faut cesser de porter sur les insectes et sur la nature en général, un regard manichéen.

Ni anges, ni démons, les insectes sont nos compagnons dans les milieux naturels, pour le meilleur et pour le pire, et nous devons interagir prudemment avec eux, sans penser que leur éradication massive par action directe ou par négligence est une solution envisageable. Leur déclin nous affecte déjà.

Le clivage France-Italie, premier acte de la campagne des européennes

 

Emmanuel Macron et le président du Conseil italien, Giusepe Conte, le 15 juin 2018 à Paris. Ludovic Marin / AFP

Après l’avoir rappelé pour consultations, la France vient d’annoncer le retour de son ambassadeur en Italie. Par ce geste, elle entendait protester contre les positions hostiles à l’exécutif français des deux vice-présidents du conseil italien, Luigi Di Maio et Matteo Salvini. Le premier s’est rendu en France soutenir les « gilets jaunes » lle 5 février, et le second a multiplié les déclarations contre Emmanuel Macron depuis plusieurs mois.

Cet événement diplomatique, sans précédent depuis le deuxième conflit mondial, manifeste une dégradation importante des relations politiques bilatérales entre les deux gouvernements. Il ouvre aussi le premier acte de la campagne électorale en vue des européennes du 26 mai prochain.

On peut considérer que les deux leaders italiens se sont rendus coupables d’ingérences caractérisées dans la vie politique nationale, comme l’a indiqué le ministre des Affaires étrangères français, Jean‑Yves Le Drian. On peut, au contraire, estimer que les pouvoirs publics français ont eu une réaction outrée, comme leur alliée locale, Marine Le Pen, l’a répété sur les médias nationaux. Mais l’interrogation demeure : pourquoi une telle passion politique transalpine alors même que, structurellement, les deux pays sont intimement liés y compris sur la scène politique européenne ?

La relation bilatérale franco-italienne pâtit des conjonctures nationales (interne à l’Italie ou spécifique à la France) mais aussi d’un vaste mouvement de recomposition des forces politiques à l’échelle continentale.

Des rivalités internes au gouvernement italien

La première raison de cette crise transalpine est italienne. C’est la conséquence des élections générales de mars 2018. Et c’est la manifestation d’une rivalité exacerbée entre les partenaires de la coalition gouvernementale : la Ligue (anciennement du Nord) de Matteo Salvini et le Mouvement 5 étoiles (M5S) de Luigi di Maio auparavant dirigé par Beppe Grillo.

Ces deux partis avaient été les grands vainqueurs des sénatoriales et des législatives avec plus de 37 % des voix pour la Ligue et plus de 32 % des voix pour le M5S, contre 22 % des voix pour la coalition de centre-gauche sortante menée par Matteo Renzi. Après des négociations difficiles, et sous la menace de nouvelles élections convoquées par le président de la République italienne, les deux vainqueurs avaient réussi à conclure un accord de coalition portant Giuseppe Conte à la tête du conseil des ministres italiens, flanqué de deux vice-présidents, les leaders qui aujourd’hui vilipendent le président français.

Entre les deux partenaires, la rivalité s’est installée dès les débuts du gouvernement. En particulier, Matteo Salvini vise à supplanter le M5S. Dans les médias, il a multiplié les sorties contre l’Europe accusée de favoriser l’afflux de migrants et de laisser l’Italie démunie. Il a ainsi placé le M5S dans la position du parti défendant l’Union européenne et la vocation historique de l’Italie. Ce qu’il a fait timidement dans un premier temps.

Mais, face aux sondages favorables à Matteo Salvini et à l’occasion du mouvement des « gilets jaunes », le M5S a vite renoncé à ses positions européennes. Il a emboîté le pas à la Ligue, en proposant aux « gilets jaunes » sa plate-forme numérique, en accusant la France d’appauvrir l’Afrique, puis en annonçant la fin de l’ère Macron et, enfin, en se rendant en France récemment. Ainsi, Luigi di Maio s’est engagé dans la surenchère : il a placé sa survie politique dans l’anti-macronisme.

Les relations franco-italiennes font donc aujourd’hui les frais d’une rivalité interne entre les deux leaders populistes italiens issus des élections générales de 2018.

France-Italie, une relation bilatérale perturbée par les « gilets jaunes »

La deuxième raison majeure de cette crise bilatérale tient à la préparation, en France comme en Italie, de la campagne électorale en vue des européennes de mai 2019.

Côté italien, chacun des deux leaders italiens chercher à s’arroger le statut de principal opposant à la présidence Macron. Loin d’être conjoncturelle ou passagère, cette crise illustre la stratégie de rupture les deux partis ont utilisé pour se hisser au pouvoir en Italie. Depuis sa création en 1989, la Ligue prône le rejet des partis traditionnels (démocratie-chrétienne au premier chef) et de leurs engagements européens. Et le M5S s’est construit opposition farouche (voire vulgaire) aux élites installées.

En France, Salvini et Le Pen ont cultivé leur alliance historique, appelant régulièrement à voter l’un pour l’autre, siégeant ensemble au Parlement européen au sein du groupe Europe des Libertés et des Nations (ENL), tenant des meetings communs. Matteo Salvini se place à l’avant-garde du rejet de l’islam, des migrants et des demandeurs d’asile – assimilés les uns aux autres sans autre forme de procès. Sur le thème des migrations, Matteo Salvini a même pris un avantage sur son alliée française : en tant que ministre de l’Intérieur, il est en position de refuser aux navires de migrants l’accès aux côtes italiennes.

Matteo Salvini et Marine Le Pen à Rome, en octobre 2018. Alberto Pizzoli/AFP

Côté français, la présidence Macron a pour ligne directrice la relance de l’Europe et la lutte contre les partis nationalistes et les mouvements populistes. Dans les sondages comme sur l’échiquier politique, le principal opposant à cibler est le Rassemblement national. En effet, les sondages actuels donnent LREM et le RN au coude à coude pour les élections européennes nettement devant Les Républicains et la France Insoumise. Le principal combat se livre donc entre LREM et ce qui apparaît comme une branche de la Ligue, le RN.

Le mouvement des « gilets jaunes » a précipité la polarisation transalpine : le Rassemblement national n’a pas ouvertement récupéré le mouvement alors que La Ligue et le M5S ont, eux, saisi les revendications antisystème pour s’inviter dans le débat français et appeler ouvertement à la fin de la présidence Macron. De là à prendre symboliquement la tête de la contestation, il n’y a qu’un pas que les deux leaders italiens essaient de franchir.

L’accès de fièvre transalpin tient donc aussi à des facteurs très hexagonaux.

L’Italie tente de constituer un bloc contre le couple franco-allemand

L’objectif structurel des leaders italiens dans cette dispute bilatérale est de lancer leurs campagnes pour les élections européennes de mai 2019.

Matteo Salvini sillonne l’Europe pour bâtir une coalition. Son premier objectif est le parti du premier ministre hongrois, le Fidesz. Lors de sa conférence de presse conjointe avec Viktor Orban à Milan, le 29 août 2018, Matteo Salvini a repris la principale récrimination de la Hongrie et du Groupe de Višegrad envers Bruxelles : la politique migratoire de l’Union mettrait en danger l’identité culturelle de l’Europe et le principe de souveraineté nationale. Il a ainsi amorcé une « convergence des luttes » nationalistes propre à séduire en Slovaquie, en Tchéquie et au-delà.

Il exploite une conjoncture particulière, car le Fidesz voit son affiliation traditionnelle au Parti populaire européen (PPE) discutée. Le PPE n’a pas soutenu la Hongrie, en septembre dernier, quand le Parlement européen a voté pour les sanctions prévues à l’article 7 du Traité sur l’Union européenne en cas de graves risques pesant sur les droits fondamentaux. Toutefois le PPE n’a pas exclu le Fidesz…

Le deuxième objectif de Salvini est l’alliance avec le PiS au pouvoir en Pologne. Lors d’un déplacement à Varsovie, le 9 janvier 2019, il a signé avec ses dirigeants un accord antimigrations en dix points. Là encore, il exploite la conjoncture : le gouvernement polonais est, lui aussi, en butte à la procédure de l’article 7 en raison de ses réformes constitutionnelles. En outre, dans le prochain Parlement européen, le PiS sera privé de son principal allié, le Parti conservateur britannique (Brexit oblige) et devra chercher un groupe. De là à rejoindre la Ligue…

Quant au M5S, il est aujourd’hui engagé dans une recherche d’alliés à l’échelle continentale. En effet, ses principaux partenaires pour former un groupe au Parlement européen, les élus indépendants britanniques quitteront eux aussi le Parlement européen. Le M5S doit se trouver une place sur l’échiquier politique européen. Il se signale bruyamment en s’opposant à la présidence Macron et espère ainsi se rallier des partis eux-mêmes isolés lors de la prochaine mandature européenne.

À Bruxelles, une recomposition des forces politiques en vue ?

Ce qui est aujourd’hui en jeu dans les relations franco-italiennes, c’est une recomposition continentale des forces politiques. Jusqu’ici, le Parlement européen et la Commission européenne étaient largement dominés par le Parti Populaire européen (PPE), suivi par les sociaux-démocrates du S&D. Ces deux forces sont en effet majoritaires au Parlement européen sortant avec – respectivement – 217 et 187 sièges sur 750 au total.

Un graffiti dans la localité de Claviere, près de Turin, en octobre 2018. Marco Bertorello/AFP

Matteo Salvini veut recomposer la scène politique européenne pour contester le leadership de ces partis historiquement pro-européens. Pour compter au Parlement il doit rassembler 25 eurodéputés issus d’au moins sept États membres. Les 27 eurodéputés dont les sondages créditent la Ligue doivent constituer l’épine dorsale d’un groupe où pourraient siéger, sous réserve qu’ils soient réélus, les 20 députés du RN français, les 5 représentants du FPÖ autrichien, les 4 députés PVV néerlandais et les élus de partis comme les populistes du SPD tchèque, ceux du Vlaams Belang belge… Fort d’un groupe parlementaire dont il maîtriserait les principaux éléments et la ligne, Salvini entend peser sur la nomination du président du Conseil européen, puis sur l’attribution des postes de Commissaires européens.

Quant à Emmanuel Macron, il a lui aussi pour ambition de modifier les équilibres au Parlement européen comme il l’a fait en France en renouvelant l’échiquier politique. Ainsi, les libéraux du groupe ALDE ne sont que le quatrième groupe parlementaire actuel avec 68 eurodéputés. Se positionner comme le rempart le plus solide contre une vague nationaliste en Europe est la ligne rouge de la campagne qui s’annonce. Et l’opposition avec les deux leaders italiens met en évidence le clivage entre les progressistes et les nationalistes.

L’accès de fièvre franco-italien n’est que la préfiguration de la fièvre électorale qui va saisir le continent en mai pour les élections européennes.

Pourquoi l’acquisition de l’écrit est si complexe pour les enfants

La lecture et l’écriture sont relativement plus lentes et laborieuses que les activités correspondantes à l’oral. Shutterstock

Si les enfants apprennent à parler par simple immersion dans leur langue, il n’en va pas de même pour la maîtrise de l’écrit : lire, écrire, comprendre ou encore rédiger un texte sont autant d’activités qui ne s’acquièrent que par un long apprentissage.

Car l’expression à l’écrit demande des savoirs spécifiques : savoir former rapidement et efficacement des signes graphiques complexes à reproduire ; disposer du vocabulaire nécessaire à l’exposition de son message, contrôler son orthographe, formaliser son discours en l’absence de retour immédiat d’un interlocuteur, prévoir l’enchaînement linéaire des idées, etc.

Des étapes que Michel Fayol détaille dans « L’Acquisition de l’écrit », réédité en 2019 par « Que sais-je » dans « Apprendre à apprendre ». En voici quelques extraits.


Depuis environ 150 ans, l’enseignement de l’écrit s’est répandu dans nos sociétés, permettant à la quasi-totalité des citoyens d’accéder aux informations disponibles dans la presse et dans les livres. L’analphabétisme a pratiquement disparu. En revanche, en l’état actuel de nos connaissances et de nos modalités d’intervention, l’illettrismesubsiste. Il concerne la population des jeunes de 17 ans et plus encore les personnes plus âgées.

La France n’est pas seule concernée, comme l’attestent les évaluations internationales. Il convient donc de s’interroger sur les raisons qui, malgré un enseignement précoce prolongé et un environnement où abonde l’écrit, font qu’autant d’individus ne parviennent pas à apprendre la lecture et, plus encore, l’écriture. Certes, des déterminants sociaux existent : pauvreté, faible niveau culturel des familles, conditions familiales difficiles. Toutefois, ils ne suffisent pas à rendre compte de tous les échecs.

On peut donc s’interroger sur ce qui rend si spécifique l’apprentissage de l’écrit, en compréhension comme en production, et sur les changements qu’il induit tant dans les comportements que dans le fonctionnement cognitif et cérébral. Tel est l’objectif principal du présent propos.

Un code et de nouvelles conditions d’utilisation

Les enfants, et plus généralement tous ceux qui apprennent l’écrit, sont confrontés à un triple problème. Premièrement, ils doivent apprendre un nouveau code qui entretient, dans le cas des systèmes alphabétiques (le seul envisagé ici), des relations systématiques mais plus ou moins régulières avec le code oral. Ce dernier est acquis facilement, au gré des interactions de la vie quotidienne, sans qu’il soit besoin d’une intention d’apprendre ou d’une volonté d’enseigner de la part des parents. Il existe en effet une prédisposition biologique, héritée des milliers d’années de l’évolution, qui permet aux êtres humains de s’approprier sans difficulté les caractéristiques et les usages de l’oral.

La situation est bien différente avec l’écrit. Cette invention culturelle humaine est trop récente pour que notre cerveau ait pu subir les modifications rendant son apprentissage aussi facile que celui de l’oral. L’écrit « s’installe » donc en recyclant des dispositifs cérébraux initialement dévolus à d’autres fonctions. Comme le note Stanislas Dehaene, il suffit que « quelques grains de sable » se glissent dans les combinaisons de connexions issues de contraintes biologiques et de conditions d’apprentissage pour que des difficultés surgissent et que, parfois, elles atteignent un tel niveau qu’on parle de trouble.

Ces « grains de sable » peuvent tenir à des prédispositions génétiques (il existe des familles de dyslexiques) mais aussi aux difficultés propres aux systèmes orthographiques. Par exemple, en français, le passage de l’écrit à la forme sonore (lecture) se révèle plus simple que le passage réciproque (écriture). Les relations entre le code oral et le code écrit sont très asymétriques. Or, pour devenir des lecteurs ou des rédacteurs experts, les individus doivent parvenir à traiter le code écrit de manière automatique, en perception comme en production, faute de quoi leur attention et leur mémoire se trouvent fortement saturées par les opérations à effectuer. L’apprentissage pose donc plus de problèmes qu’avec des systèmes plus réguliers, comme le finnois ou l’espagnol.

De plus, les questions relatives au code ne se réduisent pas à l’apprentissage de l’identification ou de la production des mots sous format visuel, même s’il s’agit de la dimension principale. Elles concernent aussi les caractéristiques lexicales et syntaxiques de l’écrit (niveaux de langue), qui s’écartent de celles de l’oral, et cela plus particulièrement pour ceux qui sont issus de milieux défavorisés.

Deuxièmement, les enfants doivent – bien que cela soit moins perceptible ou moins souvent évoqué – découvrir de nouvelles modalités d’utilisation du langage. À l’oral, les interactions de la vie courante permettent rapidement de déterminer si l’interlocuteur a compris, s’il apprécie le propos et comment il y réagit. À défaut de saisir comment il procède pour comprendre ou pour préparer ce qu’il énonce, l’émetteur perçoit que le destinataire a (ou non) compris et qu’il s’apprête à écouter un message.

Rien de tel n’existe avec l’écrit. La compréhension se révèle une activité privée, inaccessible à la perception directe. Quant à la préparation du message à émettre, sa planification, elle se réduit généralement à une réaction immédiate, d’autant plus rapide que l’énoncé est court. En d’autres termes, les enfants doivent découvrir la nature et le fonctionnement d’activités mobilisant un nouveau code et pour lesquelles ils disposent de peu d’informations directement accessibles. Ni ce qu’ils voient ni ce qu’ils entendent ne leur permet d’accéder aux opérations mentales requises pour comprendre ou produire les textes. De fait, les narrations ou descriptions orales sont généralement brèves et leur caractère monologique est vite épuisé, sauf incitations des partenaires à poursuivre.

Apprendre à apprendre.

Troisièmement, les enfants sont confrontés à des conditions matérielles de traitement de l’écrit qui diffèrent fortement de celles de l’oral. La lecture et l’écriture sont relativement plus lentes et laborieuses que les activités correspondantes à l’oral. La reconnaissance des lettres et des configurations de lettres, le fait de devoir lire en suivant un ordre spatial, l’apprentissage des tracés et de leurs enchaînements nécessitent de traiter des informations visuelles et de mobiliser une dimension motrice difficile et longue à maîtriser. Le traitement en lecture et en écriture de mots bien délimités (ce qui n’est pas le cas à l’oral) dont les relations à l’oral ne vont pas toujours de soi en raison des liaisons et de signes jusqu’alors inconnus – les marques de ponctuation notamment – oblige à apprendre de nouvelles marques et leur fonctionnement.

La lenteur et la solitude des activités n’ont toutefois pas que des aspects négatifs, même si ceux-ci dominent au début. Elles permettent d’exploiter stratégiquement deux propriétés. D’une part, la vitesse est susceptible d’être modulée. Contrairement à ce qui vaut pour l’oral, il est possible de ralentir sa lecture et son écriture pour mieux contrôler ce que l’on comprend ou rédige. Cette situation est difficilement réalisable à l’oral où le traitement dépend du rythme imposé par le débit d’autrui et par la nécessité de reprendre ou de laisser la parole. D’autre part, le retour sur ce qui a déjà été lu ou produit est envisageable, ouvrant la voie à une meilleure intégration des informations ou à une reprise de ce qui a déjà été formulé. Là encore, les conditions de l’oral réduisent ces possibilités.

intervention de Michel Fayol lors de la Journée de l’innovation de 2014.

« Gilets jaunes » : ce que leur défiance envers les médias nous apprend

« Gilets jaunes » : ce que leur défiance envers les médias nous apprend

Chose vue, le 12 janvier 2019, dans les rues de Paris. ludovic Marin / AFP

L’attitude de défiance des « gilets jaunes » à l’égard des journalistes et des grands propriétaires de médias de masse peut s’expliquer par leurs usages différenciés des médias sociaux : les journalistes les utilisent comme outils d’appoint et de veille ; les « gilets jaunes » les emploient comme outils d’appui et de lien.

L’incompréhension des journalistes et des décideurs à l’égard de la défiance des « gilets jaunes » peut s’éclairer par leur adhésion à un contrat d’information qui est malmené par le contrat de partage propre aux médias sociaux.

C’est le régime de véracité de l’information qui est remis en cause très profondément : les médias sociaux bousculent durablement le statu quo établi par la norme d’objectivité en journalisme.

La recherche du « véridique » au cœur de l’information

Les médias de masse se sont construits, dans les années 1920, sur un régime de véracité issu d’un contrat d’information fondé sur deux piliers :

  • l’objectivité pour distinguer le journalisme des relations publiques (inféodées aux marques qu’elles promeuvent par marketing) ;
  • l’enquête pour le différencier de la science (focalisée sur l’expérimentation).

Les pionniers en la matière sont Time Magazine, fondé par Henry Luce en 1923, mais aussi le New York Times sous la houlette de Adolph Ochs, et le Washington Post sous l’égide d’Eugene Meyer.

En matière de véracité, l’enquête médiatique est une mise en récit particulière, fondée sur les idées, élaborées en textes écrits, et argumentées en trois étapes : identification du problème, analyse, solution. Déjà aux États-Unis, elle s’appelle « story », mettant l’accent sur la construction de la véracité derrière toute actualité.

Dans ce cadre, la neutralité (mentionner divers points de vue sur une question) et l’impartialité (donner à peu près le même temps et espace à ces points de vue) attestent de l’objectivité d’une enquête et des enquêteurs. Et ce, d’autant que le comité éditorial a une fonction d’agenda (il trie les actualités selon leur importance) et il joue un rôle de garant et de vérificateur (croisement des sources et des faits) avant la diffusion de l’information.

Même si le journal défend une certaine ligne politique, le fait d’assumer des biais annoncés rejoint, paradoxalement, la norme d’objectivité (les opinions et commentaires étant souvent séparés des faits). En France de nombreux quotidiens publient ainsi des « tribunes » identifiées clairement par une charte graphique ou une mise en page différente.

Effritement

S’il a atteint son apogée dans les années 1960-70 (avec l’affaire du Watergate par exemple), ce contrat d’information s’est effrité à partir des années 1980-90, avant même l’arrivée des médias sociaux. Les recherches en marketing ont poussé la presse écrite à s’aligner sur la presse télévisée, à la conquête de publics nouveaux par le biais d’études de marché fondées sur les styles de vie (jardinage, restauration…), avec comme pionnier USA Today fondé en 1982 par Allen Neuharth.

Les propriétaires de journaux sont devenus de plus en plus des personnalités politiques et économiques éloignées du métier, à la tête d’entreprises dont le cœur de mission n’est pas l’information : 10 milliardaires du bâtiment, du luxe, de la défense et de la téléphonie se partagent 90 % de la presse nationale.

Infographie réalisée par Le Monde Diplomatique, décembre 2018. GitHub/Monde diplomatiqueCC BY-SA

Ces entreprises ont pris le contrôle des comités éditoriaux qui ont été réduits de manière drastique, tout comme les équipes de terrain. Elles ont fait jouer la concurrence économique, qui accroît la dépendance à l’égard de la publicité et des annonceurs, et réduit la capacité à mener des enquêtes de long terme.

Le contrat d’information s’est ainsi modifié pour attirer l’attention d’un public de plus en plus fragmenté en audiences, avec des actualités moins politiques et plus distrayantes sous couvert de faire du « social » (sports, faits divers, décoration, people…), dans des formats de plus en plus courts et accrocheurs. Tous les journaux télévisés ont subi cette érosion, passant d’une heure à une demi-heure, avec des invités de toutes sortes venant commenter l’information au même titre que le journaliste devenu annonceur. L’arrivée des chaînes d’information continue a accéléré le processus de désengagement des autres acteurs du domaine.

La norme d’objectivité s’est fossilisée : elle a de plus en plus consisté en le recours quasi-mécanique à deux experts de bords opposés, contribuant ainsi au sentiment de polarisation.

Emission C dans l’air où le panel des invités est censé faire preuve d’impartialité.

Polarisation de l’information

Il s’ensuit un manque de confiance chronique du public qui se méfie de la prise de contrôle des médias de masse par de grandes corporations et y voit un vecteur de polarisation qui ne correspond plus à son expérience vécue et aux normes partagées par une société pour s’organiser dans le monde, ce qui est la base du « contrat d’information médiatique », selon Patrick Charaudeau.

Dès les années 1990, les deux tiers du public en moyenne tendent à penser que les journalistes subissent, soit les pressions du pouvoir, soit les pressions de l’argent. Et qu’ils appartiennent eux-mêmes à l’élite vu leur évolution sociologique dans les écoles de journalisme. Et ce d’autant que le grand public ne connaît pas forcément les conditions grandissantes de précarisation de la presse.

Une baisse de qualité

La couverture des « gilets jaunes », notamment au début du mouvement, illustre cette fossilisation du contrat d’information et la baisse de qualité attenante. Les chaînes d’information en continu (BFMTV, LCI…) ont été particulièrement peu sensibles à l’identification du phénomène.

Elles ont traîné à couvrir le sujet de la hausse des carburants et de la colère grandissante dans les campagnes à ce sujet, puis se sont concentrées sur Paris, voire les seuls Champs-Élysées, lors des « actes » des samedis avant d’enfin aller vers les ronds-points de province. Elles ont maintenu un format inadapté, avec les mêmes images reprises en boucle, soit trop anodines, soit sur-commentées et sur-investies de signification.

Elles se sont focalisées sur les violences plutôt que sur les revendications. En matière d’analyse et de recherche de solution, les entretiens avec les « gilets jaunes » ont souvent été tronqués et les experts en plateau sont apparus aussi déconnectés que les journalistes sur le terrain.

Les journalistes ont utilisé les médias sociaux en leur appliquant leurs normes, pour faire de la veille ou pour trouver des témoins « à chaud », de l’ordre du micro-trottoir en ligne sans voir que leur potentiel est autre. A eux de faire leur autocritique, et de reconnaître que les systèmes médiatiques corporatistes ne rencontrent plus les besoins de la population, surtout lorsqu’ils remplacent des professionnels par des chroniqueurs et animateurs…

Le contrat de partage versus le contrat d’information ?

Ce manque de confiance s’est maintenu quand les médias de masse se sont déplacés en ligne. Le contrat d’information s’est encore plus fragilisé avec la perte d’autonomie publicitaire (Audience Network et Adsense récupèrent 80 % du trafic publicitaire), la réduction des journalistes dans les salles de rédaction et l’obligation d’abandonner les formes longues de l’enquête, hormis quelques exceptions telles Médiapart ou Arrêt sur Images qui ont su réinventer ce mode de mise en récit.

L’arrivée des médias sociaux avec leurs fils d’actualités perturbe le contrat d’information car il lui ajoute le contrat de partage. Le contrat de partage repose sur la conversation et sur l’engagement dans un réseau de pairs, qui s’amplifie par réputation et recommandation.

En matière de véracité, la conversation est aussi une mise en récit fondée sur des histoires de vie, en images et en paroles, argumentée en trois étapes elle aussi. Elle se fonde sur une nouvelle trilogie : capter l’attention sur un « scandale » social, susciter l’émotion pour exprimer le désir de changement et proposer une nouvelle façon d’envisager le problème, avec un recours aux idées raisonnées en fin de processus, comme l’illustre la polémique sur les 80km/h. Cette trilogie s’inspire du storytelling comme forme de marketing politique mise en place dans les années 1990.

Mais les médias sociaux lui donnent une assise différente, qui révèle le désir de retrouver des normes et des cadres partagés pour s’organiser dans une société mondialisée soumise à des scandales inédits, de taille planétaire, comme le réchauffement climatique et le creusement des écarts entre les 1 % les plus aisés et les autres. Cela correspond fondamentalement aux revendications premières portées par les « gilets jaunes ».

Une information fondée sur les actes plutôt que les faits et les idées

Cette approche par la conversation permet au public d’exprimer son cynisme à l’égard des médias de masse tout en se réinvestissant dans les échanges perçus comme plus authentiques sur les médias sociaux. Elle suscite l’empathie, la compassion et la reconnaissance. La proximité, la subjectivité et la participation en ligne et hors ligne supplantent alors l’objectivité et l’impartialité.

Sans comité éditorial pour servir de filtre, ces médias peuvent compter sur de nouveaux acteurs, les « influenceurs », pour occuper la fonction d’agenda et faire émerger les nouvelles thématiques, y compris pour les faire reprendre par les médias de masse.

Cela a pour conséquence de modifier la chronologie des médias et la hiérarchie de l’information, mais sans la protéger nécessairement des stratégies d’ingérence étrangère, comme le montre le rôle de RT Russia ou Russia Today.

Mike Bresson #FBPE 🇪🇺🇫🇷 #26Mai@Mike_Bresson


Voilà le genre de désinformation et de diffusée par : l’image de départ d’une video de l’ est en réalité une manifestation au . Objectif laisser croire qu’il y avait une foule énorme de gilets jaunes

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Du « storytelling » aux stories

Les médias sociaux ne sont donc pas la cause première des disruptions et des défiances, la relation de causalité étant ici moins importante que celle de levier et d’amplification par caisse de résonance.

Twitter et Facebook se partagent l’espace de la mise en histoires en images et en paroles. Ils distordent d’ailleurs le contrat de partage, en faisant de celui-ci une obligation avec leurs incitations à poster régulièrement (sous peine de se faire descendre dans l’algorithme de ranking). C’est que eux aussi sont devenus des compagnies cotées en bourse depuis 2012, avec la pression des actionnaires s’ajoutant à celle de leurs fondateurs pour générer du trafic, quel qu’il soit.

Les entrées en bourse des réseaux sociaux et messageries instantanées depuis 1999. StatistaCC BY-SA

Toutefois, leurs formats permettent d’accompagner toutes sortes de participants avec très peu de barrières d’entrée et des manières diversifiées d’accroître ou pas la polarisation selon leurs fonctionnalités. Ils permettent de mettre des images et des vidéos courtes live, de faire des « stories » sur le modèle de Snapchat et Instagram.

De fait, c’est la fonctionnalité « storie » qui caractérise le mieux la mise en récit en ligne, très visuelle, très oralisée, souvent doublée du « selfie » au plus près de la subjectivité et au plus loin du montage bout à bout.

Les « gilets jaunes », nouveaux « médias » ?

C’est dans ce contexte où deux contrats de véracité sont en lice que l’émergence des « gilets jaunes » peut marquer un tournant. Potentiellement tous les « gilets jaunes » peuvent être des médias, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont nécessairement tous journalistes. Mais ils modifient le « storytelling » de marketing en conversation politique et en changent les règles.

Certains « gilets jaunes » se sont transformés en influenceurs mettant en place des dispositifs se rapprochant des mouvements de libre antenne proche du tiers secteur des médias et de l’éducation populaire comme le réclame AgoraVox.

Les nombreuses « pages » qu’ils animent sur Facebook sont très diversifiées, attestant d’un refus de ligne éditoriale fixe, même au risque de faire désordre. Ainsi la page de Mike Rambo ressemble à une radio libre sur Facebook avec ses lives relayés sur YouTube.

La page de Vecu, le média le plus reconnu des « gilets jaunes », avec Gabin Formont et son équipe, se pose en contre de la « désinformation » des médias de masse. La page « FranceActus » ressemble à s’y méprendre à une chaîne de télévision avec libre antenne. Steven Normand y contre les chiffres officiels par sa propre calculette qui recense la participation à partir de contributions locales de « gilets jaunes ».

Le rejet de la polarisation

La fait que de nombreux « gilets jaunes » tendent à privilégier des médias nés du mouvements ou alors des formats jugés décomplexés – comme le fait le média Brut – montre le rejet de la tendance à la polarisation, qui est devenu le cadrage typique des médias de masse et des élites, et ce de longue date.

Brut, créé en 2016, avec le journaliste Rémy Buisine entre autres, atteint une certaine maturité et poste des stories et des live qui ré-inventent le micro-trottoir de grande proximité.

Le format des histoires, filmées en longueur et étroit, est caractéristique de l’usage universalisé du smartphone et à l’opposé de l’écran de télévision, en largeur. La durée est très variable, sans montage, et propose très peu de contextualisation, en laissant de la place aux commentaires. Il répond donc aux attentes des « gilets jaunes » qui se méfient que l’on tronque leur parole et qu’elle soit détournée par les biais des journalistes des médias de masse. La parole y est « libérée », décomplexée et elle résiste la manipulation, les « gilets jaunes » dénonçant la tendance des médias de masse à les transformer en experts et en chroniqueurs sur leurs plateaux.

Cet usage des médias sociaux par les « gilets jaunes » montre une autre forme de pratique médiatique qui se déroule dans des petits îlots d’opinions en ligne mais aussi sur des ronds-points où se créent des débats sur un lien social nouveau. Ils n’ont pas la masse critique pour faire une opinion publique nationale mais ils ont réussi à se rendre audibles et visibles. Ils pointent l’émergence possible de nouvelles idéologies, selon d’autres lignes d’analyse. Celles-ci pourraient se distribuer autrement, entre choix de court, moyen et long terme, particulièrement cruciaux en cette période où un sursaut commun est nécessaire pour préparer un avenir climatiquement incertain.

Les décideurs politiques à l’issue du grand débat sauront-ils adopter les avantages de la mise en stories suscitée par le profond désir de changement des « gilets jaunes », soutenus en cela semble-t-il par une grande partie de la majorité silencieuse ? C’est à eux qu’elle s’adresse, avec l’attente d’arguments raisonnés en fin de processus qui répondent aux attentes de justice sociale et aux besoins sociétaux face à la montée des urgences numériques et climatiques.