Comment les horloges moléculaires donnent l’heure de l’espèce humaine

 

Comment les horloges moléculaires donnent l’heure de l’espèce humaine

Il y avait une fois la naissance de l’Homo sapiens… Milan Nykodym/FlickrCC BY

L’ADN est le support de notre histoire familiale et plus largement de l’histoire de l’évolution de notre espèce : comment sommes-nous liés à nos parents non-humains chimpanzés ; comment Homo sapiens a rencontré les Néandertaliens ; et comment les gens ont migré hors d’Afrique, s’adaptant à de nouveaux environnements et modes de vie au long de la route. Notre ADN contient également des indices sur le calendrier de ces événements clés dans l’évolution humaine.

Quand les scientifiques disent que les humains modernes ont émergé en Afrique il y a environ 200 000 ans et ont commencé leur expansion mondiale il y a environ 60 000 ans : comment estiment-ils ces dates ?

Traditionnellement, les chercheurs construisaient des chronologies de la préhistoire humaine en se basant sur des fossiles et des artefacts, qui peuvent être directement datés avec des méthodes telles que [ la datation par le Carbone 14 et la datation au potassium-argon. Cependant, ces méthodes nécessitent des vestiges antiques dans certaines conditions de conservation, ce qui n’est pas toujours le cas. De plus, des fossiles ou des artefacts pertinents n’ont pas été découverts pour décrire tous les jalons de l’évolution humaine.

L’analyse de l’ADN des génomes actuels et anciens fournit une approche complémentaire pour la datation des événements de l’évolution. Certains changements génétiques se produisent à un rythme constant par génération, ils fournissent ainsi une estimation du temps qui passe : une horloge moléculaire en somme. En comparant les séquences d’ADN, les généticiens peuvent non seulement reconstituer les relations entre différentes populations ou espèces, mais également déduire l’histoire de l’évolution sur des échelles très grandes.

Grâce à des techniques de séquençage d’ADN plus sophistiqués et à une meilleure compréhension des processus biologiques à l’origine des changements génétiques, les horloges moléculaires deviennent de plus en plus précises. En appliquant ces méthodes à des bases de données ADN toujours plus riches de diverses populations (d’aujourd’hui et du passé), les généticiens aident à construire une chronologie plus précise de l’évolution humaine.

ADN et mutations

Les horloges moléculaires sont basées sur deux processus biologiques clés qui sont la source de toute variation héréditaire : la mutation et la recombinaison.

Les mutations sont des changements dans le code de l’ADN, comme quand une base (nucléotide) : A, T, C ou G sont remplacés par une autre par erreur. Shutterstock

Les mutations sont des changements dans les lettres du code génétique de l’ADN – par exemple, un nucléotide guanine (G) devient une thymine (T). Ces changements seront hérités par les générations futures s’ils se produisent dans les cellules œufs issues de la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule. La plupart résultent d’erreurs commises lorsque l’ADN se copie au cours de la division cellulaire, bien que d’autres types de mutations surviennent spontanément ou à la suite de facteurs de risques tels que les radiations et les produits chimiques : des agents mutagènes.

Dans un génome humain, il y a environ 70 changements de nucléotides par génération – une paille quand l’on sait que notre génome est composé de six milliards de lettres. Mais globalement, sur plusieurs générations, ces changements entraînent une variation évolutive substantielle.

Les scientifiques peuvent utiliser les mutations pour estimer le moment où se créent des branches dans notre arbre évolutif, soit la différenciation entre deux espèces. D’abord, ils comparent les séquences d’ADN de deux individus ou espèces, en comptant les différences neutres qui ne modifient pas les chances de survie et de reproduction d’une personne. Puis, connaissant le taux de ces changements, ils peuvent calculer le temps nécessaire pour accumuler autant de différences.

La comparaison de l’ADN entre vous et votre fratrie montrerait relativement peu de différences mutations parce que vous partagiez des ancêtres – maman et papa – il y a seulement une génération. Cependant, il existe des millions de différences entre les humains et les chimpanzés : notre dernier ancêtre commun aurait vécu il y a plus de six millions d’années.

Des fragments des chromosomes de votre mère et de votre père se recombinent avant de vous être transmis. Chromosomes image via Shutterstock.

La recombinaison, également connue sous le nom de crossing-over, est l’autre principale façon avec laquelle l’ADN accumule les changements dans le temps. Il conduit à un brassage des deux copies du génome (une de chaque parent), qui sont regroupées en chromosomes. Au cours de la recombinaison, les chromosomes correspondants (homologues) s’alignent et échangent des segments, de sorte que le génome que vous transmettez à vos enfants est une mosaïque de l’ADN de vos parents.

Chez les humains, environ 36 événements de recombinaison se produisent chaque génération, un ou deux par chromosome. Comme cela se produit à chaque génération, les segments hérités d’un individu particulier se brisent en morceaux de plus en plus petits. Les généticiens peuvent donc se baser sur la taille de ces morceaux et la fréquence des croisements pour estimer à quel moment de l’histoire deux individus ont partagé un ancêtre commun.

Le flux de gènes entre des populations divergentes conduit à des chromosomes avec une ascendance en mosaïque. Comme la recombinaison se produit à chaque génération, les morceaux d’ascendance néandertalienne dans les génomes humains modernes deviennent de plus en plus petits au fil du temps. Bridget AlexCC BY-ND

Construire une frise chronologique avec des mutations

Les changements génétiques issus de la mutation et de la recombinaison fournissent deux horloges distinctes, chacune adaptée à la datation de différents événements évolutifs et échelles de temps.

Les mutations s’accumulent très lentement donc cette horloge fonctionne mieux pour les événements très anciens, comme pour les différenciations entre espèces. D’autre part, l’horloge de recombinaison est utile pour dater des évènements ayant eu lieu ces 100 000 dernières années. Ces événements « récents » (en temps évolutif) incluent le flux de gènes entre des populations humaines distinctes, la montée d’adaptations bénéfiques ou l’émergence de maladies génétiques.

Le cas des Néandertaliens illustre bien comment les horloges de mutation et de recombinaison peuvent être utilisées ensemble pour nous aider à démêler des relations ancestrales complexes. Les généticiens estiment qu’il existe entre 1,5 et 2 millions de différences de mutation entre les Néandertaliens et les humains modernes. L’application de l’horloge de mutation à ce compte suggère que les groupes se sont séparés initialement il y a 750 000 à 550 000 ans.

À cette époque, une population – les ancêtres communs des deux groupes humains – s’est séparée géographiquement et génétiquement. Quelques individus du groupe ont migré vers l’Eurasie et au fil du temps ont évolué en Néandertaliens. Ceux qui sont restés en Afrique sont devenus des humains anatomiquement modernes.

Un arbre phylogénétique affiche les dates de divergence et de croisement que les chercheurs ont estimées avec des méthodes d’horloge moléculaire pour ces groupes. Bridget AlexCC BY-ND

Cependant, leurs interactions n’étaient pas terminées : les humains modernes ont finalement colonisé l’Eurasie et se sont accouplés avec des Néandertaliens. En appliquant l’horloge de recombinaison à l’ADN néandertalien conservé chez les humains actuels, les chercheurs estiment que les groupes se sont croisés entre 54 000 et 40 000 ans. Lorsque les scientifiques ont analysé un fossile d’Homo sapiens, connu sous le nom d’Oase 1, ayant vécu il y a environ 40 000 ans, ils ont trouvé de grandes régions d’ascendance néandertalienne dans le génome d’Oase 1, suggérant que Oase 1 avait un ancêtre néandertalien il y a seulement quatre ou six générations. En d’autres termes, l’arrière-arrière-grand-parent d’Oase 1 était un néandertalien.

Comparaison du chromosome 6 du fossile Oase vieux de 40 000 ans à un humain d’aujourd’hui. Les bandes bleues représentent des segments d’ADN de Néandertal issus de croisements antérieurs. Les segments d’Oase sont plus longs parce qu’il a eu un ancêtre néandertalien juste 4-6 générations avant qu’il ait vécu, basé sur des estimations utilisant l’horloge de recombinaison. Bridget AlexCC BY-ND

Des horloges instables

Les horloges moléculaires sont un pilier des calculs évolutifs, non seulement pour les humains mais pour toutes les formes d’organismes vivants. Mais il existe des facteurs rendant complexes les estimations.

Le principal défi provient du fait que les taux de mutation et de recombinaison ne sont pas restés constants au fil de l’évolution humaine. Les taux eux-mêmes évoluent, ils varient donc avec le temps et peuvent différer entre les espèces et même entre les populations humaines. C’est comme si l’on essayait de mesurer le temps avec une horloge qui tourne à différentes vitesses dans différentes conditions.

Un problème concerne un gène appelé Prdm9, qui détermine l’emplacement des cross-overs de l’ADN. Il a été montré que la modification des endroits de l’ADN où ont lieu les recombinaisons est due à la variation de ce gène, et cela chez les humains, les chimpanzés et les souris. En raison de l’évolution de Prdm9, les taux de recombinaison diffèrent entre les humains et les chimpanzés, et peut-être aussi entre les Africains et les Européens. Cela implique que sur des échelles de temps et des populations différentes, l’horloge de recombinaison varie légèrement à mesure que les zones de recombinaisons évoluent.

L’autre problème est que les taux de mutation varient selon le sexe et l’âge. À mesure que les pères vieillissent, ils transmettent quelques mutations supplémentaires à leur progéniture. Le sperme des pères plus âgés a subi plus de cycles de division cellulaire, donc plus de possibilités de mutations. Les mères transmettent moins de mutations (environ 0,25 par an), car les ovules d’une femelle sont formés globalement en même temps, avant sa propre naissance.

Les taux de mutation dépendent également de facteurs tels que le début de la puberté, l’âge à la reproduction et le taux de production de spermatozoïdes. Ces facteurs de vie varient chez les primates vivants et ont probablement aussi différé entre les espèces éteintes des ancêtres humains.

Par conséquent, au cours de l’évolution humaine, le taux de mutation moyen semble avoir considérablement ralenti. Le taux moyen sur des millions d’années depuis la séparation des humains et des chimpanzés a été estimé à environ 1 x10⁻⁹ mutations par site et par an – soit environ six lettres d’ADN modifiées par an.

Ce taux est déterminé en divisant le nombre de différences de nucléotides entre les humains et les autres singes par la date de leurs divisions évolutives, déduite à partir de fossiles. Mais lorsque les généticiens mesurent directement les différences nucléotidiques entre parents vivants et enfants, le taux de mutation est moitié moins important : environ 0,5×10⁻⁹ par site et par an, soit seulement environ trois mutations par an.

Pour la divergence entre les Néandertaliens et les humains modernes, le taux le plus lent fournit une estimation entre 765 000 à 550 000 ans. Le taux le plus rapide, cependant, suggérerait la moitié de cet âge : 380 000 à 275 000 ans.

Pour savoir quel taux utiliser, les chercheurs ont développé de nouvelles méthodes d’horloges moléculaires, qui répondent aux défis de l’évolution des taux de mutation et de recombinaison.

Une meilleure horloge

Une approche consiste à se concentrer sur les mutations qui surviennent à un rythme constant, indépendamment du sexe, de l’âge et de l’espèce. Cela peut être le cas pour un type particulier de mutation que les généticiens appellent les transitions CpG par lesquelles les nucléotides C deviennent spontanément des T. Les transitions CpG ne résultent généralement pas d’erreurs de copie d’ADN pendant la division cellulaire, leurs taux devraient ainsi être plus uniformes dans le temps.

En se concentrant sur les transitions CpG, les généticiens ont récemment estimé que la fracture entre les humains et les chimpanzés s’était produite entre 9,3 et 6,5 millions d’années, ce qui concorde avec l’âge attendu des fossiles. Même si ces mutations semblent se comporter plus comme une horloge, elles ne sont toujours pas complètement stables.

Une autre approche consiste à développer des modèles qui ajustent les rythmes d’horloge moléculaire en fonction du sexe et d’autres facteurs de la vie. En utilisant cette méthode, les chercheurs ont calculé une divergence chimpanzé-humain compatible avec l’estimation CpG et les dates des fossiles. L’inconvénient ici est que, en ce qui concerne les espèces ancestrales, nous ne pouvons pas être sûrs de certaines caractéristiques, comme l’âge à la puberté ou la durée de vie d’une génération, conduisant à une certaine incertitude dans les estimations.

La solution la plus directe provient des analyses de l’ADN ancien récupéré des fossiles. Les spécimens fossiles sont indépendamment datés par des méthodes géologiques, les généticiens peuvent alors les utiliser pour calibrer les horloges moléculaires pour une période donnée ou une population.

Cette stratégie a récemment résolu le débat sur le moment de notre divergence avec les Néandertaliens. En 2016, des généticiens ont extrait de l’ADN ancien de fossiles de 430 000 ans, ancêtres de Néandertal, après que leur lignée a été séparée de l’Homo sapiens. Sachant où ces fossiles se situent sur l’arbre de l’évolution, les généticiens pourraient confirmer que pour cette période de l’évolution humaine, le taux d’horloge moléculaire plus lent de 0,5 x 10⁻⁹ fournit des dates précises. Cela place la fracture entre 765 000 et 550 000 ans.

À mesure que les généticiens comprennent les subtilités des horloges moléculaires et séquencent toujours plus de génomes, ils sont prêts à comprendre l’évolution humaine, directement à partir de notre ADN.

Parole d’entomologiste : laissez la vie sauve aux araignées de la maison !

 

Il sera probablement dur de vous convaincre, mais laissez-moi essayer : ne tuez pas la prochaine araignée que vous croiserez chez vous.

Pourquoi pas ?

Car les araignées sont une partie importante de la nature ainsi que de l’écosystème domestique.

Des araignées vivent chez vous

Les gens aiment penser que leur logement est sûr et isolé du monde extérieur. Pourtant, de nombreux types d’araignées peuvent y être retrouvés. Certaines sont accidentellement piégées, alors que d’autres ne sont que des visiteuses temporaires. Quelques espèces s’épanouissent même à l’intérieur, y passant leur vie avec plaisir, et se reproduisant.

Ces arachnides sont généralement discrets, et presque toutes les araignées que vous rencontrez ne sont ni agressives ni dangereuses. Elles peuvent même offrir leurs services, en dévorant des parasites – et certaines mangent même d’autres araignées.

Une Malmignatte des maisons achève une proie attrapée dans sa toile. Matt BertoneCC BY-ND

Mes collègues et moi avons mené une enquête dans 50 maisons de Caroline du Nord pour inventorier quels arthropodes vivent sous nos toits. Chaque foyer visité abritait des araignées : en particulier la Malmignatte des maisons et les pholques.

Un pholque, parfois appelé papa longues jambes (à ne pas confondre avec les faucheurs). Matt BertoneCC BY-ND

Ces deux espèces construisent des toiles, où elles guettent, à l’affût d’une proie à attraper. Les pholques laissent quelques fois leurs toiles pour chasser d’autres araignées qui s’aventurent sur leur territoire, imitant une proie afin de capturer leurs cousins pour le dîner.

Les araignées sont utiles !

Bien qu’elles soient des prédateurs généralistes, susceptibles de manger quiconque croisera leur chemin, les araignées attrapent régulièrement des organismes nuisibles, voire des insectes porteurs de maladies – comme les moustiques. Certaines espèces africaines d’araignées sauteuses préfèrent même manger des moustiques remplis de sang.

Tuer une araignée ne coûtera donc pas seulement la vie de l’arachnide, mais supprimera un chasseur important de votre foyer.

Il est normal de craindre les araignées. Elles ont beaucoup trop de pattes et sont presque toutes venimeuses – même si la majorité des espèces ont un venin trop faible pour poser problème aux humains, dans l’hypothèse où leurs crocs arriveraient à traverser votre peau. Les entomologistes eux-mêmes peuvent céder à l’arachnophobie. Quelques arachnologues ont surpassé leur peur en observant et en travaillant avec ces créatures fascinantes. S’ils peuvent le faire, vous aussi !

L’histoire d’une arachnologue terrifiée toute sa vie par les araignées, mais devenue finalement fascinée par ces créatures à huit pattes. (Aotearoa Science Agency/YouTube, 2018).

Les araignées n’en ont pas après vous et préfèrent plutôt éviter les humains ; nous sommes beaucoup plus dangereuses pour elles qu’inversement. Leurs morsures sont très rares. Bien qu’il existe quelques espèces ayant une importance médicale, comme la veuve noire et la recluse brune, leurs morsures sont exceptionnelles et provoquent rarement de sérieux problèmes.

Si vous ne pouvez vraiment pas supporter cette araignée vivant dans votre maison, votre appartement, votre garage, ou ailleurs, au lieu de l’écraser, essayer plutôt de la capturer et de la relâcher à l’extérieur. Elle trouvera un autre lieu à visiter, et les deux camps seront plus heureux de ce dénouement.

Mais si vous arrivez à le supporter, ce n’est pas grave d’avoir des araignées chez vous. En fait, c’est même normal. Et honnêtement, même si vous ne les voyez pas, elles seront toujours là. Privilégiez donc une approche tolérante envers la prochaine araignée dont vous croiserez le chemin.

Santé : et vous, êtes-vous sédentaire ?

Au travail ou à la maison, nous sommes de plus en plus sédentaires. Lire ou écrire en position assise ou allongée, regarder la télévision ou jouer à un jeu vidéo, travailler sur ordinateur ou « surfer » sur Internet, être passager dans une voiture : autant de situations où notre niveau d’activité physique est au plus bas.

Un adulte consacre, en moyenne, 4 heures 38 par jour à des activités sédentaires, y compris à son travail, selon le Baromètre santé nutrition publié par Santé publique France en 2008. Si aucune étude d’une telle ampleur n’a été menée récemment, de nombreux indices recensés par l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps), organisme créé par le ministère des Sports, indiquent que ce temps augmente.

On sait que la sédentarité entraîne des risques pour la santé, notamment pour le cœur et les artères. En revanche, il est pour l’instant difficile de dire à partir de combien d’heures passées sans bouger, ou presque, on peut considérer un individu comme sédentaire. Les réponses varient en fonction des chercheurs, comme nous l’avons constaté dans notre analyse de la littérature scientifique, parue en 2017 dans la revue de médecine générale Exercer. Pour savoir si vous l’êtes, sédentaire, il existe cependant un certain nombre de points de repère.

Au moins 60 % de la population sédentaire dans le monde

La sédentarité consiste en une situation d’éveil caractérisée par une dépense énergétique faible, en position assise ou allongée. C’est la définition retenue par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), dans son expertise collective de 2016. Le mode de vie sédentaire est typique de nos sociétés modernes où les métiers exercés, notamment, sont moins physiques. Il concernerait, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 60 à 85 % de la population mondiale.

Dans les publications scientifiques, un nombre croissant d’arguments indique que la sédentarité a, en elle-même, un effet délétère sur la santé. Même si cet état est souvent associé au surpoids ou à l’obésité, au diabète de type 2, à l’hypertension et aux troubles lipidiques, il apparaît aussi comme un facteur de risque indépendant, concourant à doubler le risque de maladie cardio-vasculaire, selon une méta-analyse parue en 2012. La sédentarité augmenterait aussi, entre autres, le risque de cancer, d’ostéoporose, de dépression et d’anxiété. Elle est reconnue par l’OMS comme l’un des dix facteurs de risque de mortalité globale.

Pourtant, il n’existe pas, à ce jour, une façon unique de mesurer cet état. La sédentarité est définie par le temps passé en dessous d’un certain seuil de dépense énergétique (inférieur ou égal à 1,5 fois la dépense énergétique de l’individu au repos). Seulement, il n’y a pas encore de durée qui fasse consensus.

L’accéléromètre, un appareil donnant une mesure objective des mouvements

Les études analysées par notre équipe étaient toutes destinées à mieux connaître le risque cardio-vasculaire associé à la sédentarité. Nous avons constaté qu’une grande variété de techniques était sollicitée pour évaluer la sédentarité des sujets. Parmi les outils de mesure objectifs, le plus fréquemment utilisé par les chercheurs est l’accéléromètre. Ce petit appareil mesure les accélérations qu’il subit. Lorsqu’il est porté par un individu, il enregistre tous ses mouvements, exprimés en nombre de « coups » – c’est-à-dire d’accélérations – par minute.

Des chercheurs ont aussi proposé d’utiliser un moniteur mesurant la fréquence du cœur (capable, donc, de repérer son augmentation quand la personne s’active), un capteur de position (debout ou assis), ou encore un suivi GPS par satellite pour estimer le temps de sédentarité passé à bord d’un véhicule.

Une autre méthode, subjective cette fois, consiste à soumettre un questionnaire aux sujets étudiés. Les personnes y déclarent le nombre d’heures consacrées chaque jour à des activités sédentaires. Cette méthode est la plus fréquemment utilisée en recherche, car elle est la plus facile à mettre en œuvre. Elle peut d’ailleurs être couplée à une mesure objective.

Tenir un carnet de bord de vos moments sédentaires

Pour évaluer votre propre situation, vous pouvez commencer par identifier les principales activités sédentaires de votre vie quotidienne, à la maison comme au travail. Vous pouvez par exemple tenir un carnet de bord, et l’utiliser pour quantifier votre sédentarité en cumulant tous vos moments sédentaires sur les sept derniers jours.

Rappelons, cependant, que ces mesures sont soumises à de nombreux biais. On peut ne plus se rappeler précisément de l’heure à laquelle on a commencé à bavarder au téléphone avec un ami, assis sur le canapé. On peut aussi minimiser (plus ou moins consciemment) son temps passé devant les écrans, pour conserver une meilleure image de soi !

Une mesure objective de votre sédentarité pourrait reposer sur l’un de ces nombreux appareils électroniques permettant désormais, pour un coût raisonnable, d’estimer votre activité physique. Ces objets « embarqués » fixés au poignet, à la ceinture, sur la chaussure, autour du thorax ou glissés dans la poche, doivent être portés quotidiennement du lever ou coucher, voire en permanence, pour refléter fidèlement votre mode de vie.

S’aider avec son smartphone ou son bracelet connecté

Les montres connectées ou les smartphones ne sont pas capables de distinguer si l’utilisateur est debout ou assis. Annie Spratt/Unsplash

Ces montres ou bracelets, souvent connectés, ainsi que certains modèles de smartphones, combinent divers outils de mesure. Ils peuvent contenir un podomètre ou un accéléromètre, parfois la géolocalisation GPS ou la mesure de fréquence cardiaque.

Ces dispositifs mesurent les mouvements dans un ou plusieurs plans de l’espace par oscillométrie (avec une bille oscillante) ou accélérométrie (grâce à des capteurs d’accélération linéaire dans les trois plans de l’espace). Les mesures sont ensuite converties en nombre de pas, en distance parcourue, voire en dépense de calories.

Les résultats fournis par ces objets connectés ne sont pas assez fiables pour être utilisés dans la recherche médicale, mais à titre individuel, ils fournissent des repères utiles pour se motiver à plus d’activité physique. Cependant, dans leur très grande majorité, ils ne donnent pas d’estimation du temps de sédentarité. Et c’est une de leurs limites : ces appareils sont peu parlants pour les activités de faible intensité. Ils ne permettent pas non plus d’analyser la posture, c’est-à-dire de distinguer si la personne est assise ou debout.

Faire du sport ne compense pas totalement

Pour l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps), on est sédentaire au-delà de sept heures passées assis ou allongé dans une journée. C’est en tout cas le chiffre retenu dans la vidéo que cet organisme vient de diffuser sur le sujet. Alors si votre carnet de bord compte plus de sept heures par jour d’activités sédentaires, vous serez considéré comme sédentaire, ce qui serait le cas de… 70 % des Français.

Vous serez peut-être tenté, du coup, de faire davantage de sport. Ainsi, environ 1 personne sur 6 en France aurait un comportement plutôt sédentaire tout en pratiquant un niveau élevé d’activité physique, selon une étude publiée en 2016. Un profil typique est celui de l’employé travaillant 7 heures d’affilée à son bureau, 5 jours sur 7, et pratiquant 2 à 3 fois par semaine 1 heure de course à pied.

Pratiquer un sport plus souvent n’est pas une mauvaise idée en soi… mais ce ne sera peut-être pas suffisant ! Car l’un ne compense pas complètement l’autre, du point de vue des effets sur la santé. En fait, la sédentarité se distingue, par ses effets sur notre corps, de « l’inactivité physique ». Cette dernière désigne une pratique d’activité physique insuffisante par rapport à une seuil recommandé en termes d’intensité, de durée et de fréquence.

Se lever de sa chaise chaque fois que possible permet de lutter contre les méfaits de la sédentarité. Josue Valencia/Unsplash

Les recommandations françaises, calquées sur celles proposées par l’OMS en 2010, fixent un minimum de 150 minutes hebdomadaires d’activités physiques d’intensité modérée à intense, chez les adultes. On atteint ce chiffre, par exemple, quand on les pratique 30 minutes par jour, 5 jours sur 7. On peut donc être sédentaire et inactif, ce qui constitue un profil à haut risque pour la santé, ou bien sédentaire et actif, un profil intermédiaire en terme de risque. La meilleure combinaison étant, bien sûr, d’être non-sédentaire et actif…

Aussi, l’Anses comme l’Onaps recommandent à la fois de mener un mode de vie actif et de lutter contre la sédentarité. Se lever de sa chaise régulièrement dans sa journée de travail, prendre l’escalier au lieu de l’ascenseur, marcher ou prendre son vélo chaque fois que possible, bricoler, jardiner, passer l’aspirateur… tout est bon pour ne pas rester assis, ni allongé !

Contre le mal de dos, bouger plus ne suffit pas

Certaines méthodes de yoga figurent parmi les interventions validées par les études scientifiques dans la lombalgie. Shutterstock

« Mal de dos ? Le bon traitement, c’est le mouvement ». Le slogan est martelé depuis deux semaines à la télévision et sur des affiches. L’Assurance-Maladie a lancé sa première campagne nationale pour encourager les personnes souffrant de lombalgie à l’activité physique.

L’objectif de cette campagne, programmée jusqu’au 18 décembre, est de lutter contre une idée reçue, selon laquelle rester couché est le meilleur moyen de se remettre d’un tour de rein. Bouger plus est certes bénéfique, mais est-ce si simple ?

Le mal de dos touche environ 1 personne sur 10. Cette douleur persistante au niveau des vertèbres lombaires, situées un peu au-dessus du coccyx, est appelée lombalgie bénigne ou non spécifique. Elle provoque une limitation des mouvements, une sédentarité accrue, des pensées négatives récurrentes, des difficultés émotionnelles et des arrêts de travail à répétition, comme l’établit une étude publiée en 2010.

Certaines personnes se sentent désemparées, près de 60 % des personnes souffrant de lombalgie pensant ne pas pouvoir récupérer. Elles multiplient les traitements et les soins, sans en tirer de bénéfice durable. Et les coûts de prise en charge pour l’Assurance-maladie s’envolent. Ainsi, une étude française sur une cohorte de personnes suivies en médecine générale a montré que la durée de la lombalgie était supérieure à un an chez 81 % des patients, avec un coût moyen total par patient sur six mois de 715 euros, en 2007.

Le reste à charge pour les patients augmente, lui aussi, car l’Assurance-Maladie ne rembourse que 35 à 70 % des soins, selon les cas.

Le mouvement est nécessaire

Pour soigner le mal de dos, le mouvement est nécessaire, comme le souligne la campagne. Prendre les escaliers au lieu de l’ascenseur, s’arrêter une station de métro ou de tramway plus tôt, utiliser un vélo dès que possible pour se déplacer, nager sont un début de réponse. Ces efforts physiques sont un mal pour un bien, bien plus efficaces que le repos pour venir à bout des douleurs lombaires.

Assurance Maladie

@ameli_actu

Mal de , tous concernés : à la maison, au bureau, dans les transports

Le repos est un mauvais réflexe, acquis lors de maladies épisodiques comme une grippe. En pensant soigner la lombalgie par le repos, on l’aggrave, au contraire. Moins les personnes bougent et moins elles se sentent capables de bouger. L’inactivité physique les rend plus vulnérables à d’autres problèmes de santé. La lombalgie se complique et devient chronique. Ce processus se nomme le cercle vicieux du déconditionnement.

À l’opposé, le danger serait d’aller trop loin, trop vite, trop fort. Prendre des traitements masquant la douleur, pratiquer du sport à outrance ou « faire avec » (en accusant le vieillissement, le surmenage professionnel, le burn-out, les contraintes familiales…) permet d’oublier le mal mais ne règle rien.

Bouger plus, mais pas n’importe comment

Bouger plus, oui, mais pas n’importe comment. La recherche explore de plus en plus le domaine, très riche, des interventions non médicamenteuses. La Haute Autorité de Santé (HAS), l’Inserm comme l’Académie de Médecine s’y intéressent.

Panorama de l’ensemble des interventions non médicamenteuses possibles. Plateforme CEPS Universités de Montpellier

Des interventions non médicamenteuses (INM) spécifiques à la lombalgie vont cibler des aspects musculaires (comme le renforcement des muscles posturaux), neuromusculaires (comme la souplesse), neurologiques (comme la gestion de la douleur), posturaux (comme la station de travail), psychologiques (comme la désensibilisation à la douleur et la régulation du stress), sociaux (comme l’organisation du travail) et environnementaux (comme la literie).

Ces INM vont faire appel à des professionnels formés, masseur kinésithérapeute, ostéopathe, acupuncteur, professeur en activité physique adaptée (APA), psychologue ou professionnel en éducation thérapeutique.

Définir la dose, l’intensité et la fréquence de ces INM pour chaque personne est essentiel pour obtenir des résultats satisfaisants.

Des interventions non médicamenteuses ont fait l’objet d’études cliniques évaluant leur efficacité dans le traitement et la prévention des lombalgies. Il s’agit notamment du Pilates, du dru yoga (une forme de yoga notamment pratiquée en Grande-Bretagne), du tai-chi, des programmes en activité physique adaptée, de l’ostéopathie, de la chiropraxie, de l’acupuncture, d’une cure thermale, de la méthode Back School (une « école du dos » d’origine américaine, née en 1969), de la méthode McKenzie (d’origine néo-zélandaise, née en 1981) et enfin de l’éducation thérapeutique du patient.

Des programmes d’acupuncture ont fait leurs preuves dans la lombalgie chronique. Antonika Chanel/Unsplash

Un programme d’ostéopathie spécifique à la lombalgie

Certaines études sont particulièrement intéressantes. Ainsi, l’essai clinique mené par l’équipe du médecin et chercheur britannique Nefyn Howard Williams a évalué les bénéfices d’une méthode d’ostéopathie chez des personnes souffrant de douleurs rachidiennes aiguës et subaiguës (c’est-à-dire de faible intensité). L’essai randomisé contrôléa inclut 201 personnes âgées de 16 à 65 ans. Elles avaient consulté leur médecin généraliste pour des douleurs dans le cou ou dans le dos apparues entre 2 et 12 semaines auparavant.

Des comparaisons entre le groupe recevant seulement les soins courants et celui suivant 3 à 4 séances d’ostéopathie par un médecin formé ont été réalisées à trois reprises : avant le début de l’intervention, en fin d’intervention (soit 2 mois plus tard) et six mois après l’intervention. Les mesures concernaient l’état de santé lié aux douleurs rachidiennes, la qualité de vie, les dimensions sensorielles et affectives de la douleur et le rapport entre le coût et l’efficacité des soins reçus.

Les séances d’ostéopathie étaient espacées d’une à deux semaines, dans un intervalle de temps maximal de deux mois. Le programme incluait des techniques manuelles et des conseils sur la pratique régulière d’activité physique. Les résultats montrent, à la fin des deux mois d’intervention ostéopathique, une diminution de l’intensité de la douleur rachidienne et une amélioration de la qualité de vie par rapport au groupe servant de contrôle.

Au bout de six mois, la qualité de vie est restée supérieure au groupe contrôle. Par contre, les niveaux de douleur ne différaient plus entre les deux groupes. Les coûts de soins de santé spécifiques aux douleurs rachidiennes ont été significativement supérieurs pour le groupe bénéficiant de l’intervention en ostéopathie (88 euros par patient au total).

Une psychothérapie adaptée à la lombalgie

Autre étude, cette fois avec une psychothérapie. L’essai mené par l’équipe du chercheur suédois Steven Linton, publié en 2015, évalue l’efficacité d’une intervention menée auprès de travailleurs et de leurs employeurs pour prévenir les invalidités dues à un mal de dos. L’intervention est comparée à une prise en charge habituelle des lombalgies.

140 personnes de 27 à 65 ans ont participé à cette étude, réalisée dans une maison de santé suédoise. Elles souffraient d’une douleur lombaire, avec un risque élevé de développer un trouble musculo-squelettique chronique. Les chercheurs ont comptabilisé pour chaque personne les jours d’arrêt de travail liés aux troubles musculo-squelettiques, le recours aux soins, l’état de santé perçu et l’intensité des douleurs. Les mesures ont été faites avant et après l’intervention, puis six mois après l’intervention.

Les participants du groupe test ont reçu, en plus, une intervention psychologique brève basée sur les principes des thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Ils ont participé à trois séances en face à face avec un psychologue clinicien. Chaque séance durait entre 60 et 90 minutes. L’objectif principal de l’intervention était d’accroître la capacité des travailleurs à gérer eux-mêmes au quotidien, et notamment sur leur lieu de travail, les difficultés liées à leur expérience de la douleur.

L’étude montre une réduction par deux de la moyenne des jours d’arrêt de travail six mois après l’intervention (38 jours, au lieu de 17). La différence est statistiquement significative par rapport au groupe contrôle. Les chercheurs constatent également une amélioration de l’état de santé perçue et une diminution de l’utilisation des soins pour le groupe test. L’intensité de la douleur ressentie est réduite de manière identique dans les deux groupes.

Le yoga, une intervention non médicamenteuse pertinente

Le yoga fait partie, lui aussi, des interventions non médicamenteuses pertinentes contre les lombalgies. Une méta-analyse publiée en janvier 2017 passe en revue l’ensemble des études scientifiques sur l’utilisation du yoga dans la lombalgie et indique des bienfaits. Ces programmes de yoga comprennent des exercices physiques, des exercices de respiration, des techniques de relaxation et de méditation. Ils favorisent la pleine conscience et renforcent le lien entre le corps et l’esprit.

À qui s’adresser pour espérer venir à bout d’un mal de dos ? Le rôle du médecin généraliste et/ou spécialiste consiste à cerner l’origine de la douleur, sa gravité et son évolution. Il peut ainsi proposer l’intervention non médicamenteuse la plus adaptée à la lombalgie du patient – voire en proposer plusieurs. Celle-ci peut venir en complément de médicaments antidouleur. Ce choix se fait sur la base de la meilleure balance entre les bénéfices et les risques issue des données de la science, de l’expérience du médecin, de la préférence du patient et de la faisabilité de l’intervention.

Les médecins généralistes et spécialistes connaissent de mieux en mieux les INM et le réseau local des professionnels qui les animent. Des mutuelles commencent à rembourser certaines d’entre elles. Contre le mal de dos, il faut bouger plus, mais surtout bouger mieux.

Qui est russe aujourd’hui ?

 

Description ethnographique des peuples de la Russie (St.Petersbourg). Gustave-Théodore Pauly/Wikimedia

Contrairement à l’État-nation qu’est la France, la Russie distingue la citoyenneté de la nationalité, et les mots manquent en français pour toujours transmettre cette distinction, clairement exprimée par la langue russe. Ainsi, un Tchétchène, un Bouriate, un Tchouvache ou un Juif (c’est une nationalité en Russie) peut être citoyen de Russie (Nom : rossijanin, adj. qual. : rossiïskiï), mais n’est pas de « nationalité » russe (rousskiï) : il n’est pas un Russe « ethnique »

Ancien empire, la Fédération de Russie compte, en effet, parmi ses citoyens, plus de 160 « nationalités », l’appartenance à une « nation » étant associée à la lignée familiale, la langue, la culture, les traditions, la religion, le physique même. Les « Russes ethniques » sont, certes, très majoritaires (environ 80 %) et, si des mariages mixtes brouillent un peu les lignes, ils révèlent aussi que certaines nationalités demeurent plus prestigieuses que d’autres en Russie.

Un concept rejeté : celui de « nationalité de Russie »

Conscient de la complexité d’une situation potentiellement explosive, Vladimir Poutine utilise fréquemment la formule « notre pays aux nombreuses nationalités » (nacha mnogonatsional’naja strana). Il a donc surpris quand, en octobre 2016, il a soutenu l’idée d’élaborer une loi sur la « nation de Russie » (rossiïskaja natsija). Pour une oreille russophone, ces deux termes ne s’accordent pas : « rossiïskaja » renvoie au passeport et à l’appartenance à un État ; « natsija » à l’identité ethnique et culturelle. Sans doute s’agissait-il d’une tentative pour mieux souder les « communautés ethniques » de Russie, dont certaines cachent mal leur volonté d’indépendance.

Viatcheslav Mikhaïlov, ancien ministre et universitaire, prétend avoir proposé ce concept de « nation de Russie » dès 2001-2002 et le compare à celui de « peuple soviétique » qui existait jadis. Mais, reconnaît-il, cette suggestion a suscité des réticences, notamment chez les non-Russes ethniques. Autrement dit, les Bouriates ou les Daghestanais redoutent d’être dépossédés de leur identité « nationale » pour se voir affecter cette « nationalité de Russie », et des Russes ethniques craignent également de l’être (https://www.svoboda.org/a/28087796.html).

D’ailleurs, dès le début de 2017, il s’avère que cette loi s’appelle « loi sur les bases de la politique nationale étatique ». Ce changement de nom est confirmé dans la presse russe, et ses concepteurs admettent qu’il faudra du temps pour que la « nation » soit comprise en Russie comme une notion politique et civique, et non ethnique. L’identité donnée par la « petite Patrie » – pour reprendre une formulation fréquente en Russie – primerait sur celle de la « grande Patrie ».

En la matière, l’interview que Vladimir Poutine a accordée à la chaîne américaine NBC, les 1er et 2 mars 2018, est involontairement révélatrice. Interrogé sur les personnes mises en cause par les Américains dans le cadre de l’enquête sur l’ingérence russe dans les élections américaines, Vladimir Poutine parle de « treize Russes ethniques » (rousskie), puis ajoute : « Peut-être que ce ne sont pas des Russes ethniques, peut-être que ce sont des Ukrainiens, des Tatars, des Juifs, avec simplement une citoyenneté russe (s rousskim grajdanstvom). » Cette dernière formule est aussi maladroite (le terme de rousskiï employé pour la « citoyenneté » est inapproprié) que celle de « rossiïskaja natsija ». Mais il semble bien y avoir, pour le président russe, les Russes ethniques et les autres citoyens de Russie.

Les « compatriotes », des « Russes » ?

C’est complexe ? Cela va le devenir plus encore. En effet, d’après une loi du 23 juillet 2010, le pouvoir russe considère comme des « compatriotes » ceux qui vivent ailleurs qu’en Russie, mais ont eu un passeport russe et/ou soviétique, ainsi que leurs descendants qui « ont fait le libre choix d’avoir un lien spirituel, culturel et juridique avec la Fédération de Russie – par exemple, en apprenant le russe. Dès lors, quelqu’un peut être considéré comme un « compatriote », sans avoir la citoyenneté ni la nationalité russe, ni avoir jamais vécu en Russie.

Ce concept inquiète donc beaucoup les anciennes républiques soviétiques, aujourd’hui indépendantes, où demeurent de nombreux « Russes ethniques » et plus encore de russophones. En effet, de ce concept flou de « compatriote », il n’y a parfois qu’un pas à l’attribution d’un passeport.

Ainsi, en France où le problème ne se pose certes pas dans les mêmes termes que dans l’ex-URSS, Irina de Dreyer, « la baronne russe de Megève », 99 printemps, a reçu en 2015 la citoyenneté russe sur décret du président Poutine, et l’ambassadeur de Russie en France lui a remis son nouveau passeport en mains propres. Madame de Dreyer, fille d’un général de l’armée blanche, avait quitté la Russie en 1920 et ne s’y « était plus rendue depuis plusieurs décennies ». Elle n’en a pas moins voté à la présidentielle russe de 2018.

Quant à Gérard Depardieu, il ne revendique pas d’origine russe ou soviétique, mais lui aussi a acquis la citoyenneté russe, tout en gardant sa nationalité française, et son vote de 2018 à l’ambassade de Russie a également fait l’objet d’une communication.

Difficultés identitaires et impérialisme

Hormis le passeport, qu’est-ce qui unit l’acteur, la « baronne de Megève » et les 140 millions de citoyens de Russie, Oudmourtes et Kalmoukes compris, qui ne considèrent pas toujours former une nation politique et civique unique ?

L’écrivain et journaliste Michaël Idov, émigré ex-soviétique rentré quelque temps en Russie, considère que le tournant pris avec l’annexion illégale de la Crimée a apporté des éléments de réponse : selon lui, par cet acte, la Russie « admettait à elle-même qu’elle ne savait pas comment être un pays. Servir de berger aux nations l’entourant était la seule chose qui donnait un sens à son vaste espace et une identité à ses citoyens ».

Les difficultés à définir une identité nationale commune seraient donc, non seulement une conséquence, mais aussi l’une des causes de l’impérialisme russe.

Débat : « Balance ton transport », ou quand la RATP diabolise les animaux pour lutter contre le harcèlement sexuel

Une campagne décriée. RATP

Le 5 mars 2018, la RATP lançait sa grande campagne de lutte contre le harcèlement. Son but ? « Libérer la parole des femmes » confrontées au harcèlement sexuel, sensibiliser les témoins généralement passifs et punir les « prédateurs ». Sur trois affiches différentes apparaissent des femmes seules, la main accrochée à une barre de métro. Derrière elles, dans une obscurité menaçante, des animaux sauvages à l’allure féroce s’approchent : un ours, une meute de loups ou encore un requin.

L’assimilation des femmes à des proies, et des harceleurs à une faune sauvage, a suscité de nombreuses réactions sur la toile et a instantanément déclenché une pétition « les animaux ne sont pas pervers ».

En convoquant une diabolisation animalière afin de ne pas « minimiser » les violences verbales et physiques dont 90 % des femmes sont victimes dans les transports selon une enquête de la Fédération Nationale des Associations d’Usagers des Transports (FNAUT), la RATP n’a pas peur de recycler un vieux stéréotype. Hélas, non seulement la personnification animalière du mal ne fournit pas les clés adéquates pour comprendre le phénomène dont il est question et le combattre, mais elle alimente involontairement l’idée que pour représenter la violence, il faudrait la rendre « inhumaine », identifiable parce que différente. Dès qu’il s’agit de se représenter le mal, les humains ont ce réflexe consistant à convoquer des êtres étranges ou étrangers.

À la fin des années 80, deux psychologues, Petra Hesse et John Mack, ont analysé les contenus médiatiques destinés aux enfants et constaté que les personnages représentant les méchants dans les dessins animés avaient fréquemment un accent étranger. Ce n’est pas un groupe humain qui représente le vice sur l’affiche de la RATP, mais c’est la même logique qui est à l’œuvre lorsque l’on choisit d’autres espèces. Observons le terreau culturel de la rhétorique animalisante que cette campagne vient réactiver avant d’en interroger l’efficacité.

Homo homini lupus ?

Les ethnologues urbains en quête d’universaux apprécieront l’exemple des affiches de la RATP, dont le choix de communication s’appuie sur une représentation aussi archaïque qu’ubiquitaire. Prenons le loup, que le philosophe Hobbes a érigé en symbole absolu de la cruauté humaine originelle, l’empruntant à l’auteur latin Plaute 17 siècles avant lui. Cette image d’Épinal a été assidûment entretenue à travers les contes : dans sa Psychanalyse des contes de fée, Bruno Bettelheim concluait que « le loup sauvage et destructeur représente toutes les puissances asociales ». La duplication de cet archétype à l’ère des images animées a été assurée par la culture populaire : Tex Avery a dépeint Adolf Hitler en loup dans un célèbre dessin animé de propagande intitulé « Blitz Wolf ».

Leonardo Di Caprio a incarné le – carnassier et cynique – Loup de Wall Street sur le grand écran et l’industrie du jeu vidéo a repris à son compte le même héritage symbolique.

Pourtant, le loup n’a pas toujours eu mauvaise presse. Dans les cultures natives, rappelle Jeffrey Masson de l’université d’Auckland, les loups étaient même particulièrement respectés, désignés par les indiens comme des « éclaireurs » avant l’arrivée des colons européens. Mais l’introduction par ces derniers de la pratique de l’élevage aura irréversiblement transformé le loup en ennemi. Bien que cet animal n’attaque que rarement l’humain, s’en prendre à ses cheptels a contribué à ériger en adversaire le quadrupède carnivore et a justifié l’extermination presque entière des loups, désormais diabolisés à l’extrême. Par contraste, les éthologues les considèrent comme faisant partie des animaux les plus coopératifs et grégaires que comporte notre planète.

Également présent sur l’affiche de la RATP, l’ours a lui aussi en partage une imagerie multiséculaire. Dans les travaux qu’il y consacre, l’historien Michel Pastoureau rappelle qu’il a été longtemps vénéré comme un animal royal en Europe, mais l’imposant animal a également effrayé les hommes d’Église, qui adhéraient à l’idée qu’il était sexuellement attiré par les jeunes femmes qu’il enlevait et violait. Quant au requin, bien que la chair humaine l’intéresse bien peu, cet animal et surtout sa mâchoire sont devenus, notamment depuis 1975, un symbole aquatique universel de la violence sanguinaire grâce à la caméra de Steven Spielberg et aux litres d’hémoglobine factice déversés autour de l’île de Martha Vineyard, au large des côtes du Massachusetts.

Une image des Dents de la mer. Capture d’écran

L’utilisation des animaux pour représenter la violence humaine est un topos moral immémorial. Dans le livre de la Genèse, Caïn tue Abel sous l’emprise de la « bête tapie » en lui (Genèse, 7,7). Lors de l’avènement du positivisme, trois siècles après la rédaction du Léviathan, le simple fait qu’un humain se distingue par une dentition proéminente (comme celle du loup) était interprété comme l’indice morphologique d’une psychologie délinquante. Pour l’italien Cesare Lombroso, fondateur contesté de la criminologie scientifique, ressembler à un animal, c’était déjà se rendre suspect d’immoralité et de pulsion criminogènes.

Diabolisation bestialisante

L’équation « animal = mal » n’a pas d’âge, et les anthropologues affirment qu’elle est universelle.

Comme sur les affiches de métro, elle permet de personnifier l’immoral en évitant de lui donner forme humaine. Dans le Cheval d’orgueil, Pierre Jakez Elias raconte une scène vécue dans son village en pays bigouden, au début du XXe siècle. Des moines venaient prêcher la conversion en exhibant les mises en scène animales des péchés capitaux : le paon de l’orgueil, le bouc de la luxure, le cochon de la gourmandise, la tortue de la paresse, le tigre de la colère, la vipère de l’envie et le crapaud de l’avarice. Les sept animaux entouraient un diable cornu et griffu ayant pour sceptre une fourche. Cette imagerie reprenait un thème très présent dans la France médiévale qui s’appuyait volontiers sur le symbolisme animal pour pratiquer la pédagogie morale. Dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (vers 1390), les vices sont représentés par des personnages de diverses extractions sociales en train de chevaucher des animaux.

« Animal » est l’héritage que Freud – dans son livre le plus pessimiste Malaise dans la civilisation – souhaitait que l’homme remplaçât par l’ordre social en parvenant à la maîtrise de ses instincts, tandis que le sociologue des mœurs Norbert Elias observait que l’une des caractéristiques du processus de civilisation était la tentative de suppression en soi de toute caractéristique animale. « Animale », et plus exactement simiesque, est aussi la face d’un Mister Hyde, pervers reflet nocturne de l’urbain Docteur Jekyll que donnent à voir certaines versions cinématographiques du roman éponyme de Stevenson.

Boris Karloff dans Deux nigauds contre le Dr Jekyll et Mr Hyde, réalisé par Charles Lamont, 1953. The Red List

Candidat involontaire à symboliser le démon, l’animal a même fait l’objet de procès organisés par les tribunaux ecclésiastiques et civils. Huissiers et évêques ont poursuivi et excommunié des animaux jusqu’au XVIIᵉ siècle.

L’animalisation fonctionne à merveille pour anathémiser des groupes antagonistes. Claude Lévi-Strauss rappelle que l’origine du mot barbare (qui désignait pour l’Antiquité grecque tout ce qui était étranger à sa culture) renvoyait à la « confusion et à l’inarticulation du chant des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain. L’ethnographie a ainsi consigné une noria de noms d’oiseaux aussi bigarrés que stigmatisants dont les peuples se gratifient mutuellement.

Il existe ainsi une abondante animalerie de la haine que l’ethnocentrisme humain mobilise sous tous les cieux lorsqu’il s’agit de désigner les membres de groupes dévalorisés : œufs de pou, singes, chien, cochon, rats, parasites, insectes…

L’affichage spéciste de la RATP

Comme on vient de l’évoquer, recourir à l’animalité exprime la menace et le profond mépris face à l’abomination ou la différence. Afin de dénoncer les violences dans ses rames, la RATP recycle donc des codes archaïques et largement partagés. Malheureusement, il n’est pas certain que l’usage de ce registre s’avère très judicieux. Ce n’est pas simplement le choix d’illustration de la « menace sauvage » qui pose problème, bien que l’on ne puisse s’empêcher de rappeler à l’opérateur de transport que les trois espèces diabolisées n’attaquent qu’exceptionnellement les humains. En toute rigueur, l’animal qu’il faudrait imprimer sur l’affiche est… le moustique. À lui seul, il est annuellement responsable de 90 % des décès humains dus aux animaux. Le problème ne réside pas non plus dans l’incongruité du choix d’un animal sauvage pour illustrer une menace pesant sur un humain quand l’activité humaine est précisément responsable d’une diminution de 40 % des espèces sauvages en quarante ans selon un rapport du WWF.

Nous avons littéralement exterminé le loup, l’ours et le requin mais les transformer en prédateurs vicieux ne semble pas constituer une faute de goût pour la RATP. Nous sommes naturellement dans le domaine de la métaphore, rétorqueront à bon droit les communicants de tout poil. Un aspect cependant mérite davantage d’être souligné : la dénonciation de la violence que vise avec une immense légitimité la campagne de la RATP adopte une méthode qui n’est pas parfaitement ajustée à ses buts. Pour dénoncer les violences masculines, elle commet une injustice collatérale qui peut sembler à certains minuscule mais autorise également la réflexion. Cette campagne stigmatise à grande échelle ces trois animaux en vertu d’un préjugé qui légitime la projection anthropocentrique des représentations de l’immoralité. Ce préjugé a un nom : le spécisme.

Le terme « spécisme » a été popularisé par le philosophe de Princeton Peter Singer pour dénoncer ce qu’il considérait comme une discrimination injustifiable, à l’exemple du racisme ou du sexisme. Le spécisme correspond à l’attribution d’une valeur morale inégale à un animal en fonction de son appartenance à une espèce donnée, ce qui conduit à ignorer ses intérêts biologiques propres. Contrairement aux classifications zoologiques qui décrivent (et débattent) scientifiquement les arborescences du vivant et leur logique évolutive, le spécisme procède d’une rationalité purement anthropocentrique qui se donne pour une évidence. Il se fonde sur un système de représentations justifiant une stricte hiérarchie humain-animal et fait l’objet de processus motivationnels qui garantissent son maintien.

Les enquêtes empiriques qui ont tenté de comprendre quels sont les facteurs sociaux qui favorisent le recours à une catégorisation du monde de type spéciste montrent que la hiérarchisation dévalorisante des autres espèces est corrélée à des prises de position dans la société qui n’ont rien de constructif. En effet, selon plusieurs études récentes publiées par Lucius Caviola et ses collègues de l’université d’Oxford, les personnes qui adhèrent à une conception spéciste (qui sont en accord avec des phrases comme « Moralement, les animaux comptent toujours moins que les humains » ou « Les humains ont le droit d’utiliser les animaux comme ils le souhaitent ») (même dans des affiches ineptes, est-on tenté d’ajouter) sont également plus enclines à défendre des attitudes sexistes, racistes et homophobes mesurées au moyen de questionnaires. Les auteurs ont également constaté que plus le niveau individuel d’adhésion à l’idéologie spéciste était élevé, plus son niveau d’empathie chutait. Dans une autre étude menée par Kimberly Costello, de l’université Brock, il a été démontré que la diminution du spécisme au moyen d’une technique expérimentale contribuait corollairement à une atténuation de la xénophobie.

Ces résultats sont à confirmer, mais ils amènent à penser que la dévalorisation d’une catégorie sociale, humaine ou non, participerait de logiques communes.

La diabolisation, une stratégie inefficace

Une dernière limite, et non la moindre, de la campagne d’affichage de la RATP tient dans le choix d’une diabolisation visuelle de la violence. Dans plusieurs pays anglophones, les campagnes menées pour lutter contre le harcèlement sexuel dans les transports sont beaucoup moins fantasmagoriques. Elles désignent au contraire de manière très spécifique les conduites inacceptables et insistent sur le pouvoir d’agir des témoins et des victimes. Elles rappellent aux auteurs ce qu’ils risquent s’ils posent leurs mains sur une femme contre son gré. Si la RATP avait simplement consulté le rapport en ligne publié par la police anglaise des transports, elle aurait renoncé à son affiche de série B et se serait utilement inspirée des mesures scientifiquement prometteuses pour prévenir le harcèlement sexuel dans les transports publics.

Enfin, à un niveau plus large (bien que cela ne soit pas du ressort de la RATP), ce sont des influences socioculturelles systémiques qui légitiment de manière sournoise les conduites condamnables qui se produisent dans l’espace public comme dans la sphère privée. Là encore, la diabolisation crée une lecture entièrement fausse du phénomène. Caricaturer l’animal à cette fin, c’est se reposer avec paresse sur une représentation culturelle qui est découplée des buts visés par la sensibilisation voulue par la RATP. Choisir de simples humains pour représenter le mal eut été non seulement plus juste, mais probablement aussi plus efficace. Si l’on tient absolument à verser dans le spectaculaire, employer un humain très en vue pour endosser ce rôle de prédateur ne pouvait-il être envisagé ?

Par exemple, le diabolique Frank Underwood est vraiment très dangereux dans le métro, vous confirmeront les millions de fans de la série House of Cards traumatisés par le sort violent que le (vice) Président des États-Unis a fait subir à la journaliste Zoe Barnes.

Son fameux interprète, l’acteur Kevin Spacey, poursuivi aujourd’hui dans plusieurs affaires de violences sexuelles, et pour cette raison entièrement effacé dans le dernier film de Ridley Scott, ne remplacerait-il pas avantageusement un loup, un ours ou un requin sur les affiches de la RATP ?

Dans la valise des chercheurs : l’histoire des violences politiques

Cavaliers de la garde républicaine mobile contre émeutiers sur la place de la Concorde le 7 février 1934. Des groupes de droite, des associations d’anciens combattants et des ligues d’extrême droite protestent contre le limogeage du préfet de police Jean Chiappe à la suite de l’affaire Stavisky.L’Ouest-Éclair/Wikipedia

L’affaire Benalla fait beaucoup parler d’elle et apparaît comme le plus gros scandale d’État de la présidence Macron. Elle met en avant des violences policières – la vidéo qui fait le tour dans les médias et sur le net montre Alexandre Benalla frapper un manifestant sous le regard indifférent (donc complice, comme le veulent la loi et l’éthique) d’autres CRS – et des abus de pouvoir – Benalla ayant abusé de sa position de chargé de mission auprès de l’Élysée en de multiples occasions.

Cependant, une autre forme de violence est également évoquée dans cette affaire : la violence militante. Ainsi, des journalistes n’hésitent pas à faire des parallèles plus ou moins prononcés entre le microscopique « réseau » de « police parallèle » d’Alexandre Benalla et l’ancien service d’ordre gaulliste qui fit scandale par le passé, le SAC (Service d’action civique) : c’est le cas dans le JT de TV Libertés le 19 juillet, dans Libérationle [20 juillet](http://www.liberation.fr/france/2018/07/20/vincent-nouzille-cet-acte-violent-a-un-vieux-parfum-du-sac-de-de-gaulle_1667958%5D,_LaCroix_le22juillet,oudans_Marianne_le23juillet. La sagesse nous oblige à attendre les résultats de la commission d’enquête parlementaire avant de nous prononcer sur cette affaire. Cependant, elle nous offre l’occasion de présenter deux ouvrages sur cette thématique encore peu connue du grand public qu’est la violence militante.

Se battre pour ses idées : la violence militante en France des années 1920 aux années 1970

Quand « se battre pour ses idées » passe par la violence physique. Editions Riveneuve

Publié en 2011 sous la direction de François Audigier et Pascal Girard, ce livre appelle les historiens à se saisir d’une question peu traitée en France : la violence militante politique. Bien que les politologues et sociologues français aient commencé dès les années 1980 à s’y intéresser – le plus souvent pour des faits de violences syndicales et étatiques, une décennie après pour les violences militantes religieuses –, les historiens français semblent manifester une grande réticence à étudier ce sujet (contrairement à leurs homologues anglo-saxonsitaliens et allemands).

Les différents auteurs de ce livre s’efforcent de démontrer que si elle n’a pas connu la même intensité que l’Allemagne ou l’Italie, la France a été marquée par de nombreux épisodes de tensions politiques entraînant souvent des affrontements et parfois même mort d’homme. Des études de cas variées touchant l’ensemble du territoire sont présentes et portent aussi bien sur l’extrême gauche et l’extrême droite que des mouvements plus « traditionnels » comme les socialistes et les gaullistes. De plus, cet ouvrage fondateur pour l’étude de l’histoire de la violence militante en France a le mérite de montrer le rapport de la population et des militants à la violence : les cadres, les cultures politiques et parfois jusqu’au citoyen lambda valorisaient la lutte pour leurs convictions politiques. Cet ouvrage est par ailleurs très accessible, même pour des lecteurs non initiés.

Histoire des services d’ordre en France du XIXe siècle à nos jours

Les services d’ordre, un objet d’étude à part entière. Editions Riveneuve

Également fondateur, ce livre lance définitivement le courant évoqué plus haut. Il s’agit du premier ouvrage d’une série – que nous espérons longue – de travaux portant sur la violence militante sous toutes ses formes dans une France (très) contemporaine. Ici, les services d’ordre, ces structures chargées de protéger les meetings, débats publics et contradictoires, personnalités politiques et manifestations, sont mis à l’honneur. François Audigier a réuni plusieurs auteurs pour traiter du sujet. Le lecteur peut alors découvrir les origines des premiers services d’ordre avec les « commissaires » de Déroulède, pour s’achever avec l’un des tout derniers organes similaires encore en fonction, le Département protection sécurité (DPS) du FN/RN.

Le XXe siècle est bien brossé – bien que l’ouvrage ne se veuille pas exhaustif –, et le lecteur peut voir les évolutions de ces structures sur les différents bords de l’échiquier politique chaque décennie. Il peut alors découvrir des organes aussi anciens que les « Camelots du Roi » de l’Action française, les « Hommes de confiance » de la SFIO, les « Dispos » des Croix de feu, les « groupes d’autodéfense » communistes, les « gorilles » du SAC… Une véritable plongée chez les « hommes d’action » des différents mouvements politiques.

Les violences militantes, comme les actions violentes perpétrées à l’encontre des syndicats, sont liées au développement d’une nouvelle forme de violence économique. Editions Riveneuve

D’autres ouvrages paraissent depuis quelques années sur le sujet et l’Agence Nationale de la Recherche n’y est pas étrangère puisqu’elle finance un projet sur les violences et les radicalités militantes. C’est ainsi que les éditions Riveneuve ont pu publier trois autres ouvrages focalisés tour à tour sur les violences des marges politiques, les territoires de la violence politique et la gestion de la violence par les syndicats. Des articles scientifiques sur le sujet semblent de plus en plus nombreux, comme le montrent les récentes publications de Vingtième siècle. Mais toutes ces études s’avèrent moins accessibles au grand public, et nous ne saurions trop vous recommander de démarrer par les deux premiers ouvrages cités.

Bonne lecture à toutes et à tous !

Le laboratoire créatif

Hannah Tasker/Unsplash

Cette chronique est dans la droite ligne et se nourrit des recherches et rencontres publiées sur mon site Les cahiers de l’imaginaire.


Les vacances d’été arrivent. Que diriez-vous de stimuler la créativité de vos enfants et celles de vos équipes pendant ce temps estival ?

Photo par Linus Sandvide/Unsplash.

Que font les parents pour stimuler la créativité de leurs enfants ?

Certains délèguent cette tâche à l’école ou inscrivent leurs enfants à des activités spécialisées.

Element Digital/Unsplash.

D’autres adoptent une approche passive, misant sur la curiosité et le mimétisme naturels de leurs enfants en les laissant prendre part aux activités créatives et aux loisirs qui les attirent.

Priscilla du Preez/Unsplash.

L’attitude, le comportement et les traits de personnalité des parents sont de solides indicateurs des aptitudes créatives que développeront plus tard leurs progénitures.

Pourtant, nous savons peu de choses sur l’impact des initiatives spécifiques prises par les parents pour encourager la créativité de leurs enfants.

Une récente étude polonaise relève quatre facteurs principaux susceptibles d’instaurer un climat familial favorable pour le développement de la créativité :

  • Encourager les enfants à entreprendre des expériences à la fois nouvelles et diversifiées.
  • Favoriser le non-conformisme.
  • Soutenir la persévérance dans les efforts de création.
  • Autoriser la rêverie.

En poussant un peu plus loin leur analyse, les chercheurs ont mis en évidence le fait que, chez la mère, l’un des cinq grands traits de la personnalité – l’ouverture – est un excellent indicateur d’un climat familial propice à l’éclosion de la créativité chez l’enfant.

Si on observe un peu plus en détail les attributs spécifiques de la cellule familiale susceptible de favoriser l’éclosion de la créativité chez les enfants, on découvre ce qui suit :

D’une part, l’ouverture et la tolérance sont les deux attributs qui viennent en tête de liste. Les parents acceptent que leurs enfants puissent avoir des points de vue différents des leurs. Ils encouragent la quête de ce qui est nouveau et innovant. Ils renforcent ainsi l’autonomie de pensée de leurs enfants et leur donnent la possibilité d’apprendre de leurs erreurs.

D’autre part, les enfants s’adonnent à des activités qui ne sont pas jugées comme étant utiles ou raisonnables : les questions-réponses futiles, les théâtres de marionnettes, les concerts en famille. Les parents savent improviser et raconter des histoires. Ils dessinent et écrivent avec leurs enfants. La plupart d’entre eux ont le sens de l’humour. Parmi leurs valeurs, ils placent l’imagination en haut de leur liste, et la considèrent même plus importante que la performance scolaire.

Il existe une corrélation entre les traits de personnalité des parents, en particulier ceux de la mère, et la créativité de leurs enfants.

Sai de Silva/Unsplash.

Voici quelques-uns de ces traits :

  • Être indépendant et sûr de soi.
  • Savoir réagir face à des situations difficiles.
  • Savoir faire fi des contraintes.
  • Ne pas vouloir faire bonne impression à tout prix.
  • Tenir à distance les pressions sociales.
  • Maintenir un sentiment de sécurité au sein de la famille.

En supposant qu’au sein de la cellule familiale, tout se déroule comme souhaité et que le climat est propice, le déploiement du potentiel créatif des petits s’exprime de multiples manières. Les enfants créatifs, par exemple, ont souvent un goût prononcé pour les collections de toutes sortes.

scott webb Unsplash.

Presque tous s’adonnent à la collection et, même si leurs ressources sont limitées, leurs champs d’acquisition sont vastes : roches, billes, poupées, gommes à effacer, figurines, fossiles, crayons, monnaie, autocollants, etc.

Notre propension à collectionner, difficilement explicable parfois, tient au fait que notre cerveau – le cerveau de l’enfant comme celui de l’adulte – utilise cette approche pour explorer, classifier et comprendre.

L’exploration créatrice joue un rôle cognitif important autant dans le domaine des arts que dans celui des sciences. Au cœur de ce processus résident les principes mêmes de la collection, c’est-à-dire la cueillette, l’analyse, la comparaison et la classification des données.

Des chercheurs ont tenté de modéliser le processus de l’exploration créatrice en développant un jeu.

Creative foraging.

Leur but est de développer des algorithmes afin d’automatiser le processus d’exploration créatrice. Leur démarche rappelle l’intérêt des techniques visuelles d’exploration créatrice pour tenter de trouver de nouvelles solutions à un problème donné.

L’exploration créatrice consiste à chercher une solution nouvelle dans un ensemble soumis à des contraintes.

Le jeu exploratoire développé par les chercheurs est un jeu à l’ordinateur dans lequel les joueurs combinent des formes carrées afin de former des combinaisons qu’ils jugent intéressantes (il existe plus de 30,000 combinaisons possibles).

Le temps requis, la genèse des combinaisons, ainsi que les formes sélectionnées sont enregistrés.

Le mode opératoire des joueurs

Les joueurs alternent entre des périodes de tâtonnement (la phase exploratoire) et de consolidation (durant laquelle ils réunissent les formes similaires pour former des ensembles).

Différents joueurs parviennent à des catégories ou à des classifications analogues partageant des propriétés visuelles communes : lettres de l’alphabet, nombres, avions, etc.

Les formes appartenant à une catégorie donnée s’apparentent à celles d’une catégorie voisine. Ainsi, il suffit d’orienter différemment son attention pour mettre en évidence l’existence d’une nouvelle catégorie.

La valeur attribuée à une solution varie dans le temps. Cette valeur est élevée lorsqu’il s’agit de la première forme d’une catégorie donnée. Elle diminue au fur et à mesure que d’autres formes viennent s’ajouter à la catégorie en question.

Il existe seulement deux types de joueurs : les « rapides » et les « systématiques ». Ceux qui tâtonnent et consolident rapidement leurs configurations ; et ceux qui tâtonnent et consolident systématiquement.

Le passage entre la phase de tâtonnement et la phase de consolidation est marqué par la découverte d’une forme à l’allure ambiguë, à première vue inclassable, et qui pourrait s’avérer la première d’une nouvelle catégorie.

Les jeux d’exploration créatrice sont intéressants, car ils sont bien adaptés à la manière dont notre cerveau fonctionne. Dans le domaine du design, ils présentent de nombreux avantages et peuvent être utilisés de multiples manières pour le développement de nouveaux produits ou de nouveaux procédés :

  • Le jeu d’exploration créatrice se pratique en équipe et permet ainsi la participation de nombreux intervenants provenant de compétences et d’horizons divers.
  • Les contraintes doivent être clairement établies. Un jeu sans contraintes donne de piètres résultats.
  • Le jeu peut se dérouler par étapes. En débutant, par exemple, par une phase exploratoire. Et en poursuivant ensuite avec une phase de défrichage d’une ou deux solutions jugées les plus prometteuses.
  • Le jeu gagne à être joué en présentiel, à l’aide de cartes, de photos que l’on regroupe, de dessins réalisés sur du papier ou sur un tableau.
  • Le jeu est visuel. Les concepts sont illustrés par des dessins, des graphiques, des photos.
  • Le caractère visuel du jeu permet de toujours avoir une vue de l’ensemble des résultats.
  • Le jeu donne lieu à des regroupements, à des collections qui mettent en évidence des propriétés, des thèmes, des fonctions inattendues et permettent d’identifier de nouvelles pistes.
  • Le jeu tire parti, au besoin, d’outils analogiques complémentaires comme des crayons, marqueurs et ciseaux. En ce moment, on note le retour de caméras (comme Instar SQ6 de Fuji) qui imprime sur-le-champ des photos, à l’instar des caméras Polaroïd de l’époque.
  • Finalement, le jeu, comme le terme l’indique, est ludique et par conséquent, suscite l’intérêt et favorise la participation des joueurs.

Une grande partie des activités de mes séminaires fait appel à ces approches et cela donne d’excellents résultats. Des doctorants, par exemple, doivent proposer une idée pour un projet d’innovation en relativement peu de temps. Ils sont souvent étonnés, eux-mêmes, de la rapidité à laquelle ils en viennent à une solution créative.

Haniyeh Hosseini.

À vous de jouer, chers lecteurs ! Que ce soit avec vos enfants, vos équipes ou vos étudiants, inspirez-vous de ces approches pour détendre l’atmosphère. Si vous avez des anecdotes à partager, n’oubliez pas de me laisser un commentaire. Et comme d’habitude, je vous propose un petit exercice pour vous entraîner dans mes jeux créatifs.

Les colonies de vacances seraient-elles vraiment devenues du tourisme ?!

Maison de Courcelles. SandMulas/Maison de Courcelles

La Direction générale des entreprises (DGE) a transposé une directive européenne, dite directive « Travel », en droit français. Celle-ci vise à protéger les consommateurs de voyages touristiques contre un certain nombre de risques.

Des voyages touristiques ? Mais que viennent donc faire les colonies de vacances, les camps scouts et les classes de découvertes dans cette transposition ? Le choix surprenant de considérer ces organisations dans le cadre du déplacement de personnes qui contractualisent avec un organisateur a pourtant bien été pris, pour une considération touristique et commerciale de l’activité, du loisir, des vacances.

La question de la justesse de considérer les camps, colonies de vacances et classes de découvertes comme des activités commerciales, touristiques, concurrentielles et contractualisables mérite d’être posée. Ce qui peut paraître évident à une direction administrative du ministère de l’Économie et des Finances saisit le champ de l’animation par sa vision biaisée et politiquement orientée, balayant l’histoire avec froideur, reniant le caractère propre de telles organisations, qui ne sont pas et n’ont jamais été une activité touristique.

Un retour sur l’histoire des finalités de ces actions montre que la directive Travel est le dernier avatar d’une longue évolution libérale. L’origine des colos, traditionnellement citée, remonte à 1876 et à la première ferien-kolinie organisée en Suisse par le pasteur Bion. Des voyages scolaires étaient organisés bien avant cela, notamment par Don Bosco et les camps organisés par les patronages. Dès le départ, classes de découvertes, patronages et colonies de vacances sont liés.

Scouts EEUDF 1947. Eclaireuses Eclaireurs Unioniste de France

Le scoutisme naît en 1907 alors que les colonies de vacances et les patronages existent déjà. Il s’inscrit dans les mêmes finalités : le sanitaire et social. Ces organisateurs et ces mouvements cherchent à former des enfants en bonne santé, physiquement forts, intellectuellement développés et spirituellement bons. Colonies et camps cherchent à former les bons républicains ou chrétiens de demain : les dimensions politiques et religieuses sont fortes.

Dès les années 30, la dimension éducative des centres de vacances se développe. En France, scouts laïques, Éducation nouvelle, syndicat national des instituteurs et organisateurs de colonies de vacances (notamment G. de Failly et son association Hygiène pour l’Exemple) vont construire des stages de formations de moniteurs de colonies de vacances, ancêtres du BAFA et aux origines de la création des CEMEA.

Colonies H. Dunant de la Croix-Rouge à Pragnères (65). collection privée J-M BocquetAuthor provided

Les chrétiens font de même, construisent leur pédagogie sur le même modèle. Comme les républicains, les chrétiens utilisent leurs bâtiments scolaires pendant l’été pour organiser des colonies de vacances. Dès l’après-guerre, la finalité éducative des colonies de vacances et des camps scouts est assez clairement affichée et précisée. Tout ce qui peut se faire dans une colo ou un camp est présenté comme éducatif : vivre en collectivité, faire du sport, dessiner, construire, chanter, danser, etc. Aujourd’hui encore, l’argument avancé pour justifier de l’existence des colos et des mouvements de jeunesse est de dire qu’ils sont éducatifs, comme pour affirmer le sens de ces actions.

Quels sont les liens qui unissent ou distinguent les colonies de vacances, les camps scouts, les classes de découvertes et les activités touristiques ? Pourquoi chercher à y intégrer ces œuvres sociales, agissant dans l’intérêt général et assigner ces formes de séjours au marché et au tourisme ?

La directive Travel

Pour la protection des consommateurs, la Commission européenne a adopté la directive n°2015/2302 du 25 novembre 2015, laquelle concerne les voyages à forfait et les prestations de voyage. Si la transposition de celle-ci en droit français au 31 décembre 2017 a bien respecté les délais prévus, nombre d’acteurs du champ de l’animation et de l’éducation tombent des nues alors qu’ils découvrent que cette transposition s’applique aux accueils collectifs de mineurs et aux classes de découvertes, pour aller bien au-delà des activités de tourisme.

Cette opération s’est déroulée sans une réelle concertation des acteurs du champ, dans une urgence apparente mais en toute discrétion. La transposition risque fort de signer l’arrêt de mort de nombreuses associations organisatrices, lesquelles avaient déjà du mal à survivre dans un univers fortement concurrentiel. C’est aussi et surtout l’idée de colos différentes qui est mise en péril.

Pourquoi ça ne colle pas avec le tourisme ?

Les liens entre tourisme et colonie de vacances ont toujours été ténus, mais jamais les colonies de vacances ne sont tombées à pieds joints dans le tourisme. Plusieurs éléments permettent de comprendre cela. Le tourisme et les colonies de vacances furent tous deux l’apanage de la noblesse puis de la bourgeoisie. Le tourisme s’organise en industrie dès le XIXe siècle pour occuper le temps libre des bourgeois, par les bourgeois, pour les bourgeois. Le thermalisme en est, d’ailleurs, un très bon exemple.

Mondrepuis : Carte Postale, Colonie de Vacances Pro Vita. Collection privée JM BocquetAuthor provided

Les colonies de vacances, quant à elle, organisent le temps des enfants pauvres ou d’ouvriers par la bourgeoisie pour les rendre plus forts et plus sains, pour qu’ils deviennent les bons ouvriers de demain. L’hygiénisme domine, souvent dans la charité. Ce qui distingue tourisme et colonie de vacances, c’est la finalité et le public concerné. Ce qui les rapproche se révèle être le déplacement et l’utilisation du temps libre. Au tourisme, la forme industrielle et aux colonies de vacances, la forme désintéressée, l’association.

À des fins politiques et sociétales, l’État a organisé la question de l’enfance et de la jeunesse. Les colonies de vacances sont progressivement devenues un puissant outil de politiques publiques : amélioration de l’état sanitaire (année 20), occupation du temps libéré, endoctrinement (sous Vichy), construction des élites (entre-deux-guerres), accès à la culture, aux loisirs (année 70), éloignement des quartiers (année 80) ou tentative de mixité (CIEC 2015). Mais l’État et les collectivités ont aussi utilisé les colonies de vacances comme outil de développement du tourisme : dans les années 60 un grand nombre de bâtiments de colonies de vacances sont construits en même temps que les stations balnéaires de bord de mer.

Dans les années 70, puis 80, c’est au tour des Alpes de voir le nombre de colonies de vacances se développer, comme si, maintenant que les stations sont construites, il fallait utiliser les colonies de vacances pour faire tourner le business. On retrouve cette même idée dans le plan montagne de la région Auvergne-Rhone-Alpes de 2017-2018, pour lequel un investissement est prévu pour mettre aux normes les bâtiments de colos, après avoir massivement investi dans les structures de ski. Les enfants en colos serait-il l’élément permettant de rentabiliser les investissements dans les infrastructures ? En cela, aménagement du territoire, tourisme et colos sont liés.

Activités d’éveil. Evasoleil

Les associations organisatrices flirtent, elles aussi, avec le tourisme et ses formes : gamme de séjours, prestations, activités, forfaits, et thématiques. La Ligue de l’Enseignement créa un opérateur de voyage et de séjour agréé en 1993 (Vacances Pour Tous Internationnal), l’UFCV a fait de même dans les années 80 avant faillite. La Fédération Léo Lagrange fut créée dans les années 50 par Pierre Mauroy en adaptant les jeunesses socialistes à la société du loisir. Les associations structurent leur catalogue de vente, segmentent les publics, développent l’offre et ajoutent même des options de voyage ou d’hébergement. Les rapports commerciaux changent, on passe d’une organisation en interne (comme les communes ou les associations pour leurs membres) à une vente par catalogue ou site Internet. On choisit une colo comme on choisit un hôtel. Il existe même des ventes privées de séjour.

Maison de Courcelles. SandMulasAuthor provided

Parmi les conséquences de ces évolutions ? Le nombre d’enfants baisse toujours un peu plus, il y a de moins en moins de classes moyennes qui partent en colo, les pauvres ne partent qu’entre eux. Les publics ne se mélangent plus, les mixités sont quasi-inexistantes.

Les colonies de vacances et les classes de découvertes : est-ce vraiment du tourisme ? À moins d’agiter des définitions nouvelles, émancipatrices du tourisme, comme un « tourisme transformationnel » qui ferait mieux avaler la pilule de cette transposition, cela n’est pas le cas. Serait-ce bien des transformations des enfants et des jeunes par l’industrie du tourisme que l’on nous propose indirectement ? Accepter cette transposition revient à accepter la fermeture d’associations qui organisent des séjours à des fins non commerciales, dont les modèles ne sauraient limiter les enfants à des programmes préétablis, aux risques préquantifiés. Le champ de l’animation risque d’en être non pas bouleversé mais annihilé, avec des catégories d’enfants qui n’auront plus accès aux vacances. Ce choix de société vers lequel nous semblons fatalement entraînés va au-delà de la pensée des colonies de vacances. Les conditions privilégiées d’existence sont d’une part accordées aux « gros » acteurs et aux marchands pour, d’autre part, une rationalisation, de plus en plus anticipée, des risques et donc des activités.

Colo et tourisme vivent donc une longue histoire d’attirance et de rejet : amour contrarié et amitié qui ne colle pas.

Scouts EEUDF 2017 : du tourisme ? Eclaireuses Eclaireurs Unioniste de France

Pourquoi la transposition de la directive Travel est-elle dangereuse ?

Que va entraîner cette intégration définitive et imminente des colonies de vacances dans l’industrie touristique ? Évidemment la disparition des petites associations à la faveur d’un mastodonte généré par les fusions-acquisitions, la disparition des valeurs de partage et de faire-ensemble des colonies de vacances au profit d’apports individuels éducatifs contractualisables (autrement appelés compétences) et, enfin, la réduction de toutes activités de temps libre à une activité de divertissement, utilitariste, pensée par des industriels.

C’est, là comme ailleurs, la disparition d’un outil de politiques publiques permettant d’aménager le territoire, de construire des mixités, de travailler sur le rythme de vie des enfants et de leurs parents ou de penser une société du care et de la paix.

C’est aussi, et définitivement, placer la question économique au-dessus de la question éducative, c’est officialiser que les colonies de vacances et les classes de découvertes relèvent de la Direction générale des entreprises et non plus d’une direction spécifique au sein d’un ministère dédié.

Progressivement, au cours des trente dernières années, les organisateurs de colonies de vacances et de classes de découvertes ont glissé vers le tourisme, tant dans la forme que dans le contenu des séjours proposés. Soit, ils sont devenus de plus en plus gros, à l’image de l’UCPA, qui devient aujourd’hui le principal opérateur du secteur en rachetant une agence de voyages pour mineurs, soit ils ont dû mal à survivre à la concurrence. Certains ont disparu.

Ce ne sont pas les gros opérateurs qui souffriront de la directive Travel mais les petits qui essaient de donner sens à leur action, qui survivent dans un paysage concurrentiel. Les gros, quant à eux, à l’image du tourisme du XIXe siècle, sont les bourgeois qui travaillent pour et par les bourgeois, en utilisant les avantages des solidarités : le CEE, les prix de groupe de la SNCF, le BAFA, et les aides publiques.

Que font les ministères concernés ? La transposition de la directive Travel qui est proposée n’est ni acceptable, ni acceptée. Les envies nouvelles et les actions qui viseraient à la revisiter commencent à se faire entendre, afin que les Accueils collectifs de mineurs (ACM) et les classes de découvertes soient exclus de cette directive. Pourquoi ne pas s’appuyer sur l’histoire et les acteurs du champ ? En contrepartie, pourquoi les réactions d’organismes reconnus ou de leurs représentants semblent-elles tamisées, tâtonnantes, puisqu’elles ne sont pas publiques ? Non-connaissance du sujet ? Non concernés ? Craintes de briser une diplomatie et des acquis ?

Maison de Courcelles. SandMulas

Un élan contre cette transposition

Les colonies de vacances et les classes de découvertes restent un objet sensible dans le cœur des français. Elles ont été des lieux de plaisir, de camaraderie, de vie collective et d’expérimentation, même si elles ont aussi été, pour certains, des lieux détestés.

Dans une dynamique difficile, les colonies de vacances doivent-elles être jetées dans une poubelle comme d’autres objets désuets ? Ne peut-on pas les considérer avec soin, les réparer, les transformer sans les dénaturer, les repenser dans le cadre d’une économie circulaire ou travailler sur le sens à travers des recherches à différentes échelles ? La mise en concurrence, avec des objets rapides et déshumanisés et dans un modèle économique libéral, est-elle fatale ? Politiquement, nos enfants ont toujours besoin de prendre du temps et de (re)construire un rapport à la nature. Les colonies, camps et classe de demain, s’ils existent hors du tourisme, peuvent être ce lieu de découverte et de rencontre.

Ajoutons que d’autres pays européens, qui n’ont pas de dispositif similaire aux colonies de vacances mais des mouvements de jeunesse, appliquent cette directive uniquement aux agences de voyages… Dans les pays européens, le tourisme est représenté par les voyages à forfait, organisés par des tour-opérateurs, et qui ont peu à voir avec une certaine idée des colos, du scoutisme et des classes de découvertes !

La vallée des entreprenants : la renaissance foisonnante de Romans-sur-Isère

copie.

Romans-sur-Isère était condamnée après la fermeture de la dernière usine de chaussures, mais Christophe Chevalier réussit l’impensable : sauver cette industrie, et relancer tout le territoire. Étude de cas autour d’un entreprenant solidement ancré dans son territoire.

Le désastre de la chaussure

Dans les années 1980, la moitié des 50 000 habitants du bassin de Romans-sur-Isère vivent de l’industrie de la chaussure, mais tout disparaît en 15 ans. C’est dans ce contexte qu’est créé le groupe Archer. C’est d’abord une structure d’insertion par l’économique, mais son action ne revenant qu’à changer l’ordre dans la file d’attente des chômeurs, il valait mieux créer des activités :

« Depuis 30 ans, dit Christophe Chevalier, on assure qu’on va régler les problèmes par la croissance, mais le PIB a progressé de 70 % et cela n’a pas empêché le chômage de masse et la pauvreté. Au lieu d’attendre les bras croisés, il vaut mieux créer un emploi, puis deux, puis trois. Si chaque PME passait de cinq à six emplois, la donne serait profondément changée. »

Le groupe Archer se transforme en SAS, avec aujourd’hui 112 actionnaires dont beaucoup d’habitants du bassin, chacun détenant une voix et se contentant de dividendes au taux du livret A. Il comprend aujourd’hui 500 salariés, répartis dans des activités allant de la sous-traitance pour l’industrie au labour à cheval. Pour lancer une nouvelle activité, l’idée est de repérer une ressource locale, un talent, et de l’aider à se lancer.

Le défi de la chaussure

Christophe Chevalier. Eric d’HérouvilleAuthor provided

Relancer l’industrie de la chaussure ? « Ça ne marchera jamais ! » dit-on à Christophe Chevalier, « On y a englouti des millions ! » Les conditions ne sont plus réunies pour relancer la chaussure ont même affirmé les experts.

En fait, il s’agissait à chaque fois d’appliquer un modèle industriel avec des ateliers de centaines de personnes. L’option choisie par Christophe Chevalier est au contraire de s’appuyer sur la tradition, la qualité et les savoir-faire, et de démarrer selon un modèle artisanal avec des ateliers de cinq à vingt personnes.

Une petite ligne de fabrication est rachetée à Charles Jourdan, et trois marchés de niche sont visés :

  • de grandes marques devant réaliser en France une partie de la production pour avoir le label « Made in France » ;
  • des créateurs de mode ayant besoin de faire fabriquer quelques dizaines de paires assorties aux vêtements pour des défilés ;
  • la création d’une marque, « Made in Romans », pour capitaliser sur l’histoire et vendre les chaussures dans des magasins d’usine auprès de touristes visitant les ateliers.

Cependant, une surprise attendait les fondateurs : plus personne ne savait fabriquer les chaussures en entier. Dans les usines, on en était venu à confier à chacun trois ou quatre opérations sur cent. Il a fallu aller chercher des retraités pour reconstituer le savoir-faire. L’un avait 65 ans, l’autre 84…

Très vite, les ateliers ont été débordés par la demande et ont cherché de l’aide auprès des anciens « parias » qui, au pays de la chaussure de luxe, continuaient à fabriquer des sandales, des chaussures de danse ou d’escalade. C’est ainsi que s’est organisé un réseau à l’image des districts italiens.

Une démarche qui fait école

Ensuite, de nouveaux artisans s’installent, une association professionnelle, Romans Cuir, fédère les entrepreneurs pour l’achat de cuir, le partage de commandes, la participation aux salons, etc. Le lycée professionnel et l’AFPA relancent des formations dans la chaussure, la collectivité locale remet la chaussure dans ses axes de développement, le groupe Archer vient de racheter un ancien supermarché en centre-ville, des locaux immenses pour regrouper les chausseurs et créer un magasin d’usine commun. La création d’une association, Entreprises Romans Bourg-de-Péage, de 110 membres représentant 5 000 salariés, permet la création d’une centrale d’achat, d’une crèche interentreprises, et favorise de nombreuses coopérations. Archer crée une école d’entrepreneuriat dans laquelle interviennent des chefs d’entreprise locaux.

De nouveaux concepts sont inventés comme les start-up de territoires, les pôles de coopération économique, qui seront repris dans la loi Hamon de 2014 sur l’ESS. Cette démarche patiente est en train d’inspirer d’autres territoires qui décident de prendre leur destin en main.

Cette renaissance foisonnante illustre la fécondité d’un esprit entreprenant qui ne se restreint pas à un projet purement économique. Il a été mené en respectant et en utilisant les forces présentes sur le territoire, dans une approche globale d’écosystème. Le redémarrage de cette industrie ne peut être isolé de la revivification de tout le territoire. Cela illustre le point 8 du manifeste des entreprenants : l’entreprenant est un jardinier qui se soucie de faire grandir ses plantes en s’adaptant aux conditions locales plutôt qu’un maçon qui construit sur des plans préétablis.


Plus de détails dans le texte de l’École de Paris « Faire renaître la chaussure à Romans ». On peut mesurer l’inventivité du groupe Archer en consultant archer.fr.