Les fondements culturels du pessimisme français au travail, entre histoire et école

Une certaine vision de la France. Gilles François / Flickr, CC BY

Parfois victimes de critiques venant de l’étranger sur leurs attitudes négatives et leur manque de confiance en l’avenir, les Français sont souvent les premiers à pratiquer le French bashing. Plusieurs raisons se trouvent à l’origine de ce que Claudia Senik qualifie de « malheur français paradoxal » : système social hiérarchique, insatisfaction à l’égard de la situation économique, rigidité de l’éducation scolaire, remise en cause de la démocratie, référence à un passé glorieux, déclin national irréversible…

Pourtant, nous dit Elie Cohen (« La France va nous étonner », Clés, février 2015), la France dispose de

« [Tous] les potentiels d’une économie créative. C’est-à-dire un portefeuille d’activités variées, futuristes et sophistiquées qui peuvent nous permettre de ressusciter au XXIe siècle […] »

Et l’économiste de surenchérir :

« Donc si nous réfléchissons en termes de verdissement de l’économie, de nouvelles énergies, de mondialisation des consommations haut standing, de demande de loisirs culturels et naturels… la France peut se retrouver au centre de toutes les grandes évolutions dans les 20 ans qui viennent. »

À côté de la multitude d’ouvrages témoignant du déclin français, de plus en plus nombreux sont ceux qui présentent un avenir radieux. L’idée du déclin conserve néanmoins la vie dure. Le rapport des Français au travail n’y est sans doute pas étranger. Cet article est le premier d’une série de quatre textes visant à explorer la véritable nature du pessimisme souvent à l’œuvre dans les entreprises françaises, l’objectif visant à identifier des pistes de solutions actionnables.

Le pessimisme français par rapport au travail : ancrage culturel ou déni de réalité ?

Les rapports au travail et à la valeur travail diffèrent d’une société à l’autre. Chaque culture nationale, voire même régionale ou locale attribut au travail un sens et une place variables. Pour un citoyen ancré dans sa culture propre, la question du sens du travail ne se pose souvent pas, elle est ce qu’elle est, elle tient la place qu’elle doit tenir en fonction de valeurs forgées au gré de l’histoire, des événements, de choix historiques ou politiques.

L’histoire d’Adam et Ève présente le travail comme une malédiction douloureuse puisque l’obligation de travailler « à force de peines, tu tireras subsistance tous les jours de ta vie » est-il écrit dans la Bible) apparaît comme une conséquence directe de la faute originelle et du bannissement du Paradis des fautifs. Cette vision du travail punition demeure longtemps valide dans nos sociétés, en particulier en France.

Seuls les pauvres travaillent réellement durant l’Antiquité et l’Ancien Régime. Ce n’est qu’avec les philosophes des Lumières que le travail est revalorisé au XVIIIe siècle, Voltaire écrivant dans Candide sa célèbre formule, témoignant des vertus du travail : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin ».

Plus proche de nous, l’exemple de l’instauration de la semaine de travail de 35 heures en France est frappant. Partant d’une logique historique régulière de diminution des temps travaillés (passage aux 48 heures en 1919, instauration des congés payés en 1936 et passage aux 40 heures hebdomadaires, instauration des 39 heures et de la 5e semaine de congés payés en 1982, passage aux 35 heures entre 2000 et 2002), le travail apparaît manifestement comme une matière à réduire car il constitue avant tout une contrainte.

Un pessimisme trouvant ses racines dès le plus jeune âge : le rôle de l’école

Pour les jeunes écoliers français, la découverte de la valeur travail, semble s’effectuer dans la souffrance. Certains analystes étrangers portant leur regard sur l’école française la considèrent comme un broyeur (Ilona Boniwell, « Le paradoxe français »). L’école, c’est le début de l’apprentissage de la vie en communauté, la découverte de la connaissance, le lieu d’initiation des savoir-faire et de l’approfondissement de la découverte de soi. Pourtant les écoliers français sortent des cycles successifs (maternelle, primaire, secondaire) avec un double sentiment : la peur et un manque de confiance en eux.

La peur tout d’abord, est sans doute liée, et ce, dès le très jeune âge, à la peur de la sanction et de la note, peur de l’enseignant tout puissant et du système qui rend anonyme. Car tout est le plus souvent centré sur le savoir pur et théorique, et son application trop décontextualisée. L’exemple des mathématiques pures et de leurs équations sans lien avec l’applicatif de la vie réelle, qui en ont fait souffrir plus d’un, est probant. C’est juste ou c’est faux. Les corrections tombent, brutales, toujours en rouge et les commentaires écrits ou oraux lors de la remise des copies sont le plus souvent vifs, voire violents.

Les écoliers venant d’autres systèmes éducatifs en sont toujours très surpris, voire choqués. La distribution des copies en partant de la plus haute note vers la plus basse est vécue comme une humiliation particulièrement douloureuse et humiliante par les moins performants et exacerbe ensuite les rivalités. Est-ce donc cela la sanction d’un travail « mal fait » ? La peur s’installe, les frayeurs se multiplient dès la maternelle et les angoisses par rapport au « travail scolaire » se développent, comme en témoigne bien Céline Alvarez dans son ouvrage Les lois naturelles de l’enfant, relayant les plus récentes conclusions des recherches en neurosciences.

De cela résulte un manque de confiance par rapport au travail qui poursuivra le jeune français le plus souvent tout au long de sa vie. Les « de toutes façons, je n’y arriverai pas » ; « trop difficile pour moi » ; « trop compliqué pour moi » font partie de l’inconscient collectif français et se transmettent de génération en génération, alimentés par notre système éducatif.

À l’opposé, d’autres systèmes éducatifs montrent qu’il est possible de créer un climat d’optimisme et de confiance dès le plus jeune âge à travers la responsabilisation et l’encouragement. Les pays scandinaves, le Canada, parmi d’autres, nous montrent l’exemple depuis des années. Positionner l’apprenant au centre et non le professeur, être exemplaire, offrir des choix et opter pour une démarche pédagogique active en lien avec toutes les dimensions de l’être humain. Encourager et tirer vers le haut. Raisonner en contexte également.

Prenons l’apprentissage des langues en France. Un jeune français fraîchement diplômé du baccalauréat se retrouvant avec d’autres jeunes de son âge venant d’autres pays européens est sidéré par deux choses : la capacité d’expression orale de ses camarades et son manque de confiance interne qui le paralyse pour s’exprimer.

Et effectivement, demandez autour de vous, regardez les classements européens, les Français sont considérés comme les bons derniers en anglais, entre autres. Tout cela après sept ans d’anglais, si ce n’est plus… Des programmes et des méthodes d’apprentissage de l’anglais conçus par des professeurs français, selon des méthodes françaises avec peu de regard sur les méthodes pratiquées à l’étranger qui pour certaines produisent des résultats pourtant enviables.

Le plus souvent en France, on stoppe l’apprenant à la première faute de grammaire ou de concordance des temps, on privilégie la loi de la perfection (les sacro-saints verbes irréguliers à débiter mais sans savoir les utiliser en conversation), des classes de 30 à 40 élèves qui plus est, avec des élèves alignés en rangées d’oignon… La « langue vivante » se transforme en langue écrite, presque morte. La confiance n’est jamais instaurée, la peur et la non-confiance en soi s’installent autour de l’anglais…

Au-delà des impacts dévastateurs sur la confiance, de réelles conséquences existent sur le niveau d’optimisme, comme l’explique bien Ilona Boniwell (2015) :

« Quand des immigrants débarquent en France, ils arrivent avec leur niveau de satisfaction initiale et le gardent pendant plusieurs années : s’ils arrivent heureux, ils le restent longtemps. Mais pas leurs enfants. Dès que ceux-ci entrent dans le système scolaire français, ils adoptent le niveau d’optimisme – de pessimisme, en fait – de leurs petits concitoyens. Il se passe, derrière les portes closes des écoles françaises, quelque chose de l’ordre du broyage, un saccage systématique de l’espoir ».

Exagéré ? Pas forcément au regard d’une étude récente (Pisa 2014) selon laquelle 75 % des élèves français tremblent avant de recevoir leurs notes.

Le changement climatique remodèle les paysages de la forêt méditerranéenne

Chêne pubescent : dispositif expérimental O3HP. O3HP, CC BY

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017, qui se tient du 7 au 15 octobre, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Imaginons-nous, dans une centaine d’années, aux abords de Marseille, de Montpellier, ou dans le Luberon. Quels seront alors les paysages de la forêt méditerranéenne, soumis aux changements climatiques ? Actuellement, le climat méditerranéen est caractérisé par l’existence d’une période sèche estivale, les précipitations étant concentrées à l’automne et au printemps. Ce déficit hydrique estival constitue dans le bassin méditerranéen la principale contrainte climatique subie par la végétation.

Les différents modèles climatiques développés, notamment par le GIEC, s’accordent pour prévoir, pour la région méditerranéenne, au-delà de l’augmentation de température, une diminution importante des précipitations pendant la saison estivale, augmentant ainsi le stress hydrique pour les végétaux. On parle même de hot spot de changement climatique pour ce bassin.

Même si elle est adaptée à ces fortes contraintes climatiques, la végétation, qu’elle soit arbustive ou forestière, va donc être impactée par ces changements rapides. Quelles évolutions observera-t-on ? Par exemple, la chênaie provençale laissera-t-elle la place au très méditerranéen pin d’Alep ? Les arbres commenceront-ils à développer leurs feuilles plus tôt au printemps ? Pousseront-ils plus, ou moins vite ?

Adaptations

Face à ce brutal changement climatique, les végétaux n’ont que trois alternatives : s’adapter génétiquement (par un processus de mutation de certains gènes avec sélection des plus adaptés à la survie de l’espèce) ; modifier leurs comportements et leur fonctionnement (cela se passe au niveau de chaque individu végétal) ; ou encore migrer : les terrains où poussent arbres et plantes sont peu à peu délaissés, et les végétaux colonisent d’autres territoires qui leur offrent des conditions plus en phase avec leurs exigences climatiques.

Mais ces évolutions sont encore plus complexes au niveau des écosystèmes. Notamment, les écosystèmes forestiers où les interactions entre l’ensemble des organismes et le sol sont la base même de leur fonctionnement et de leur dynamique.

Comment travailler sur ces changements à venir ? Une approche se limitant à suivre des jeunes plants d’arbres transplantés en serre et soumis à des conditions climatiques par exemple plus chaudes est certes intéressante. Mais elle n’est pas suffisante, car tellement déconnectée de la réalité complexe du terrain, pour envisager sereinement les modifications générées par le changement climatique.

Expérimentations in natura

Une approche qualifiée d’in natura s’avère alors nécessaire. C’est celle qu’a choisi de développer l’IMBE (Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie marine et continentale avec l’installation de la station expérimentale O3HP (Oak Observatory at OHP) dédiée à l’étude de l’impact du changement climatique sur le fonctionnement, la dynamique et la biodiversité d’une forêt de chênes méditerranéenne.

L’O3HP fonctionne depuis 2009 à l’Observatoire de Haute Provence (OHP) à proximité de Manosque. Il s’intéresse plus précisément à la forêt de chêne pubescent, l’une des trois espèces phares de la région méditerranéenne française : plus de 300 000 hectares pour la seule région PACA. Le dispositif vient compléter, pour la région méditerranéenne, celui, précurseur, installé par le CEFE à Puechabon près de Montpellier concernant le chêne vert et celui installé par l’INRA à Roquefort la Bedoule pour le pin d’Alep.

la station O3HP. O3HP, CC BY

L’idée a été (et continue de l’être) de changer, sur une parcelle comprenant plusieurs dizaines d’arbres, le régime des précipitations en allongeant notamment la durée de la période de sécheresse évoquée plus haut. La biodiversité et le fonctionnement de l’écosystème de la parcelle soumise à ce changement climatique sont comparés à une parcelle « témoin ».

Le dispositif de l’O3HP est organisé autour de trois éléments :

  • Un système de passerelles au sein du taillis de chêne organisées sous forme d’une croix dont chaque branche est longue de 10m et installée à deux niveaux de hauteur permettant ainsi un accès facile à la canopée et aux strates inférieures sans perturber le sol.
  • Un système original d’exclusion de pluie couvrant environ la moitié de la parcelle (300 m2) constitué de bâches déroulantes interceptant les précipitations à la demande. Les précipitations sont volontairement interceptées uniquement sur la période printanière et estivale ; ceci permet de reconstituer un régime des pluies proche de celui que nous prédisent les modèles, tablant sur une baisse de ces précipitations (de l’ordre de 30 à 40 %), concentrée sur la période chaude.
  • Un réseau de capteurs (température, humidité, à différents niveaux du sol et de la canopée, flux de sève, etc.), fournissant une information en temps réel sur les conditions mésoclimatiques et microclimatiques ainsi que sur l’activité des arbres.
O3HP : dispositif de couverture. O3HP, CC BY
O3HP. O3HP, CC BY

Les premiers résultats, ceux qui concernent la réaction fonctionnelle à court terme des écosystèmes et de leur biodiversité, ont déjà fait l’objet de résultats dans des revues majeures de la discipline. A été notamment étudié le processus de décomposition des litières, processus clé du fonctionnement de l’écosystème. La vitesse de décomposition de la litière, constituée expérimentalement d’un mélange de feuilles de 1 à 3 espèces végétales, et les communautés de mésofaune et de microorganismes associés, ont été étudiés dans les deux parcelles forestières : celle soumise à une sécheresse accrue grâce au système d’exclusion des pluies et celle témoin. La parcelle où le stress hydrique a été fortement augmenté montre tout d’abord un ralentissement de la décomposition de la litière, et également une diminution de l’abondance et de la diversité des microorganismes et de la mésofaune colonisant cette litière.

Cependant la présence de plusieurs espèces végétales dans la litière atténue l’impact négatif de la sécheresse sur la décomposition. Ce dernier point souligne l’intérêt de conserver une diversité d’espèces végétales dans les forêts méditerranéennes de manière à limiter les conséquences du changement climatique en cours.

Mais beaucoup d’autres résultats concernent par exemple l’effet du changement climatique sur la croissance des espèces ligneuses, les relations entre les espèces, l’émission de composés organiques volatils, les échanges gazeux (photosynthèse, respiration) et plus généralement le comportement de l’écosystème en tant que puits ou source de carbone.

Toutes ces études ne peuvent s’envisager que sur le moyen et le long terme. La pérennité de ce site expérimental est ainsi une préoccupation majeure, de même que sa mise en réseau avec d’autres sites instrumentés existants ou à développer sur les deux rives de la Méditerranée. Cette infrastructure est aussi naturellement ouverte à la communauté scientifique nationale et internationale pour des recherches variées.

Au moment où le changement climatique est dans tous les esprits, il est plus que jamais nécessaire d’intensifier les recherches concernant l’impact du changement climatique sur les écosystèmes afin d’anticiper leurs évolutions futures

La magie entre les murs : à l’école des sorciers, ombrunes et autres daemons

Dernier opus de la saga (vendue à 450 millions de lecteurs), ‘Harry Potter et l’enfant maudit’ est issu d’une pièce de théâtre. MANJUNATH KIRAN / AFP »

Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017 dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Notre monde si technocentré a-t-il furieusement, inlassablement, besoin de magie ? Force est de constater que la magie entendue ici au sens large de fantasy, de surnaturel, du règne de l’occulte, ne connaît pas la crise. Partout, en tous lieux, elle croît et embellit, se faisant même envahissante et omnivore, vampirisant cinéma, littérature de jeunesse et produits dérivés.

Le réalisme magique, qu’on croyait solidement installé en Amérique latine, avec les romans des Mexicains Carlos Fuentes, Juan Rulfo, le Colombien Gabriel Garcia Marquez, l’Argentin Julio Cortazar, ou en Inde, a même migré jusqu’aux rivages de New York, par exemple à la lecture de l’avant-dernier opus de Salman Rushdie, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits.

Or, depuis plusieurs années, ce monde extraordinaire a élu domicile au sein de l’enceinte du college et/ou du pensionnat, devenus univers privilégiés de la littérature magico-héroïque.

La trilogie désormais culte « A la croisée des mondes » de Philip Pullman fête ses 20 ans tandis que l’auteur publie la suite « Book of Dust » en octobre. Penguin House

On songe à Poudlard, bien évidemment, mais aussi à Jordan College (l’Oxford romancé d’A la croisée des mondes, de Philip Pullman) ou bien encore au pensionnat de Cairnhorn, Pays de Galles, où se situe l’intrigue de Miss Peregrine et les enfants particuliers, récit de Ransom Riggs adapté avec succès au cinéma par Tim Burton en 2016.

Citons encore Larward House, théâtre de Witch Week (1982), de Diana Wynne Jones, Cackle’s Academy for Witches, au centre de la série de romans écrits et illustrés par Jill Murphy, sous le signe de The Worst Witch (1974).

Jamais le milieu éducatif, au titre du substrat professionnel, ne s’est autant prêté à l’exploitation d’un tel filon, à croire qu’il était devenu urgent d’enchanter ou de ré-enchanter toute une génération issue des bancs de l’école. Le phénomène a de quoi intriguer, aussi se propose-t-on d’y regarder de plus près.

Frissoner dans la classe

« The Fifth Form at St Dominic’s », de Talbot Baines a été longtemps un classique du genre « pensionnat ».

Pourtant, le boarding-school novel (roman de pensionnat) n’a rien de nouveau. Les beaux jours du genre remontent au temps des Tom Brown’s School Days (1857), de Thomas Hughes, prolongés par Talbot Baines Reed, avec The Fifth Form at St Dominic’s (1887), puis par Rudyard Kipling, sur le mode satirique, avec Stalky & Co. (1899). On peut y voir une étape obligée de l’évolution du genre du roman d’apprentissage, dont les campus novels de David Lodge, drôlatiques satires des mœurs universitaires (Changement de décor, Un tout petit monde, Jeu de société, 2002, Rivages), seraient un autre avatar.

Mais la différence vient de ce que, désormais, les établissements en question se mettent à accueillir la magie entre leurs murs.

La magie n’y est plus « hors-là », selon l’expression chère à Maupassant, mais s’y trouve logée à demeure, pour le pire et le meilleur. Signe des temps, et drôle de paradoxe, assurément. Alors que dans les cultissimes « Chroniques de Narnia », l’établissement scolaire était le purgatoire dont il convenait de s’échapper au plus vite, en poussant la porte d’une armoire à plusieurs fonds, la magie, désormais, a son gîte, son couvert, et peut-être même son rond de serviette, à l’école.

Pour un peu, on la dirait assignée à résidence, quand elle n’est pas ouvertement transformée en matière d’enseignement, à valider selon des modalités qui ont plus à voir avec la lourde diplomation mise en place par le processus de Bologne qu’avec la féérie des Mille et une Nuits.

Dans le « Club des Cinq » d’Enid Blyton, l’aventure se poursuit en dehors de la classe. Actualitté

Autrefois, encore, dans les romans de la série du « Club des Cinq » ou du « Clan des Sept », les enfants se retrouvaient, une fois que l’école était finie ; c’est alors, et alors seulement, que débutait, avec les vacances, le règne « de ce qui n’existe pas encore », de ce « quelque chose qui est à la fois absolument inconnu et absolument inévitable » que Jacques Rivière nomme esprit d’aventure (Jacques Rivière, Le roman d’aventure, 1913).

Dans la fiction d’aujourd’hui, l’aléa et son frisson s’enseignent en classe, à la rigueur à la récréation ou après les cours, et ce sont les congés loin de Poudlard qui sécrètent l’ennui.

La magie qu’on mérite

L’inversion du processus ne manque pas d’interroger, car elle vient notamment remettre en cause l’esprit post–Mai 68 anti-autoritaire, anti-institutionnel, hostile à l’idée qu’on puisse enfermer le savoir entre quatre murs.

Quelques grandes pointures, de l’université et de l’establishment littéraire anglo-saxon, ont des idées très (trop ?) arrêtées sur la question. Le critique littéraire Harold Bloom et la romancière A.S. Byatt, qui ont fustigé J.K. Rowling entre autres, lui reprochent un appauvrissement généralisé, mondialisé pourrait-on même ajouter, de l’imaginaire des adolescents fans de Harry Potter, mais aussi des adultes, jeunes et moins jeunes, qui leur emboîtent le pas.

« Les Chroniques de Narnia » et Harry Potter sont traduits dans de nombreuses langues. KatrinaS/Pixabay

La magie des sorcières et sorciers de Poudlard, tonnent-ils, est « à l’image de notre temps ». On a la magie qu’on mérite, lit-on entre les lignes.

Une magie au rabais, scolaire, livresque, tâcheronne, pauvre en monde, en Umwelt ; un ersatz de magie, pour une génération élevée à la télé-réalité, aux cartoons, aux sitcoms et séries télévisés, qui n’a connu que la jungle urbaine, et dont le sens du sauvage et du mystérieux se confond avec les effets spéciaux de Hollywood.

On laissera à Byatt et Bloom la responsabilité de leurs jugements, objectivement élitistes et passablement méprisants. On préférera les prendre au pied de la lettre. Harry Potter, Miss Peregrine, The Book of Dust de Philip Pullman – dont la sortie mondiale est annoncée pour le 19 octobre 2017 –, ancrés dans la magie de notre temps ? Et comment pourrait-il en être autrement ?

Réconforts

En quoi, de fait, une génération traumatisée par la crise et le chômage de masse pourrait-elle se permettre de faire l’économie d’une survalorisation de l’école ?

L’investissement imaginaire et affectif dans la figure de l’enseignant-sorcier relève d’une illusion, assurément, dès lors qu’on ne s’interroge pas sur les conditions objectives de l’exercice de son métier, tout comme il est important de ne pas donner prise aux fantasmes et aux projections des parents, trop heureux de voir que leurs chères têtes blondes (et brunes) se passionnent pour des histoires « écolières » plutôt que « buissonnières ».

La pensée magique peut, aussi, avoir du bon. Ne crachons pas sur le réconfort – là où A.S. Byatt parle de « confort » – qu’il y a à se savoir pris en main, fictivement, par les professeurs qui défilent à Poudlard, sans oublier Dumbledore, leur directeur, ou protégés par Miss Alma Lefay Peregrine des affreux monstres qui s’en prennent aux yeux de ses élèves-pensionnaires.

Albus Dumbledore, tour à tour malicieux, sage et réconfortant, incarne aussi l’émancipation intellectuelle. Pottermore

On peut être certain que les jeunes lecteurs s’y entendent à démêler leurs desseins, dont tous ne relèvent pas de la magie blanche, et qu’il convient de leur faire absolument confiance. Il s’en trouveront, cela dit, pour estimer que la figure d’un Mr. Keating, le bien peu conventionnel professeur du Cercle des poètes disparus, procède d’un charisme plus réaliste, pour le coup, en ce qu’il met au service de ses jeunes élèves et de la difficile métamorphose (« émancipation intellectuelle », diraient les philosophes) qui les attend, son verbe et sa culture, soit une tout autre forme de magie, du reste bien peu opérante, au vu du dénouement…

Faut-il aller jusqu’à prétendre que la magie et l’école sont les deux faces d’une même pièce ? C’est un peu ce que tout ce bric-à-brac magico-pédagogique tendrait nous faire croire. On ne tombera pas dans ce panneau-là. Il faut le dire, avec force de surcroît : l’ardoise magique, la sorcellerie pour les Nuls, l’apprentissage sans peine (et sans reproche), en deux ou trois formules passe-partout, tout cela relève bel et bien de la poudre de perlimpinpin. Ne nous trompons pas sur ce qu’il faut attendre de l’école. D’une part, il faut bien plus qu’un coup de baguette magique pour faire sienne l’exigence de discipline et d’apprentissage des savoirs dont elle est porteuse ; d’autre part, elle se perdrait s’il lui prenait fantaisie de se tourner vers la vogue actuelle de la thérapie, du coaching et du développement personnel venue tout droit des États-Unis.

Romantisme et superpouvoirs

Reste un fond de vérité que ces romans et films portent diversement en bandoulière : les « enfants particuliers » qui en constituent le centre, avec leurs mille et un dons, talents, pouvoirs, daemons, anges gardiens, etc., racontent une histoire commune d’empowerment, à rebours des plaisirs immatures et régressifs qu’ils entretiennent par ailleurs.

Bande annonce du film de Tim Burton, « Miss Peregrine et les enfants particuliers » où l’empowerment est celui des enfants.

Empowerment, le concept est anglophone et désigne un processus, presque une dialectique, menant, l’un comme l’autre, vers une montée en puissance des ressources et des facultés latentes chez l’enfant.

Bien sûr, il est inséparable d’une réflexion, ultra contemporaine, sur l’homme « augmenté », transhumain, mais il est bon de se souvenir que la croyance dans les « superpouvoirs » de l’enfant vient de loin.

« The echoing green », poème issu du recueil, « Songs of Innocence and of Experience » (1789), planche de 1825, William Blake. Metropolitan Museum of Art/Wikimedia

Elle vient du romantisme, au temps de William Blake et de William Wordsworth, pour qui l’enfant était le père de l’homme.

Elle plonge ses racines dans le rêve d’un Novalis, philosophe et partisan de romantiser le monde : « romantiser, écrivait-il, n’est rien d’autre qu’une potentialisation qualitative ».

Cette opération, encore totalement inconnue en 1798, deviendra clef à travers l’un des romans majeurs de Salman Rushdie.

‘Les enfants de minuit’ paru en 1981 recevra le Booker Prize la même année. Salman Rushdie

Ses « enfants de minuit », nés dans la nuit magique de l’indépendance indienne, le 15 août 1947, et dotés de pouvoirs plus abracadantesques les uns que les autres, avaient trouvé un lieu où se réunir et dialoguer, avant d’en être brutalement évincés.

Ce lieu n’était pas une école, pas un pensionnat, mais un parlement. Le parlement des voix, multiples autant que conflictuelles, à l’image de la démocratie indienne.

Histoire de rappeler que dans l’usage qui, hier autant qu’aujourd’hui, est fait du merveilleux, la dimension politique se doit d’être première si l’on tient à ce que la magie n’y soit pas de pure pacotille. Et c’est ainsi qu’à Poudlard comme à Jordan College, on apprend à battre en brèche les visées totalitaires qui prennent pour cible prioritaire les plus « particuliers » des enfants. Extension du domaine de la lutte à la magie, vous disait-on…

À qui appartiennent les images ? (2)

Sur le site de l’Agence d’images de la défense. ECPAD

Quels que soient nos métiers et les usages que nous faisons des images, nous tremblons devant la fragilité des supports, censés conserver les traces du passé et nous préserver d’une amnésie générale. L’immatérialité des images numériques est terrifiante car elle porte en elle le spectre d’une disparition soudaine, imprévisible et irréparable.

Perte d’identité

L’angoisse est d’autant plus grande qu’elle ne concerne pas uniquement la perte des images. La menace s’étend désormais aux données qui rendent possibles leur traçabilité et leur compréhension. Cette perte d’identité se présente parfois comme un programme éditorial : c’est le cas des nouvelles banques américaines d’images qui privatisent et font commerce des fonds sans se soucier de leur provenance, ni de leurs caractéristiques, et se satisfont d’un classement par mots-clés thématiques.

Si l’on interroge la base de données de Getty Images avec le terme « révolution », plus de 3 100 vidéos sont proposées.

Sur la même page, les images de la prise de la Bastille, issues d’une fiction télévisée non datée, côtoient des images anonymes de foule protestant sur la place de Maïdan, tandis qu’une troisième séquence montre, en gros plan, une explosion de feux d’artifice sur fond de drapeau libyen, le tout « à insérer dans votre panier ». Nulle part les coordonnées techniques des images ne sont signalées.

Ces pratiques, fondées sur les règles de la communication publicitaire, rendent impossible un usage honnête des archives audiovisuelles. Elles s’inscrivent dans une logique marchande qui tend à s’imposer dans le monde entier ; cette gestion des images se fait au détriment du modèle français né dans les années 1980 et, plus généralement, d’une éthique archivistique qui reliait la conservation d’images à un minutieux travail d’indexation et de catalogage.

Les producteurs et les cinéastes sont les témoins privilégiés de ces rachats de fonds qu’ils dénoncent sans pouvoir les freiner ; comment utiliser avec rigueur des images dont on ne sait rien ? Le transfert de propriété dans les mains de gestionnaires-investisseurs est dangereux à double titre : il menace les politiques patrimoniales des États et favorise une circulation sauvage d’images privées d’identité.

Images travesties

Cette perte d’identité prend un visage plus pernicieux encore lorsqu’elle est due au travestissement de l’image, au nom d’une « réalité augmentée ». Le risque est alors grand de voir la contrefaçon s’imposer à la place de l’original. Dans cette entreprise de falsification, ce ne sont pas les métamorphoses des images qui inquiètent, mais plutôt un processus de substitution qui ne dit pas son nom. Même si elle ne vise pas la suppression de la version originale, le surplus de visibilité de l’image retouchée peut en effet mettre en péril l’archive d’origine, la rendant tantôt inutile, tantôt moins « crédible ». Car ces plans trafiqués s’imposent avec plus de force dans l’imaginaire des spectateurs. Certains responsables d’archives partagent cette crainte et vont même jusqu’à envisager que le « détournement devienne sa propre vérité ».

Site Getty après une recherche vidéo sur le terme « révolution ». Getty

Ceux qui s’en émeuvent souhaiteraient faire appel au droit pour réguler ces pratiques, garantir la sauvegarde des originaux, sans limiter pour autant la variété de leurs usages. Mais la loi se révèle impuissante à protéger l’intégrité des images d’archives, car elle continue à rattacher leur protection aux notions d’œuvre et d’auteur, seul détenteur du droit moral. Or, l’image d’archive n’a pas toujours un auteur au sens où l’entend la loi. Le cas par cas de la jurisprudence constitue certes un rempart, mais l’absence d’un cadre juridique clair renforce le désarroi collectif.

Au-delà des peurs collectives et de ces nombreuses voix discordantes, des lignes de convergence s’esquissent pourtant. Les professionnels qui ont en charge les images d’archives souhaitent définir les règles d’un usage raisonnable de ces fonds précieux, sans prétendre pour autant légiférer sur les pratiques de chacun.

Créer un code de déontologie

La nécessité d’élaborer un code de déontologie s’impose. Il implique de redéfinir la propriété de l’image d’archives, prenant acte du vide juridique qui empêche d’en garantir l’intégrité. Pour autant, rédiger un décalogue qui distinguerait les bonnes pratiques des mauvaises n’est pas souhaitable. Il serait en revanche envisageable, comme le proposent certains, de constituer, au sein des institutions, des commissions ayant pour mission de débattre, au cas par cas, des projets en cours. C’est ce que fait le CNC lorsqu’il répartit l’argent public, sans qu’on lui reproche d’appliquer des critères de goût personnel, nécessairement subjectifs.

Dès lors, pourquoi ne pas concevoir également ce type de procédures dans les lieux chargés des biens publics que sont les archives audiovisuelles ? Composées de représentants de disciplines et de professions diverses, ces commissions consultatives ou légiférentes pourraient être les garantes d’un nouveau droit moral qui « relèverait des obligations de ceux qui font usage d’un document visuel, et non des prérogatives d’un possesseur ».

L’identification claire des sources, la possibilité pour le spectateur de retrouver la forme originale des images qu’on lui montre : autant d’« obligations » que beaucoup jugent inapplicables dans une salle de montage. Cette redéfinition du droit moral, découplée d’une propriété personnelle, n’est pourtant pas incompatible avec la pratique réaffirmée d’une licence poétique.

Les obligations des usagers à l’égard des images d’archives peuvent et doivent se matérialiser dans les formes esthétiques les plus variées, en fonction de la grammaire du film qui les intègrent, du geste artistique qui les emploie et du pacte qu’ils nouent avec le spectateur.

Les images d’archives, un bien commun

Un second point de convergence concerne la valeur des images d’archives, comprises non plus en tant qu’objets matériels, ayant une valeur marchande, mais en tant que biens communs. Les politiques patrimoniales, qui en ont pris acte depuis les années 1980, n’en tirent pas encore toutes les conséquences. Archiver, c’est « être conscient de la critériologie politique, économique ou autre […] qui gouverne ces stocks ». Il peut alors apparaître tendancieux de « favoriser des mécanismes de préférences en fonction de désirs actuels de chercheurs et/ou archivistes ». Se référer aux attentes présupposées d’un « grand public » ou au goût des internautes, mesuré au nombre de clics et de likes, ne l’est-il pas davantage ?

La pensée des critères de conservation et d’indexation ne peut donc se faire qu’en concertation avec ceux qui en ont la connaissance et l’usage, au premier rang desquels les milieux de la recherche et de l’audiovisuel ; c’est ce que font déjà certaines institutions d’archives.

Approche participative

Un second horizon très stimulant consiste à repenser l’archivage dans un processus de participation collective des citoyens. C’est ce que suggère le concept de l’« amateur éclairé » qui s’est notamment imposé grâce aux travaux de Bernard Stiegler et aux innovations pionnières de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) 18. Cette nouvelle manière de concevoir l’enrichissement des données par un public éclairé a l’avantage de rompre avec l’opposition entre professionnels et non-professionnels, entre producteurs et consommateurs ; elle promeut la figure politique d’un citoyen contributeur et coresponsable du patrimoine audiovisuel.

La couverture du livre de S. Lindeperg et A. Szczepanska, sorti le 19 septembre 2017 aux éditions Fondation Maison des Sciences de l’homme. FMSH

À qui appartiennent les images ? (1)

Une capture d’écran sur le site de l’ECPAD (Agence d’images de la Défense)

Les images filmées sont infiniment précieuses pour penser et interpréter le passé, écrire et transmettre l’histoire. Depuis quelques années, leur attrait s’accroît de manière exponentielle. Il se manifeste aussi bien dans les œuvres de création que dans les programmes audiovisuels, contribuant à façonner notre mémoire et nos imaginaires du passé.

Les usages des images d’archives soulèvent des problèmes historiques, politiques, éthiques. Leurs métamorphoses menacent parfois leur intégrité. Leur définition juridique souffre d’un flou persistant. Leur coût très élevé freine la production documentaire et l’expérimentation de formes innovantes d’écriture de l’histoire.

Ces questions entrelacées appellent un débat associant différentes professions et disciplines : historiens, philosophes, archivistes, juristes, réalisateurs, monteurs, producteurs, diffuseurs… Ces métiers travaillent sur des objets communs sans partager toujours le même langage ni les mêmes logiques. La compartimentation des savoirs et des expériences produit souvent fantasmes et malentendus. Ces tensions génèrent une demande d’outils théoriques permettant de penser des pratiques en constante évolution ; elles rendent nécessaire une réflexion sur le statut des archives.

Des images très prisées

L’« attrait » pour les images d’archives se manifeste aussi bien dans les domaines de la création et de la recherche que dans les programmes audiovisuels des industries culturelles. C’est à la télévision que ce phénomène de mode est le plus visible. Les responsables de programmation, encouragés par le succès de certains documentaires historiques, incitent les sociétés de production à concevoir des films à base d’archives audiovisuelles. Au rythme des grandes vagues commémoratives, ils entretiennent le goût pour l’histoire auprès d’un large public. Cette orientation éditoriale est portée par l’ensemble des acteurs du monde audiovisuel qui en tire des avantages.

Les producteurs, soucieux de l’équilibre économique de leur société, s’empressent de répondre aux commandes des chaînes – qu’elles soient publiques ou privées. Bien que ces projets, souvent très onéreux, dépassent les budgets moyens des films documentaires, ils peuvent obtenir des aides supplémentaires dont les règles d’attribution sont âprement discutées au sein de la profession. Cet engouement généralisé atteint aussi les réalisateurs qui recourent aux images d’archives de manière plus systématique. Lorsque le budget le permet, ils font appel à des documentalistes qui leur facilitent l’accès aux fonds et peuvent négocier le prix des images.

Car ce type de production donne lieu à des transactions complexes avec les institutions d’archives qui détiennent les supports. Les demandes sont traitées au cas par cas, sans barème financier clairement affiché, dans une opacité persistante qui favorise souvent des pratiques douteuses. La tentation est ainsi grande d’entretenir la confusion entre le coût lié au droit des images et leurs frais de reproduction. De fait, le prix d’une minute d’archives tombée dans le domaine public varie fréquemment en fonction du périmètre de sa diffusion alors même qu’il devrait être stable, ces images étant libres de droits.

Marchandages

Les acquéreurs ne protestent pas toujours contre ces abus. Les marchandages reposent en effet sur des accords tacites, des ententes réciproques, des liens d’interdépendance. Les producteurs de documentaires historiques peuvent difficilement contourner les institutions d’archives dont ils dépendent. Les responsables de ces lieux doivent quant à eux concilier leur pérennité économique avec leur vocation de conservation et de diffusion des images auprès de publics divers. Ces dilemmes sont particulièrement vifs au sein des lieux d’archives exerçant une mission de service public : les responsables de la conservation entrent parfois en désaccord avec ceux de la commercialisation car leurs objectifs diffèrent. Ces tensions soulèvent le problème fondamental de la hiérarchisation des missions dans un contexte de fragilité économique. Pourtant, si ces conflits sont régulièrement évoqués en coulisse, ils sont tus dans les débats publics.

Tensions exacerbées

Les tensions liées aux usages des images sont largement exacerbées par l’environnement numérique et ses nouvelles pratiques. Pour les lieux d’archives, l’ère de la numérisation généralisée est une chance en même temps qu’un fardeau. Elle facilite l’ouverture des fonds, leur accessibilité et leur consultation. Mais les capacités d’enregistrement numérique multiplient aussi de façon vertigineuse les archives audiovisuelles à collecter et à conserver, à inventorier et à indexer. Cette massification soulève de redoutables questions épistémologiques, méthodologiques, techniques, financières.

L’ouvrage de Sylvie Lindeperg et Ania Szczepanska. FMSH

Droits des auteurs versus droits des publics

L’environnement numérique conduit également à une mise en tension du droit d’auteur et à un bouleversement du modèle socio-économique sur lequel il a longtemps reposé. Après le secteur musical, le monde de l’audiovisuel se trouve confronté à une redéfinition radicale des modes de répartition de la valeur marchande des images et des films. La circulation de copies non autorisées accroît les réflexes défensifs. De nouveaux conflits opposent ainsi les droits des auteurs à ceux des publics. Ces revendications sont portées au nom d’une culture de l’échange et de la gratuité particulièrement vive chez les natifs du numérique.

Les formes traditionnelles du droit d’auteur sont également remises en question au nom de la liberté de créer à partir d’images existantes. De nouvelles pratiques de réemploi, comme le mash up, se multiplient sur Internet. Revendiquant le « braconnage culturel » cher à Michel de Certeau, certains créateurs militent dès lors pour un nouveau droit à innover et à expérimenter. Ils préconisent d’élargir les exceptions au droit d’auteur et d’adapter aux images le droit de citation. Un collectif français a ainsi lancé en 2014 une pétition pour « promouvoir une éthique et une pratique renouvelée de l’accessibilité aux images » présentée comme une alternative positive « au pillage et au détournement de la propriété intellectuelle ». Les pétitionnaires proposent de réduire considérablement les tarifs des images réemployées et de régler leurs droits sur les bénéfices générés par l’exploitation de l’œuvre. La vivacité des échanges atteste les crispations générées par ces nouvelles pratiques du Web ainsi que les retards du droit qui peine à s’adapter à un environnement en constante mutation.

L’objet de notre livre est précisément de lancer un débat en confrontant les points de vue et en décloisonnant les horizons professionnels. Il interroge les formes d’écriture de l’histoire, les contours de la licence poétique, la nature du pacte entre créateurs et spectateurs. Les dialogues présentés dans l’ouvrage réfléchissent à la conservation et au commerce des archives audiovisuelles ; ils imaginent les moyens de concilier le respect de l’historicité et de la propriété des images avec les libertés nécessaires à la création.

Le changement climatique vu de l’espace

Vue d’artiste d’Aqua, un satellite de la NASA en orbite autour de la Terre depuis 2002, chargé d’étudier le cycle de l’eau. AIRS/Flickr, CC BY

Le Centre national d’études spatiales a récemment présenté deux projets de surveillance des émissions de gaz à effet de serre (CO2 et méthane) par capteurs satellitaires. Les satellites, qui devraient être lancés après 2020, viendront donc compléter les mesures effectuées in situ.

À l’échelle mondiale, un tel programme de mesure du changement climatique depuis l’espace n’est pas une première : les satellites européens de la série Sentinel mesurent déjà, depuis le lancement de Sentinel-1A le 3 avril 2014, quantité de paramètres sous l’égide de l’Agence spatiale européenne. Ces satellites sont développés dans le cadre du programme Copernicus (Global Earth Observation System of Systems), mené au niveau mondial.

Depuis Sentinel-1A, ses successeurs 1B, 2A, 2B et 3A ont été lancés avec succès. Tous sont dotés de capteurs aux fonctions différentes : radar imageur – pour des acquisitions dites « tous temps », l’onde radar étant indépendante des conditions nuageuses, de nuit comme de jour – pour les deux premiers ; optique visible-infrarouge permettant un suivi de la température de surface des océans pour les deux suivants. Sentinel-3A comporte, lui, quatre capteurs dédiés à la mesure de la radiométrie, de la température, de l’altimétrie et de la topographie des surfaces (océans et terres).

Ces satellites viennent ainsi en complément de nombreuses missions spatiales déjà existantes aux niveaux européen et mondial. Les données qu’ils enregistrent et transmettent permettent d’accéder à un nombre considérable de paramètres, révélateurs du « pouls » de la planète. Ils concernent en partie l’océan (vagues, vents, courants, température) et montrent l’évolution des grandes masses océaniques. L’océan est le moteur du climat et ses variations, même faibles, sont directement liées aux manifestations atmosphériques dont les conséquences peuvent être parfois dramatiques (ouragans). Pour les surfaces continentales, les paramètres recueillis par les capteurs vont concerner les variations d’humidité et de couvert des sols dont les conséquences peuvent être d’importance (sécheresse, déforestation, biodiversité, etc.).

Des millions de données à traiter

Le traitement de ces données recueillies par satellite se fait à plusieurs niveaux : des laboratoires de recherche aux applications plus opérationnelles, sans oublier toute l’activité de mise en forme réalisée par l’Agence spatiale européenne.

La communauté scientifique se concentre de plus en plus sur les « variables essentielles » (physiques, biologiques, chimiques, etc.) qui ont été définies par des groupes travaillant sur le changement climatique (et en particulier le GCOS dans les années 1990). Il s’agit d’une tentative pour définir une mesure ou groupe de mesures (la variable) qui va contribuer de façon critique à la caractérisation du climat.

Il existe, bien sûr, un nombre considérable de variables, suffisamment précises toutefois pour être regroupé en indicateurs permettant d’attester, ou pas, que les objectifs du développement durable définis par l’ONU ont été atteints.

Le drone Boreal AJS 3 est utilisé pour réaliser des mesures à très basse altitude au-dessus de la mer. http ://www.boreal-uas.com/

La mise en évidence de ces « variables essentielles » peut être atteinte après traitement des données, en les croisant avec celles obtenues par une multitude d’autres capteurs, qu’ils soient situés sur terre, sur mer ou dans l’air. Les progrès techniques (à l’image de la haute résolution spatiale et temporelle) permettent de parvenir à des mesures de plus en plus précises.

Le programme Sentinel sert des champs d’application multiples : protection de l’environnement, gestion des zones urbaines, aménagement du territoire au niveau régional et local, agriculture, sylviculture, pêche, santé, transport, développement durable, protection civile ou encore tourisme. Parmi toutes ces préoccupations, le changement climatique figure au centre des attentions.

Pour l’Europe, l’effort consenti est considérable puisqu’il représente pour la période 2014-2020 plus de 4 milliards d’euros d’investissements. Mais le projet a également un potentiel économique très important, tout particulièrement en termes d’innovation et de création d’emplois : des avantages économiques de l’ordre de 30 milliards d’euros sont attendus d’ici 2030.

Comment naviguer dans ces océans de données ?

Les chercheurs, de même que les acteurs du monde socio-économique, sont à la recherche d’observations toujours plus précises et complètes. Mais avec cette couverture d’observation spatiale qui s’intensifie au fil des ans, la masse des données obtenues devient proprement vertigineuse.

Si un smartphone contient une mémoire de plusieurs gigaoctets, l’observation spatiale génère de son côté des pétaoctets de données à stocker ; et l’on devrait même bientôt parler en exaoctets, soit en milliards de milliards d’octets. Il faut donc développer des moyens de naviguer dans ces océans de données, tout en gardant à l’esprit que l’information pertinente n’en représente qu’une fraction : même si les données disponibles le sont en masse, les variables vraiment essentielles ne sont, elles, pas très nombreuses.

Identifier les phénomènes à la surface de la Terre

Les développements les plus récents ont pour objectif, à partir de signaux et d’images représentatifs d’une zone particulière de la Terre, de mettre au point les meilleures méthodes possible d’identification des phénomènes : vagues et courants à la surface des océans, caractérisation des zones boisées, humides, côtières ou inondables, extensions urbaines à la surface des terres, etc. Autant d’informations qui permettront de prévenir les phénomènes extrêmes (ouragans), gérer l’après-catastrophe (tremblement de terre, tsunami) ou veiller au suivi de la biodiversité.

La prochaine étape consistera à rendre ces traitements plus automatiques, en développant des algorithmes qui permettront aux ordinateurs de trouver les variables pertinentes dans le plus de bases de données possible. Il faut aussi y ajouter des paramètres intrinsèques et des informations de plus haut niveau : modèles physiques, comportements humains, réseaux sociaux.

Cette approche multidisciplinaire constitue une tendance originale qui devrait permettre de qualifier plus finement la notion de « changement climatique », au-delà de la mesure pour pouvoir apporter des réponses aux premières personnes concernées… c’est-à-dire nous tous !

À la recherche des parfums disparus : quand l’archéologie réveille nos sens

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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2017, qui se tient du 7 au 15 octobre, et dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


Notre insatiable soif de curiosité nous attire naturellement vers les sites archéologiques les plus prestigieux et vers les contextes visuellement sensationnels, par exemple une tombe monumentale avec défunt accompagné d’un riche matériel en métal.

Toutefois, en archéologie, ce sont parfois des indices très discrets, voire même invisibles à l’œil nu, qui apportent des informations susceptibles de renouveler nos connaissances.

Ainsi, le blog du Monde « Dans les pas des archéologues. Des fouilles au labo » s’est fait l’écho le 17 août d’une découverte archéologique apparemment modeste mais en fait exceptionnelle : des abeilles et des produits de la ruche conservés grâce à un incendie dans un habitat étrusque de la plaine du Pô, en Italie.

L’archéologie des produits de la ruche est un domaine de la recherche peu développé à cause du faible nombre de données conservées jusqu’à nous.

Si la cire d’abeille est révélée grâce aux analyses biomoléculaires, le miel et l’hydromel nous échappent en grande partie, hormis quelques rares attestations permises par la palynologie (l’étude des pollens conservés dans les strates archéologiques).

Sur le site de Forcello, où les archéologues ont découvert les abeilles et les produits de la ruche, les pratiques des apiculteurs étrusques ont pu exceptionnellement être conservées grâce à un violent incendie dans la fin du VIe s. av. J.-C. (vers 500). Un miel de grande qualité y était extrait mais aussi un produit particulier, le pain d’abeille (bee bread) aux grandes qualités nutritives et thérapeutiques. Les résultats des études archéobotaniques faites sur le site italien et publiés dans la revue Journal of Archaeological Science sont d’une grande importance scientifique car ils révèlent ce qui habituellement a disparu par dégradation naturelle.

Vase à parfum étrusque en forme de sanglier. VIIᵉ siècle av. J.-C. Musée de Cerveteri (Italie), CC BY

Une archéologie du biologique

Nous sommes dans le domaine de l’archéologie des produits biologiques, c’est-à-dire une archéologie portant sur la fabrication de produits alimentaires, médicinaux, cosmétiques à partir principalement de matériaux organiques. Le miel et la cire d’abeille appartiennent à ces catégories de substances biologiques amplement utilisées par nos ancêtres pour des emplois très divers, dont la fabrication de produits cosmétiques et médicinaux.

L’Université Bretagne Sud a piloté deux programmes internationaux de recherche (Perhamo et Magi), lauréats de l’Agence Nationale de la Recherche concernant l’archéologie des produits biologiques et plus particulièrement la connaissance des substances parfumées et médicinales dans l’antiquité grecque, étrusque, phénico-punique et romaine.

À l’interface entre sciences de la matière et sciences humaines, ces programmes reposaient sur une approche pluridisciplinaire combinant études archéologiques (typologie du matériel, épigraphie, études des contextes de découverte), historiques (textes et images), archéobotaniques (caractérisation des pollens) et analyses chimiques des contenus.

Ces analyses biomoléculaires permettent d’identifier les marqueurs chimiques des matériaux organiques qui ont été contenus dans un récipient en céramique, en verre, en pierre ou en métal. Les matériaux organiques ont, au cours du temps, subi un processus plus ou moins long d’altération et ont perdu leur morphologie d’origine (s’ils en avaient une). La chimie biomoléculaire permet d’accéder à l’invisible en retrouvant des marqueurs de matériaux organiques piégés dans les parois des récipients archéologiques, par exemple les marqueurs de vin, d’huile d’olive, de graisses animales…

Méthodes d’identification

La méthode la plus couramment utilisée est la chromatographie en phase gazeuse/liquide couplée à la spectrométrie de masse : une technique d’analyse qui sépare les différents composés d’un échantillon pour les identifier. Il s’agit en effet d’une méthode précise, sensible, adaptée à des produits biologiques simples ou complexes, dégradés ou mélangés. L’identification des matériaux repose sur deux étapes d’interprétation :

  1. chaque constituant moléculaire est identifié par son spectre de masse,
  2. les marqueurs sont regroupés en associations moléculaires caractéristiques de produits biologiques, d’où l’identification du matériau initial.

Cette méthode permet de caractériser les matériaux biologiques qui ont été contenus dans un vase antique et de fournir ainsi des données totalement inédites et d’un grand intérêt scientifique aux archéologues.

Les vases à parfum et à cosmétique sont très nombreux dans l’antiquité, attestant d’un usage à la fois quotidien et sacré des résines odorantes, des huiles parfumées et des onguents thérapeutiques.

Secrets d’apothicaires

En Europe méditerranéenne, c’est en particulier à partir du VIIe s. av. J.-C. que la mode du parfum se répand et donne naissance à un commerce maritime de grande ampleur.

Parmi les nombreux témoignages écrits et iconographiques, la poétesse Sappho de Lesbos, à la fin du VIIe, début du VIe s. av. J.-C., chante la volupté sensuelle des odeurs florales et des parfums orientaux :

« Combien de guirlandes tressées, de charmantes fleurs, tu enlaçais autour de ta gorge délicate ! Combien de vases de parfum, brenthium ou royal, tu répandais sur ta chevelure ! »

<imAlabastre (flacon à parfum) en albâtre grec du IVᵉ s. av. J.-C. Musée d’Apollonia (Libye), CC BY

Mais si les textes et les images sont relativement nombreux, nous ne disposons que peu d’informations sur la réalité technique et olfactive des parfums antiques, d’où la nécessité de recourir aux méthodes les plus modernes d’identification des contenus. Les analyses biomoléculaires des contenus de plusieurs centaines de petits flacons faites par le Laboratoire Nicolas Garnier dans le cadre des programmes de recherche Perhamo et Magi ont permis de révéler les secrets des apothicaires et parfumeurs de l’antiquité.

Il existait ainsi une forme ancienne d’hydrodistillation, la « protodistillation » ou distillation par entraînement à la vapeur avec un matériel en céramique. Mais la technique la plus couramment utilisée était l’enfleurage à chaud soit l’extraction des principes aromatiques d’un végétal par l’intermédiaire d’un corps gras porté à température constante. Le corps gras était plutôt végétal : huile d’olive, huile de lin, huile d’amande…

Des matériaux aromatiques extrêmement diversifiés (sauge, laurier, rose, iris..) étaient mélangés avec du miel et parfois du lait puis étaient mis à macérer dans une huile portée à température constante (60-70°). Étaient ajoutés des composants qui faisaient office de fixateurs et de conservateurs comme de l’oléorésine de conifère, du vinaigre de vin et parfois de la cire d’abeille.

Le résultat était une huile aromatisée à la rose, à la sauge, au laurier… qui pouvait se conserver deux ou trois ans et qui pouvait être mélangée avec d’autres huiles pour la fabrication de parfums complexes ou avec des composants minéraux (comme de la poudre de kaolin) pour l’obtention d’onguents médicinaux.

Prenons l’exemple d’un petit vase étrusque conservé au musée de Dinan, appelé un aryballe (flacon à huile parfumée) datant du VIIe s. av. J.-C.

Aryballe (flacon à parfum) étrusque en céramique du VIᵉ s. av. J.-C. Musée de Dinan, CC BY-SA

Une photographie aux rayons X permet de constater que l’intérieur de la panse est occupé par des nodules de tailles et de formes diverses. Observés à l’œil nu et à la loupe binoculaire, il s’avère que chaque nodule est fait de la même matière dure, cassante, de couleur brun clair à brun noir, composée d’une succession de minuscules strates superposées (de l’ordre de 0,1mm). La microscopie électronique a permis de révéler qu’il s’agit de kaolinite. La poudre très fine de kaolin, mélangée aux huiles parfumées, permettait d’obtenir une crème onctueuse. Au fil du temps, à l’intérieur de la tombe, les composants organiques de la crème parfumée se sont dégradés tandis que la matière minérale s’est solidifiée sous la forme de strates très fines qui se sont déposées et superposées au fond du vase.

Nous constatons à quel point la réalité olfactive et matérielle (consistance, couleur) des parfums antiques était ainsi différente de celle des parfums actuels.

En effet, à la différence des parfums contemporains, le principe des parfums antiques reposait sur la mymêsis de la nature, à savoir la captation et la conservation des exhalaisons florales et arbustives. Ce ne sont pas que des effluves agréables qui étaient recherchées, mais des odeurs marquant la présence du sacré ou agissant par leur pouvoir thérapeutique et prophylactique.

La qualité et la fonction d’un parfum dépendaient des matières végétales utilisées, de leur valeur symbolique, leur usage rituel et leur dimension magico-médicinale

La catastrophe de Liévin au cœur de la rentrée littéraire

En 2014, des drapeaux reproduisant le visage, le nom et l’âge des victimes ont été disposés à Liévin. Philippe Huguen / AFP

Le dernier roman de Sorj Chalandon, Le Jour d’avant, sélectionné pour le prix littéraire Le Monde, a pour principal mérite de remettre les gueules noires au cœur de l’actualité. Disparues en France depuis les années 1990, les houillères ont laissé des traces un peu partout à travers le pays : des paysages dévastés par l’exploitation du charbon, des alignements de corons dans le Nord-Pas-de-Calais, des maisons qui se fissurent en Lorraine, des musées de la mine à l’image de ceux du Molay-Littry en Normandie, de La Machine dans la Nièvre, de Noyan d’Allier ou encore celui de la Mine témoin à Alès dans le Gard, sans oublier le plus grand de tous, le Centre historique minier de Lewarde dans le Nord. Il reste aussi quelques chevalements qui continuent à dominer des carreaux de mines abandonnés.

Un roman qui évoque la catastrophe de Liévin. Editions Grasset

Quarante-deux victimes

Le 27 décembre 1974 le quartier des Six Sillons de la fosse 3 du siège 19 – dit Saint-Amé –, du Groupe Lens-Liévin, est le théâtre de la dernière grande catastrophe de l’histoire de la production de charbon dans l’Hexagone. Avec ses 42 morts elle réveille, chez les habitants de la région, le douloureux souvenir de celle de Courrières – 1 099 tués en mars 1906 – que seul le drame survenu en avril 1942 en Mandchourie, avec ses 1 549 morts, a dépassé dans le hit parade de l’horreur.

À 6h19 et à 710 mètres de profondeur, la petite centaine d’hommes descendus avant l’aube, en ce premier jour de reprise du travail après les fêtes de Noël, afin de préparer le chantier pour l’abattage, est victime d’une très forte explosion de grisou. Moins d’une soixantaine d’entre eux remonteront vivants à la surface. Le dernier rescapé encore en vie Salvatore Ranieri, dont le nom rappelle la contribution des ouvriers immigrés dans ce secteur, est décédé en février 2016. Ceux qui ont été tués au fond, dont les corps calcinés ont été retrouvés éparpillés à quelques 1 500 mètres les uns des autres, laissent presque autant de veuves et plus d’une centaine d’orphelins. L’accident est-il dû à la fatalité, comme le laisseraient volontiers entendre les responsables des houillères, ou à de la négligence de leur part dans la mise en application des consignes de sécurité, comme le pensent nombre de mineurs ? Le quotidien Libération parlera d’assassinat.

Cité des Garennes de la fosse n° 3 – 3 bis – 3 ter de la Compagnie des mines de Liévin. Wikipédia

Désigner le(s) responsable(s)

Le 31 décembre l’enterrement des victimes a lieu en présence de Jacques Chirac, premier ministre, qui promet que « toute la lumière sera faite » et « toutes les conséquences tirées ». À la suite des plaintes déposées par les syndicats CGT et FO, une enquête est lancée. Elle est confiée à un juge d’instruction déjà célèbre pour avoir fait condamner un notable local, lors de la fameuse affaire de Bruay-en-Artois : le « petit juge » Henri Pascal. Celui-ci commence, contre toute attente, par descendre dans les galeries concernées par l’explosion. Il y retourne à plusieurs reprises avec des experts indépendants et des syndicalistes, afin de tenter de déterminer s’il y a, ou non, eu des défaillances dans l’aérage et les grisoumètres, notamment.

En juin 1975 l’ingénieur en chef de la fosse 3, Augustin Coquidé, est inculpé. Trois ans plus tard, il est renvoyé en correctionnelle. À Béthune, en janvier 1981, les Houillères sont reconnues civilement responsables et condamnées à augmenter les pensions trimestrielles des veuves. À certaines, la paie de décembre 1974 de leurs époux, ne leur avaient-elles pas été versées déduction faite des trois derniers jours ? À d’autres, n’avait-il pas été demandé de régler le prix des vêtements de travail du mineur décédé ? Deux ans plus tard Coquidé, véritable bouc émissaire, est reconnu coupable d’homicides et blessures involontaires et condamné à une amende de 10 000 francs, plus 1 000 francs de dommages et intérêts pour les syndicats.

Le Grisou, par Constantin Meunier. Lukas — Art in Flanders/Dominique Provost

Si la hiérarchie de l’ingénieur évoque un temps, en parlant de la bataille juridique qui oppose l’entreprise aux représentants des travailleurs, « une comédie », si le « petit juge » est dessaisi et si une demi-douzaine de juges se succèdent après lui, pour la première fois dans l’histoire des mines du bassin du Nord-Pas-de-Calais, une société exploitante est reconnue comme étant responsable d’un accident et condamnée. Grâce, cette fois, à l’éloquence convaincante de Maître Henri Leclerc, défenseur des familles des victimes – des hommes entre 25 et 55 ans –, qui clamaient que pendant cette période de récession dans les mines les consignes minimales de sécurité avaient été totalement occultées ?

Depuis ce jour fatal, l’horloge de l’église de Saint-Amé marque 6h 19. En 2004, la ville de Liévin a fait installer, à l’intérieur de l’édifice, une sculpture polychrome d’un réalisme poignant du Britannique Raymond Mason : « Une tragédie dans le Nord. L’hiver, la pluie, les larmes » et des vitraux en l’honneur des morts du 27 décembre 1974. Enfin, rue des Six Sillons, un monument est dédié à ces 42 mineurs pour lesquels, paradoxalement sans doute, la fin déjà programmée de l’exploitation de la houille constituait un drame à venir.

Alors, sont-ils morts pour rien dans cet Enfer-les-Mines mis en vers par Aragon et chanté par Louis Ogeret ? Ces 42 noms inscrits sur la stèle Saint-Amé, énoncés lors des cérémonies de commémoration, comme celle du 27 décembre 2014 quarante ans après cette tragédie en présence du premier ministre Manuel Valls, ont-ils servi de leçon aux exploitations qui, y compris en Europe (Bulgarie, par exemple), ainsi qu’en Turquie, fonctionnent toujours dans des conditions très dangereuses ? Rien n’est moins sûr ! Le roman de Sorj Chalandon vient à point nommé raviver nos mémoires.

Faut-il être intelligent pour apprendre ?

Le laboratoire créatif

Le laboratoire créatif

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Ou pour être plus précis, faut-il être très intelligent ou juste un peu ?

Existe-t-il un degré, une limite en deçà de laquelle il est impossible d’apprendre ?

Cette chronique est dans la droite ligne et se nourrit des recherches et rencontres publiées sur mon site Les cahiers de l’imaginaire.

Des recherches récentes tendent à démontrer que des organismes totalement dénués de neurones ont la capacité d’apprendre.

Un exemple parmi d’autres : les myxomycètes. Il s’agit de petites masses gélatineuses que l’on confond souvent avec des champignons. En réalité, ce ne sont ni des plantes ni des animaux, mais plutôt des collectivités d’amibes.

Des expériences ont été menées par Audrey Dussutour de l’Université de Toulouse.

Un plat d’avoine a été placé hors de portée d’un myxomycète de laboratoire. Les myxomycètes raffolent de l’avoine. Pour satisfaire son appétit, le myxomycète devait ramper (les myxomycètes se déplacent très lentement) et emprunter un pont saupoudré de caféine (une substance que, contrairement aux humains, les myxomycètes détestent).

Dans un premier temps, la créature jugea le parcours trop difficile. Puis, petit à petit, elle accéléra son déplacement lorsqu’elle se trouvait sur le pont. Après quelques jours de cette gymnastique, le myxomycète apprit à se déplacer plus rapidement lorsqu’il se trouvait sur le pont jusqu’à ce que le contact avec la caféine ne l’incommode plus.

Que peut-on conclure ? Une explication possible est que le myxomycète a stocké des données d’information au niveau même des cellules dont elle est constituée (puisqu’il ne possède pas de neurones). Comment ? Pour l’instant les chercheurs l’ignorent, mais ils mettent de l’avant une hypothèse. L’apprentissage des myxomycètes se ferait par une modification de l’ADN de ses cellules. Il s’agirait en quelque sorte d’un apprentissage épigénétique sans qu’à aucun moment n’intervienne un système nerveux.

Plus étonnant encore, non seulement les myxomycètes peuvent apprendre, ils savent aussi transmettre leur savoir à leurs confrères. C’est ce que laisse à penser une deuxième série d’expériences menées par Audrey Dussutour. La chercheuse a fusionné (les myxomycètes sont des colonies d’amibes et peuvent donc être regroupées ou sectionnées) des myxomycètes habitués au sel avec d’autres pour lesquels le sel est une substance redoutable et non maîtrisée. Les myxomycètes fusionnés se sont fort bien tirés d’affaire pour franchir un pont saupoudré de sel. Et, une fois la fusion inversée, les myxomycètes néophytes ont à leur tour franchi le pont sans encombre, comme s’ils avaient tiré la leçon apprise par leurs confrères avec lesquels ils venaient tout juste d’être fusionnés.

De telles expériences nous rappellent que pour nous, humains, tout apprentissage est coordonné de manière centrale, au niveau du cerveau. Mais elles nous indiquent aussi que d’autres mécanismes sont à l’œuvre dans la nature.

Va pour la leçon que nous donnent les myxomycètes. D’autres êtres vivants nous renseignent aussi sur les mécanismes de l’apprentissage.

Les singes, nos proches cousins, et les corbeaux, sont eux aussi capables d’apprentissages parfois complexes. Nous oublions parfois que des apprentissages complexes résultent souvent d’une série d’associations simples.

spotted monkey monkey nut food x Wallpapers Craft.

Comme en témoigne la déconstruction de l’apprentissage chez les singes. Il s’agit d’une illustration de ce que l’on appelle en intelligence artificielle, le chaînage arrière.

Comment un singe, nommons-le Fred, a-t-il appris à fabriquer tout un arsenal d’outils en pierre pour décortiquer des noix ?

  1. Fred raffole des noix. C’est un élément-clé de l’apprentissage : la motivation intrinsèque. Si nous sommes motivés, nous persévérerons.
  2. Fred vole une noix (non décortiquée) à sa mère. Cette noix (non décortiquée) est associée au plaisir de manger son contenu.
  3. Fred n’est évidemment pas intéressé par la coquille, mais par son contenu. Il sait qu’il lui faut se débarrasser de la coquille, mais il ne sait pas comment il doit s’y prendre.
  4. Il observe sa mère. Elle sait comment casser des noix avec des roches. Pour Fred, casser des noix est, depuis un certain temps déjà, associé au fait d’en manger.
  5. Fred commence son apprentissage. Il manipule des outils de pierre. Progressivement, la manipulation des roches est associée à la gratification de manger des noix.
  6. De fil en aiguille, Fred devient un habile technicien dans l’utilisation des roches pour décortiquer des noix.

Les recherches sur l’apprentissage nous en apprennent autant sur les stratégies d’apprentissage adoptées par les autres formes du vivant que sur les nôtres. Elles nous forcent à élucider les approches que nous utilisons, consciemment ou non, pour acquérir de nouvelles connaissances, de nouveaux comportements.

La créativité s’apprend-elle ?

Ces expériences me font penser à l’apprentissage de la créativité. Il ne nous viendrait pas à l’idée de ridiculiser un enfant qui ne marche pas encore. Au contraire, on s’exclame à chaque petit effort, bravo… tu as réussi (et ce même si on l’aide) jusqu’au moment où il aura suffisamment confiance en lui pour faire ses premiers pas sans notre aide. Au même titre qu’on ne devrait jamais ridiculiser des tentatives d’expressions créatives, mais plutôt reconnaître chaque effort comme un signe d’avancement. Une grande aventure commence toujours par un premier pas si incertain et malhabile soit-il. Nous devons constituer des environnements stimulants qui encouragent plutôt que de miner et de ridiculiser.

Vous avez peut-être lu la chronique hilarante dans le New York Times d’Amy Sutherland, qui est devenue ensuite le best-seller : « What Shamu Taught Me about a Happy Marriage ».

Pour les recherches de son livre intitulé Kicked Bitten and Scratched, Amy Sutherland est allée au Moorpark Community College dans le sud de la Californie, une école pour les entraîneurs d’animaux exotiques. Elle a fréquenté des babouins, des cougars et un loup nommé Legend. Cette expérience lui a appris plusieurs choses qui lui ont été, semble-t-il, très utiles. D’où cette chronique dans le New York Times sur la façon dont elle a amélioré sa vie et son mariage en ayant recours aux techniques de formation animale qu’elle a apprises à cette école spécialisée.

Le cœur de cet enseignement repose sur le renforcement positif. Chaque petit effort est reconnu, le premier, puis le deuxième, puis le troisième jusqu’à la réalisation de prouesses étonnantes. Plutôt que de critiquer ce qui ne va pas, encourageons ce qui fonctionne. Le psychologue Alan Kazdin conseille aux parents de chercher les comportements qu’ils souhaitent voir se développer chez leur enfant. Dès que ce dernier fait un geste en ce sens, il faut l’encourager. Une première fois, puis une deuxième, une troisième… jusqu’à la centième fois. Miser sur les forces plutôt que de s’acharner sur les faiblesses. Une technique qui est aussi utilisée en entreprise, ce sera le sujet d’une autre chronique.

C’est en développant son muscle créatif chaque jour qu’on devient plus habile à jongler avec de nouvelles idées et de nouveaux concepts. Une microréussite doit être encouragée, puis une autre et une autre… apprendre à apprendre, c’est apprendre à développer des environnements où se manifestent ces soutiens mutuels plutôt que des milieux où les critiques fusent continuellement et découragent toutes initiatives.

Boucliers contre les casse-pieds !

Et si jamais, il y a des personnes négatives dans votre entourage qui vous minent le moral et découragent votre créativité, je vous recommande de lire l’essai de Frédéric Joignot, « L’art de la ruse pour vivre en paix avec les autres », un savoir-faire bien utile par les temps qui courent ! L’auteur ne manque pas de créativité pour partager les meilleures astuces conseillées par les philosophes et stratèges au cours de l’histoire.

Si vous avez des anecdotes à partager, ce serait extra. Avez-vous déjà tenté le renforcement positif et obtenu des résultats inespérés ? J’aimerais lire vos commentaires. Que pensez-vous de ces approches pour encourager l’apprentissage et la créativité ?

La longue histoire du zéro, ce « rien » si important

Graffiti représentant le zéro, ce symbole révolutionnaire des maths. Dirk Duckhorn/flickr (modifié), CC BY-SA

Un petit point gravé dans un morceau d’écorce de boulot marque l’un des événements les plus importants de l’histoire des mathématiques. L’écorce est en réalité un fragment d’un document connu sous le nom de manuscrit de Bakshali. Ce point est la première utilisation connue du nombre zéro. Des chercheurs de l’université d’Oxford ont récemment découvert que ce document est de 500 ans plus anciens par rapport aux dernières estimations, ils l’ont daté du troisième ou quatrième siècle après J.C. Une découverte majeure !

Il est aujourd’hui bien difficile d’imaginer comment faire des maths sans utiliser le zéro. Dans un système numérique, tel que le système décimal que nous utilisons, la position d’un chiffre est vraiment importante. Par exemple, la réelle différence entre 100 et 1 000 000 est la position du 1, le symbole 0 servant de ponctuation.

Cela dit, pendant des milliers d’années on s’en est bien passé. Les Sumériens, 5 000 ans avant notre ère, utilisaient un système « positionnel » mais sans 0. Dans des formes rudimentaires, un symbole ou un espace était utilisé pour distinguer, par exemple, 204 et 20000004. Ce symbole n’était néanmoins jamais utilisé à la fin d’un nombre, la différence entre 5 et 500 devait alors être déterminée par le contexte.

Une brève histoire du zéro

L’arrivée tardive du zéro est due, en partie, à une appréciation négative du concept de néant dans certaines cultures. La philosophie occidentale est remplie d’idées fausses à propos du néant. Parmenides, penseur grec du Ve siècle avant J.C., proclama par exemple que le néant ne pouvait exister, parce que parler de quelque chose le fait, de facto, exister.

Après l’avènement de la chrétienté, les dirigeants religieux européens expliquèrent que puisque Dieu est dans tout ce qui existe, alors toute représentation du néant devait être satanique. Dans l’espoir de sauver l’humanité du diable, ils bannirent rapidement le zéro de la société alors que dans le même temps, les marchands continuaient à l’utiliser en secret !

Dans la philosophie bouddhiste, au contraire, le concept de néant n’est pas seulement dénué de tout parfum démoniaque mais est une idée centrale dans les tentatives des adeptes pour atteindre le nirvana. Un tel état d’esprit, permet une représentation mathématique du zéro. En fait, le mot anglais zero est dérivé à l’origine du mot hindi « sunyata », signifiant « néant » et est un concept central dans le bouddhisme. Pour arriver au terme français, sunyata est passé par l’arabe cifron puis l’italien zefiro.

Le manuscrit Bakhshali. Bodleian Libraries

Après que le zéro a émergé dans l’Inde ancienne, il lui a fallu près de mille ans pour s’enraciner en Europe, bien après la Chine et le Moyen-Orient. En 1200, le mathématicien italien Fibonacci, qui amena le système décimal en Europe écrivait :

La méthode des Indiens surpasse toute méthode connue pour calculer. C’est une méthode fantastique. Ils font leurs calculs en utilisant neuf chiffres et le symbole zéro.

Cette méthode supérieure de calcul, clairement semblable à la notre, libéra les mathématiciens des opérations simples mais ennuyeuses, leur permit de s’attaquer à des problèmes bien plus complexes et d’étudier les propriétés générales des nombres. Par exemple, cela a permis le travail du mathématicien et astronome indien Brahmagupta, considéré comme le père de l’algèbre moderne.

Algorithmes et calculs

La méthode indienne est puissante car elle permet de générer des règles simples de calcul. Imaginez-vous en train d’essayer d’expliquer comment faire une longue addition sans utiliser un symbole pour le zéro. Pour chaque règle que vous pourriez inventer, il y aurait bien trop d’exceptions. Le mathématicien perse du neuvième siècle Al-Khwarizmi a été le premier à méticuleusement noter et exploiter ces instructions arithmétiques, ce qui allait rendre, au final, les abaques obsolètes.

De telles instructions mécaniques illustrèrent qu’une partie des mathématiques était automatisable et cela allait mener au développement des ordinateurs modernes. Le mot « algorithme » utilisé pour décrire un ensemble d’instructions basiques est d’ailleurs dérivé du nom Al Khwarizmi.

L’invention du zéro a également créé une nouvelle manière plus précise de décrire les fractions. Ajouter des zéros à la fin d’un nombre augmente sa grandeur ; ajouter des zéros au début de ce nombre, après la virgule, la diminue. Placer infiniment des nombres à droite de la virgule correspond à une précision infinie. Une telle précision était exactement ce que les grands penseurs du XVIIe siècle Isaac Newton et Gottfried Leibniz avaient besoin pour développer leurs travaux sur le calcul infinitésimal.

Ainsi l’algèbre, les algorithmes, le calcul infinitésimal, trois piliers des mathématiques modernes sont le résultat de la notation du néant. Les maths sont une science des entités invisibles que nous ne pouvons comprendre seulement une fois écrites. L’Inde, en ajoutant le zéro au système des nombres, libéra le vrai pouvoir des nombres, faisant passer les maths de l’enfance à l’adolescence et du rudimentaire vers sa sophistication actuelle