Un drone pour regarder courir les girafes

 

Course dans la savane. AuteureAuthor provided

Étudier des animaux sauvages est souvent difficile. Allez, par exemple, observer un rhinocéros de Sumatra qui fuira dès qu’il sentira votre odeur. Pour certaines de ces études, le drone pourrait se révéler un très bon outil. Reste à évaluer les enjeux de cette technologie sur les animaux, et son impact sur les recherches qui l’utilisent.

Si l’on s’intéresse à la locomotion de grands mammifères sauvages, éléphants, rhinocéros ou girafes, il faut se rendre sur le terrain : en effet, l’étudier en conditions de laboratoire est quasiment impossible en raison de la difficulté d’y reproduire les conditions naturelles de locomotion. Le récent recours à des GPS (géopositionnement par satellite) ou à des capteurs inertiels (par exemple des accéléromètres) a permis de caractériser la locomotion d’animaux dans leur milieu naturel. Mais elle nécessite l’accès physique aux animaux, pour fixer sur eux les appareils. Dans une communication parue dans PeerJ Preprints, Christopher Basu et ses collaborateurs ont proposé de tester l’utilisation de drones pour étudier le déplacement rapide de girafes en milieu naturel.

Aller filmer les girafes

Des chercheurs anglais et sud-africains ont donc utilisé cet outil pour filmer des girafes sur trois sites dans l’État libre (ancien État libre d’Orange) en Afrique du Sud. Dans un espace où les girafes étaient habituées à l’homme, les animaux suivaient une voiture roulant à diverses vitesses fixées par l’étude. Dans deux autres espaces plus sauvages, le drone faisait naturellement fuir les girafes. On verra que cela pose question.

Le dispositif utilisé pour filmer les girafes. Christopher Basu.Author provided

Mesurer les caractéristiques locomotrices d’animaux permet de comprendre leurs adaptations biomécaniques, c’est-à-dire comment ils bougent et comment leur squelette leur permet de bouger. Le but de cette étude pilote a été d’analyser l’allure de course de girafes afin de déterminer si elle était spécifique par rapport aux autres mammifères quadrupèdes.

Les objectifs étaient

  • de valider l’utilisation de drones pour mesurer des paramètres d’allure.
  • de déterminer l’allure des girafes à vitesse élevée et comment les paramètres de foulée changent d’une allure à l’autre.
  • de voir si la course des girafes diffère de celle d’autres mammifères quadrupèdes coureurs, notamment du fait de ses longues et fines pattes et de son long cou.

Durant la marche, les girafes utilisent une marche séquentielle latérale, c’est-à-dire que les membres d’un même côté du corps vont simultanément vers l’avant. C’est le cas des autres mammifères quadrupèdes lorsqu’ils se déplacent à faible allure.

La marche de la girafe (Christopher Basu).

Galop tournant

Mais à plus forte vitesse, les girafes n’utilisent pas le pas ou le trot comme allures intermédiaires, comme la plupart des mammifères quadrupèdes. Elles passent directement au galop et plus précisément au galop tournant. Dans le galop, les membres antérieurs et postérieurs fonctionnent par paires et peuvent heurter le sol de façon soit simultanée, soit décalée. Dans un galop tournant, les côtés gauche et droit ne fonctionnent pas de façon parallèle et les pieds « trailing », c’est-à-dire ceux qui se posent en premier, sont de part et d’autre du corps.

Course de la girafe (Christopher Basu).

C’est à une vitesse d’environ 12 km/h que la girafe change d’allure et passe de la marche au galop. Le galop de la girafe a été observé sur des vitesses allant de 12 à 25 km/h et est donc assez lent. L’augmentation de vitesse se fait en augmentant la longueur de la foulée et non la fréquence, ce qui est supposé réduire le coût énergétique. Pendant la course les mouvements du cou et ceux du tronc de l’animal sont découplés, ce qui s’accentue avec la vitesse.

Au cours de l’accélération, le décalage entre les pieds « trailing » et « leading » (ceux qui se posent en second) se réduit, ce qui augmente la durée pendant laquelle les deux pieds sont simultanément au sol. Cette caractéristique, couplée à une vitesse maximale limitée permettent à la girafe de résister aux contraintes liées au soutien d’un poids relativement important sur des membres plutôt graciles et allongés.

Quel est l’intérêt des drones ?

L’utilisation d’un drone pour cette étude sur la locomotion de la girafe a permis d’avoir accès à une plus grande quantité de données et d’estimer la vitesse de déplacement ainsi que des paramètres cinématiques (c’est-à-dire de mouvement). La difficulté majeure réside dans la calibration et les possibles erreurs de parallaxe (effet du changement de position de l’observateur sur ce qu’il perçoit). Pour les prochaines études, les auteurs suggèrent de privilégier une longue distance focale, ce qui minimiserait également le stress occasionné pour les animaux, et de bien centrer les sujets d’étude au cœur du champ de vue.

Le stress parlons-en ! Le récent développement des drones est à l’origine de la multiplication de belles vidéos montrant, de près, des animaux sauvages. Si l’intérêt esthétique est indubitable, les conséquences sur la faune sauvage sont rarement évoquées. Pourtant, une vidéo récente montrant un ourson ayant beaucoup de difficultés à rejoindre sa mère et se débattant dans la neige a relancé le débat. En effet, si cette vidéo semble de prime abord attendrissante, on se rend compte qu’en fait les ours sont dans cette situation difficile à cause du drone car, apeurés, ils le fuient ! Ceci montre que les animaux subissent un stress élevé causé par l’usage déraisonné de ces appareils. Si leur utilisation, notamment à des fins scientifiques, accompagnée de protocoles éthiques pouvait s’avérer positive, le recours aux drones sans de telles précautions est à proscrire absolument.

Taxe sur les transactions financières : des concessions pour relancer le projet européen

 

Comme à peu près chaque année, voilà la taxe sur les transactions financières (TTF) qui s’inscrit à nouveau à l’agenda des gouvernements européens. L’idée générale de cette TTF est de prélever quelques dixièmes de points de pourcentage (0,1 % à 0,5 %) sur les transactions boursières.

Le principe n’est pas nouveau : une taxe similaire existe au Royaume-Uni depuis plus de trois siècles sous la forme d’un droit de timbre (stamp duty reserve tax). Plus récemment, la TTF a été promue, entre autres, par le fameux économiste John Maynard Keynes, à la suite de la grande crise de 1929, pour limiter la spéculation à Wall Street, puis par James Tobin (Nobel d’économie) dans les années 1970 pour limiter la volatilité du marché des changes, qui a donné son nom à la taxe Tobin.

Immobilisme total

Depuis 2011, en réaction à la crise financière, la Commission européenne soutient un projet ambitieux de TTF à l’échelle européenne. Le problème ? En matière fiscale, tout projet doit être avalisé à l’unanimité par les pays membres. Autant dire que c’est pratiquement mission impossible. Certains pays sont clairement contre, comme le Luxembourg ou le Royaume-Uni (ceux qui sont plus généralement contre l’idée d’une harmonisation fiscale européenne), les autres font surtout mine d’y être favorables.

Fin 2012, la Commission trouve une parade pour remédier à la paralysie : poursuivre les négociations dans le cadre d’une « coopération renforcée », en obtenant le soutien d’au moins neuf États, le minimum requis par les textes européens. En 2013, onze pays acceptent de relever le défi : la TTF européenne devait voir le jour dès 2016 (juré-craché). En 2015, ils se retrouvent à dix avec le retrait de l’Estonie. Les discussions s’enlisent, sans qu’aucun gouvernement ne veuille endosser la responsabilité d’un échec en se retirant. L’immobilisme est alors total, le projet sans cesse repoussé.

Le Brexit relance le projet

Redonner souffle au projet ? C’est ce qu’a tenté le couple franco-allemand lundi 3 décembre, à l’occasion d’une réunion à Bruxelles des ministres des Finances des dix pays de la coopération renforcée. Comment ? Avec un argument imparable : finie l’idée de ralentir l’activité boursière, oubliée l’ambition de contraindre les opérations les plus court-termistes, l’objectif est désormais d’augmenter les contributions des pays membres pour compenser la perte fiscale que représente le Brexit (La contribution annuelle du Royaume-Uni au budget de l’UE s’élève à 15 milliards d’euros).

Gunther Capelle-Blancard

Comme l’explique le quotidien Les Echos : « les pays membres de l’Union européenne auraient d’autant plus intérêt à adopter la TTF qu’ils auraient le droit de déduire de leur contribution globale au budget européen le produit de la TTF reversé. Ce donnant-donnant risque de limiter la portée du gain potentiel pour le budget, mais il fait mouche alors que chacun va devoir augmenter sa contribution pour compenser le départ du Royaume-Uni ».

Extension du dispositif existant en France

La taxe serait donc beaucoup moins ambitieuse que prévu. Ce n’est toutefois pas une surprise. Au départ, le projet de la Commission se voulait le plus large possible, incluant notamment les produits dérivés ; il est aujourd’hui question d’une taxe limitée aux transactions boursières sur les plus grosses capitalisations (supérieures à un milliard). L’idée est en fait simplement d’élargir aux autres pays le dispositif qui existe déjà en France depuis 2012. Cette taxe a remplacé l’Impôt sur les opérations de bourse qui existait depuis 1893 et qui avait été supprimé en 2007 (pour soi-disant favoriser l’essor de la place financière de Paris). De manière assez ironique, ce nouveau dispositif s’inspire directement du stamp dutybritannique, quoiqu’avec un taux moins élevé : 0,3 % (et encore, le taux a été augmenté à deux reprises) contre 0,5 % outre-Manche.

Contrairement à ce que ses opposants redoutaient, l’introduction de la TTF en France n’a pas eu d’incidence négative sur les marchés financiers. C’est d’ailleurs ce qui a poussé l’Italiea adopté une taxe similaire dès 2013. La TTF rapporte aujourd’hui à l’État français environ 1 milliard d’euros par an.

Renoncement ou pas en avant ?

Toutes ces taxes ont en commun de ne porter que sur les transferts de propriété observables d’une journée sur l’autre ce qui, de fait, exclut toutes les opérations d’achat-vente réalisées dans une même séance de bourse. Le projet européen visait, lui, les transactions intrajournalières (intraday), voire les transactions dites à haute-fréquence (c’est-à-dire réalisée en l’espace de quelques millisecondes), dont l’utilité sociale est la plus douteuse. Difficile en effet d’imaginer que l’achat et la vente d’actions sur des périodes de temps si courtes contribuent à faciliter le financement des entreprises ou à améliorer les perspectives de rentabilité des investisseurs… Ces transactions représentent pourtant environ 80 % des transactions.

Le choix a donc été fait d’élargir. Non pas élargir aux produits dérivés et aux transactions haute-fréquence, mais élargir un dispositif existant – et qui a fait ses preuves – à d’autres pays, en particulier à l’Allemagne, l’Autriche et l’Espagne (la Belgique et la Grèce appliquent déjà une TTF – quoiqu’avec des modalités différentes – alors que les autres pays de la coopération renforcée ont des marchés boursiers de taille modeste). Avec l’idée, à moyen terme, de convaincre les autres pays européens aujourd’hui réticents. Faut-il y voir un renoncement ? Un pas en avant ? Un peu les deux certainement.

Les « gilets jaunes » et le génie politique français

Les « gilets jaunes » et le génie politique français

Aux abords des Champs-Élysées, le 1er décembre 2018. Geoffroy Van Der Hasselt/ AFP

« En France, il suffit que l’on soit quelque chose pour que l’on veuille être tout. […] En France, toute classe du peuple est idéaliste politique, et elle a d’abord le sentiment d’être non pas une classe particulière, mais la représentante des besoins généraux de la société. Le rôle d’émancipateur passe donc successivement, dans un mouvement dramatique, aux différentes classes du peuple français, jusqu’à ce qu’il arrive enfin à la classe qui réalise la liberté sociale […] »

Tirée de son introduction à la Critique de la philosophie du droit de Hegel, cette citation de Karl Marx invite à la réflexion au moment où le mouvement de mécontentement des gilets jaunes amorce une phase violente dont le dénouement paraît des plus indécis.

Un effet de miroir

À l’origine d’une hausse des taxes sur le carburant, le mouvement s’est progressivement « enflammé » jusqu’au saccage de l’Arc de triomphe, où des statues représentant la République et les hommes morts pour elle ont été lourdement dégradées. En quelques semaines, on est passé d’une jacquerie comme la France en a connu nombre de fois dans son histoire aux débordements qui évoquent davantage des extrémistes révolutionnaires venus, à leur tour, se greffer sur un mouvement d’apparence insurrectionnelle en détruisant les images d’un régime (la démocratie même ?) honni.

L’ironie de l’histoire est que l’homme qui a fait fi de certains corps intermédiaires (les partis politiques traditionnels) pour se faire élire à la présidence française en 2017 a en face de lui un mouvement qui lui a répondu – et ce même, au travers de tweets – en faisant fi à son tour de toute représentation intermédiaire : partis politiques, syndicats et même journalistes. Le créateur d’un parti qui prône la mobilité (La République En Marche) voit ainsi des manifestants bloquant ou libérant ce qui favorise ladite mobilité dans la France péri-urbaine : les péages d’autoroutes. Au milieu, la société civile, mais aussi les corps intermédiaires marginalisés, oscillent entre le désir d’encadrement et de récupération, le rejet (de la violence) et la sympathie (pour le mécontentement).

Mettre en branle le char de l’État

Depuis son accession au pouvoir, Emmanuel Macron a répété son dédain des corps intermédiaires dans l’exercice même de son autorité. Se positionnant lui-même en monarque républicain, il semble vouloir contrôler de très près le pouvoir législatif : il court-circuite les parlementaires, les autres élus politiques mais aussi les syndicats comme ses ministres et au long de certaines sorties médiatiques passe pour méprisant vis-à-vis des « classes moyennes et laborieuses » qu’il fustige.

Ce faisant, le président Macron a substitué aux partis politiques traditionnels et à leurs parlementaires son nouveau parti de centre droit, LREM. Au Parlement, il est donc parvenu à remplacer ceux qu’il avait réussi à congédier. Par la suite, il s’est efforcé de montrer qu’au début de chaque transformation radicale (ici, le paysage politique post-2017), l’autorité, l’ambition et la direction d’un chef sont seuls capables de mettre sur pied et en branle le char de l’Etat. Las ! Rapidement, d’aucuns ont regretté les mesures politiques qui ont favorisé une partie unique de la population au moment où le Président continuait encore à croire au mirage de l’adhésion massive qu’avait suscitée son élection.

Le « ici et maintenant » des gilets jaunes face au « en même temps » du Président

De l’autre côté, si les corps intermédiaires – politiques, syndicats, associations, presse – n’ont pas vu le phénomène Macron arriver en 2016-2017, ils ne parviennent pas davantage à canaliser ni à comprendre le phénomène actuel des gilets jaunes.

En fait, après avoir fait sauter le verrou des partis politiques traditionnels, Emmanuel Macron semble être allé plus loin en discréditant par ricochet le reste des corps intermédiaires. Comme suite à un effet retardateur, le pouvoir et l’opinion publique se rendent compte de l’effet de souffle d’une déflagration vieille déjà d’un an et demi. Cette déflagration est par conséquent plus qu’un retour de boomerang de la démocratie directe initiée par le Président lui-même comme le propose Gérard Noiriel. Il s’agit de la transformation en cours de la représentativité des parties prenantes de la société civile. Sans l’assurance qu’il en sorte quelque chose de vraiment différent.

À Marseille, le 1ᵉʳ décembre 2018. Clément Mahoudeau/AFP

Or cette transformation s’opère contre celui-là même qui en est l’un des instigateurs, qui en fut le principal bénéficiaire et qui risque d’en être la victime à présent. En effet, la personnalisation du pouvoir l’a entraîné, contre toute prudence, à concentrer sur lui l’ensemble des reproches pour lesquels il ne peut être tenu entièrement responsable au bout de 18 mois de présidence. En outre, comme l’a vu Jean Garrigues, la contradiction inhérente aux gilets jaunes repose sur le fait que leur démarche d’horizontalité politique se heurte à leur exigence d’une verticalité forte dans la décision politique.

Alors, un remaniement ministériel ? Improbable. Des allégements de taxe ou d’impôts comme le suggèrent à la fois les gilets jaunes et le Medef ? Certainement, mais cela se traduira au final par plus d’impôts plus tard, sinon plus de dette publique et de déficits, et moins de service public. Une réorientation de la politique suivie ? Nécessairement, mais à plus long terme. Une dissolution ? Ce serait un suicide politique et le début de plus grands troubles encore.

« Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef »

Car les tentatives de récupération, in media res, par certaines organisations syndicales comme politiques laissent sceptiques. Alors que les premières sont dépassées par des demandes qui ne sont pas seulement catégorielles, les secondes se raccrochent à une insurrection qu’elles veulent expliquer et justifier, à défaut de la guider.

Se présentant comme le relais, dans les journaux comme sur les plateaux de télévision, de l’opinion publique, certains dirigeants et opposants politiques souhaitent devenir les leaders d’un mouvement dont ils ne sont que les suiveurs. Ils font alors leur le mot que de Méricourt prêtait à Ledru-Rollin : « Il faut bien que je les suive, puisque je suis leur chef ». Leur discrédit n’en devient que plus patent là où le besoin de démocratie et donc de réflexion n’a jamais été aussi important.

Dans sa correspondance comme dans ses premières œuvres, Marx se plaisait à distinguer le génie national allemand, anglais et français. Au génie philosophique de sa terre natale, il opposait le génie économique de sa terre d’adoption (l’Angleterre) et le génie politique des Français qu’il admirait pour sa Révolution bourgeoise. Un siècle et demi plus tard, si on admet avec précaution l’hypothèse marxienne, il faut espérer que le sens des responsabilités de chacun permette de sortir de l’ornière actuelle.

Débat : Derrière la crise des « gilets jaunes », l’échec de l’université de masse ?

Depuis des décennies, en Occident, l’« économie de la connaissance » ne s’est pas conjuguée avec un partage des codes permettant la compréhension du nouveau monde.EQRoy/Shutterstock

La France est secouée et fascinée par le mouvement des « gilets jaunes », comme elle l’a toujours été par les révoltes qui en ont jalonné l’histoire. Elle craint ou espère y reconnaître l’éternel retour de la Révolution, qui a façonné sa spécificité française dont elle est fière. Le pays veut montrer une fois de plus au monde les vertus de la rébellion. C’est ce qui explique sans doute le mieux le soutien massif des Français à d’autres Français. Mais les uns et les autres ont sans doute tort cette fois. Non pas d’exprimer leur souffrance, par moments leur ire, mais de croire que ce mouvement de protestation est uniquement l’expression d’une histoire nationale.

La crise a évidemment des causes françaises, qui n’expliquent cependant pas tout. Depuis des décennies, en Occident, l’« économie de la connaissance » ne s’est pas conjuguée avec un transfert équilibré des savoirs, avec un partage des codes permettant la compréhension du nouveau monde. En conséquence, a été rendue impossible une critique libre de ce qu’Alain de Libera a appelé les faux prestiges et les vrais savoirs.

L’incommunicabilité croissante entre ceux qui croient tout savoir et ceux qui pensent que le savoir des élites n’est qu’une forme d’oppression déguisée mine les sociétés occidentales. Elle peut être la source de conflits dont nous ignorons encore toutes les conséquences. Les « sachants » ont évidemment tort de se croire infaillibles, car ce qui est le propre des sciences n’est pas l’absence d’erreurs mais la capacité à se remettre en question et à s’autocorriger. Les déshérités de la mondialisation s’illusionnent en pensant que faire tomber du piédestal ceux qu’ils perçoivent comme des rentiers du savoir suffirait à améliorer les états du monde et leur vie au quotidien.

Promesses déçues

Le monde occidental avait pourtant créé dans les années 1970 l’instrument qui aurait dû lui permettre de renouer le pacte intellectuel et scientifique, en faisant communiquer les savants et les moins savants : l’université de masse. L’université, accueillant de plus en plus d’étudiants d’une même classe d’âge, devait être le creuset et le levier d’une nouvelle chaîne du savoir, capable de garantir le partage progressif et critique des codes intellectuels et scientifiques.

Comment ne pas constater aujourd’hui que cette université est en train d’échouer dans presque tous les pays qui ont donné à cette institution quasi millénaire ses origines et ses lettres de noblesse ? Les élites d’Harvard, Stanford, Princeton ou Columbia n’ont ni réussi à partager leur savoir avec les laissés-pour-compte américains de la mondialisation, ni à les convaincre que la culture est le seul remède contre l’exclusion non pas des autres mais d’eux-mêmes. Les classes aisées issues d’Oxford, Cambridge ou de la London School of Economics ont échoué à persuader leurs concitoyens que, selon la formule consacrée, le brouillard dans la Manche n’isolait pas le Continent mais plutôt leur île.

Les professeurs de Bologne, l’« Alma mater », la première université, ou de la Scuola Normale de Pisa n’ont été ni écoutés, ni entendus lorsqu’ils ont essayé d’expliquer à leurs compatriotes que l’Italie ne se conçoit pas sans l’Europe, pas plus que l’Europe ne serait pas sans la Péninsule. De même, les intellectuels de la Sorbonne, du Collège de France, de l’École normale supérieure et des autres lieux du savoir, n’ont ni les moyens, ni sans doute l’intention, de se faire entendre par les Français qui ne les comprennent pas.

Une fracture culturelle

La chaîne du savoir est distendue et les médiateurs intellectuels, scientifiques et culturels que devraient être les millions de diplômés des universités ne sont plus capables d’assurer leur rôle de passeurs. Ce serait à eux, non pas d’expliquer la vérité des élites, qui peut être discutée et critiquée, mais de contribuer à la compréhension et à la discussion des nouvelles réalités.

On parle beaucoup de la fracture territoriale ou de la fracture sociologique qu’opposerait deux France, mais en écoutant les uns et les autres il apparaît que la fracture cognitive, l’impossibilité de confronter des savoirs si différents et de plus en plus autoréférentiels, est encore plus grave et plus porteuse d’incompréhension, et implicitement de violence, que les autres fractures sociales.

Elle l’est d’autant plus que les moyens d’information, Internet, les réseaux sociaux produisent un savoir qu’aucune critique de la méthode et des contenus ne philtre ni valide. Umberto Eco avait, parmi les premiers, alerté sur la déformation des esprits et du réel que les réseaux sociaux sont en train de produire. En même temps, la fréquentation à la hausse des sites Internet traduit aussi une demande d’information et de connaissance, à laquelle les lieux du savoir n’ont su répondre.

Si l’université française n’a ni favorisé un nouveau pacte culturel, ni assuré son rôle d’ascenseur social, ni même endigué le chômage de masse, c’est aussi parce que elle s’est progressivement transformée en une agence de l’employabilité immédiate. L’insertion professionnelle, liée à des compétences, par essence destinées à se périmer vite, est devenue son horizon principal.

Le malentendu de l’employabilité

On a confondu la vocation des filières professionnelles, qui doivent former prioritairement aux métiers du présent, et la mission de formations universitaires, qui doivent préparer aux professions de demain. Ce sont la transmission exigeante du savoir et le partage d’une méthode critique qui offrent à la fois la garantie la plus sûre d’une insertion professionnelle digne des efforts consentis et la capacité de comprendre, de s’approprier, de transformer et enfin de relayer les connaissances nouvelles.

En oubliant les vertus de la formation tout au long de la vie, on a contribué à former des travailleurs mal payés, des chômeurs potentiels, des exclus en puissance. Ce ne sont pas eux qui forment pour l’essentiel les rangs de la contestation actuelle, mais ce sont eux qui soit soutiennent des modalités d’action potentiellement dangereuses pour la démocratie, soit sont dans l’incapacité de dialoguer aussi bien avec les élites qu’avec ceux qui n’ont pas pu poursuivre leurs études.

En privilégiant un savoir de plus en plus lié à des compétences vites caduques, l’université n’a plus exercé véritablement sa mission d’incubateur et de creuset intellectuel et scientifique, et donc son rôle de liant culturel, social et moral. Or notre monde moderne manque cruellement de ces chaînons civiques que devraient être des diplômés des universités formés à la connaissance comme à une réalité qui mue.

Miser sur un pacte de la connaissance

Ce sont ces « classes moyennes du savoir » qui devraient être le trait d’union entre la communauté des médailles Fields et des prix Nobel et la France de ceux qui possèdent des compétences les condamnant de plus en plus à être exclus du monde moderne. Convaincre ces outsiders à devenir des insiders, à bénéficier d’une formation tout au long de la vie est une priorité pour la France. Elle réussira d’autant plus qu’elle sera accompagnée dans cette œuvre par ces corps intermédiaires du savoir que sont les diplômés des universités.

« Indocti discant et ament meminisse periti », rappelle un poète oublié du XVIIIe siècle, le Président Hénault ; si l’on veut que ceux qui ne savent pas apprennent et que ceux qui savent se souviennent que leur savoir est aussi mortel que leur corps, si nous souhaitons que toutes les communautés françaises communiquent, se comprennent et se respectent, il faut que l’école assure un apprentissage rigoureux des « savoirs premiers ».

L’université pourra alors à nouveau être le lieu qui garantit la pérennité du pacte de la connaissance, sans lequel aucune nation ne peut prospérer et l’humanisme ne peut fructifier. Il ne s’agit pas d’une énième réforme, d’une demande de nouveaux moyens pour les facultés françaises, mais d’affirmer clairement que le savoir est le seul antidote contre l’inégalité des chances, le seul bien qui garantisse une réussite tout au long de la vie.

Un tel discours ne peut être la réponse immédiate apportée aux angoisses et aux revendications de ceux qui crient leur mal de vivre, mais c’est sans doute la seule voie qui peut assurer à l’avenir la cohésion intellectuelle et culturelle du pays, sans laquelle nous sommes tous condamnés à l’échec.

Deux ou trois choses dont je suis presque certain à propos des « gilets jaunes »

Sur un rond-point, à Blois, le 24 novembre 2018. Guillaume Souvant/AFP

À la différence de la plupart des commentateurs que l’on peut entendre tous les jours donner leurs avis dans les médias, il est difficile pour un chercheur de s’exprimer sur un sujet sur lequel il n’a pas enquêté. L’enquête en sciences sociales n’a en effet pas grand-chose à voir avec les reportages télévisés que l’on peut voir ou revoir en quelques clics sur Internet, ni avec les verbatim rapportés ici et là par les journalistes et dont on ne peut pas présumer de la représentativité à l’échelle nationale, ni même à l’échelle locale d’ailleurs.

Plutôt que de se précipiter pour mettre des mots d’allure savante sur des choses mal connues, ou pour fournir des interprétations toutes faites informant davantage sur les représentations de leurs auteurs que sur la réalité qu’ils prétendent éclairer, on souhaite ici partager simplement quelques enseignements tirés d’une expérience de sociologue ayant, dans un passé récent, travaillé sur diverses formes de violences sociales et politiques (notamment les émeutes), ainsi que sur les stratégies sécuritaires (notamment le maintien de l’ordre) déployées à leur encontre par les pouvoirs publics.

Mettre à distance la fascination-sidération-répulsion pour la violence

« La violence » n’est pas une catégorie d’analyse, ni un ensemble homogène de comportements. C’est une catégorie morale. La violence, c’est ce qui n’est pas bien. Dès lors, on comprend que le spectacle de la violence produise des effets de sidération-fascination-répulsion qui empêchent de penser. De fait, les analyses que l’on développe généralement à partir de là sont, en réalité, triviales, donc sans intérêt.

Qu’une partie des gens soient capables de comportements violents est trivial. Nous en sommes tous capables dans certaines circonstances. Et en l’occurrence, des circonstances sont réunies. Ce sont donc ces circonstances et non ces violences qu’il faut analyser.

Que dans des grandes manifestations organisées à Paris les samedis se greffent des petits groupes venant régler leurs comptes avec l’État (les « casseurs ») ou d’autres venant profiter du désordre pour se remplir les poches (les pillards) est trivial. Cela se produit presque toujours (rappelons que la loi « anti-casseur » date de 1970). Et cela reste marginal – n’en déplaise à celles et ceux qui aimeraient pouvoir distinguer les « bons manifestants » (traduisez : les gentils) des « mauvais manifestants » (traduisez : les méchants). Ce découpage manichéen est infantile.

Dans ce genre d’événements, les circonstances sont déterminantes et tel manifestant par ailleurs « bon père de famille » peut se retrouver en comparution immédiate pour avoir jeter un pavé sur des CRS alors qu’il n’était pas venu manifester pour ça et que c’est la première fois de sa vie que ça lui arrive (voir les articles sur les profils très divers des personnes présentées à la justice à Paris comme en province). D’où, d’ailleurs, l’importance des stratégies policières de maintien de l’ordre sur lesquelles on reviendra à la fin de ce texte.

Cette concentration des discours politiques et journalistiques (à quelques notables exceptions près) sur « la violence » est donc un obstacle – volontaire ou involontaire – à l’analyse de la situation. C’est le moyen de délégitimer globalement les manifestants. La chose est classique. Nous l’avons constaté à d’innombrables reprises dans le passé avec les émeutes de banlieue. Et c’est un peu la même chose qui se reproduit ici, avec pour principale différence le fait que les émeutiers viennent défier le pouvoir dans les beaux quartiers de la capitale plutôt que de s’autodétruire dans leur coin.

Surpolitisation, un premier écueil qui empêche de penser

Le succès du mouvement des gilets jaunes ne peut que susciter la convoitise dans l’univers de la compétition politico-électorale. Toutes ces tentatives pour récupérer à leur profit la colère qui s’exprime sont aisément repérables et doivent être écartées. Il est évident que la colère est spontanée, qu’elle est partie de dénonciations de la hausse du prix des carburants mises en ligne et propagées dans les réseaux sociaux par des personnes qui n’ont, à aucun moment, agi au nom d’un quelconque mouvement politique ni même d’une quelconque idéologie.

Pour les mêmes raisons, il faut écarter les discours de celles et ceux qui profitent de ces tentatives de récupération politique pour déconsidérer le mouvement. Du genre : « les gilets jaunes sont noyautés par l’extrême droite » (ou par l’extrême gauche). Ce mouvement est un mouvement populaire, au sens des classes populaires et des petites classes moyennes qui composent la majorité de la population.

Qu’une partie des personnes qui composent les gilets jaunes aient, par ailleurs voté, pour Marine Le Pen ou pour Jean‑Luc Mélenchon à la dernière élection présidentielle est accessoire. Les plus précaires d’entre eux se sont, du reste, probablement plutôt abstenus. Rappelons, en effet, que l’abstention au second tour en 2017, en moyenne de 25 % – ce qui était inédit sous la Ve République (de même que le nombre de votes blancs et nuls) –, a atteint 32 % chez les ouvriers, 34 % chez les personnes gagnant moins de 1 250 euros par mois et 35 % chez les chômeurs.

Second écueil à éviter : la dépolitisation

Après la surpolitisation, la dépolitisation. C’est sans doute une variante du même mépris de classe (en tous cas de la même distance sociale) qui fait dire à certains commentateurs que les gilets jaunes n’ont, au contraire, aucune conscience politique et rien d’autre à dire que « l’essence est devenue trop chère » (voir en ce sens la première étude des contenus électroniques des sites des gilets jaunes).

À Frontignan (Hérault), le 3 décembre 2018.Pascal Guyot/AFP

De tels jugements, d’une part, mésestiment l’importance de ces variations de prix dans la vie quotidienne d’une partie de nos concitoyens, de même que l’importance pour eux de la voiture à la fois pour aller travailler en semaine et pour se promener en famille le week-end. D’autre part, ils mésestiment l’intérêt pour la chose politique qui habite la majorité de nos concitoyens quand bien même ils n’ont pas toujours les facilités de langage ou la confiance en soi nécessaires pour s’exprimer devant une caméra de télévision ou prendre la parole dans une réunion publique.

Les enquêtes d’opinion indiquent régulièrement que le problème n’est pas l’absence d’idées politiques de nos concitoyens mais le décalage grandissant – pour ne pas dire le gouffre béant – qui sépare ces idées de la compétition électorale et de la gouvernance politique qui en résulte, donnant ainsi l’impression à la majorité de ces mêmes citoyens que les responsables politiques se moquent d’eux et que la démocratie ne fonctionne pas.

Le fait que les commentateurs du débat public – élus, journalistes de plateaux, chroniqueurs, « experts » invités – soient presque tous parisiens n’est pas insignifiant. Il contribue à expliquer la mésestimation du rôle global et du budget de la voiture dont on vient de parler. Mais il explique sans doute aussi la mésestimation du soutien que reçoit le mouvement des gilets jaunes dans la population. Les sondages sont certes clairs à ce sujet, mais le résultat d’un sondage reste une information en soi abstraite.

Pour qui circule tous les jours en voiture, et pâtit bien entendu de tous les bouchons occasionnés par les occupations de rond-point, le très large soutien dont bénéficient les gilets jaunes est une évidence concrète qui s’entend (par les coups de klaxon) et se voit (par la présence d’un gilet jaune posé derrière le pare-brise des voitures, les appels de phare et les saluts de la main donnés par les automobilistes au passage des barrages filtrants). À nouveau, comme dans les émeutes, si seule une minorité agit, une majorité les approuve plus passivement. Et cette approbation joue un rôle très important dans le sentiment de légitimité morale que ressentent ceux qui agissent.

Prendre les citoyens au sérieux, replacer l’événement dans les structures

La colère des gilets jaunes doit donc être prise au sérieux. Et elle ne devrait pas surprendre. Elle s’inscrit en effet dans une évolution à la fois économique (le recul ou la stagnation du pouvoir d’achat), sociale (le creusement des inégalités, les difficultés du logement, de l’accès à l’université, la disparition des services publics de proximité…), territoriale (le déclassement réel ou ressenti des habitants des périphéries, des périurbains et des ruraux) et politique.

Cette dernière (l’évolution politique) est double puisqu’il s’agit à la fois du discrédit croissant des élites (tant politiques que journalistiques du reste) et de la crise de l’offre politique qui a abouti, en 2017, à un paroxysme dont on n’a peut-être pas assez réfléchi les conséquences.

Qu’Emmanuel Macron ait été élu par défaut ou par un concours de circonstances est une évidence que sa mise en scène d’un présidentialisme exacerbé ne rend que plus grotesque et énervante. Mais, au passage, les formations politiques classiques de gauche et de droite semblent avoir sombré durablement, et avec elles une partie de leurs relais syndicaux et associatifs. Du coup, la distance est maximale entre, d’une part, un pouvoir politique perçu comme l’appropriation des institutions par une petite élite parisienne de technocrates et de rentiers du monde économique et financier et, d’autre part, un « peuple » ou une « base » se retrouvant plus que jamais sans corps intermédiaires et sans médiation avec ce pouvoir politique.

Le désarroi des élus locaux – qui s’exprime notamment lors de leurs congrès annuels – est en ce sens révélateur et inquiétant. Il est du reste passé trop inaperçu, ou bien a été lui aussi trop vite ramené à de simples questions de fiscalité. Qu’un maire sur deux déclare être à bout et ne pas vouloir se représenter aux prochaines élections municipales, en 2020, est un fait qui peut également être pris comme un signal d’alarme.

Apaiser la colère plutôt que l’exacerber

Dans un tel contexte, la moindre des choses semble d’essayer d’apaiser la colère plutôt que de l’exacerber. Et de ce point de vue, même si les informations que l’on peut réunir à ce sujet sont partielles, deux choses semblent tout de même assez claires.

Le premier ministre, Édouard Philippe, le 4 décembre, à Paris. Ludovic Marin/AFP

La première est que le pouvoir politique serait bien avisé de donner à ses forces de maintien de l’ordre les mêmes consignes claires de retenue et de stratégie de désescalade que celles qu’il a manifestement données aux forces locales de police et de gendarmerie par le biais des préfectures. Le contraste est en effet saisissant entre l’inaction voire la relative bienveillance des policiers et des gendarmes sur les ronds-points de nos villes et villages d’une part, et ce qui s’est passé ces deux derniers samedis à Paris.

Entendons-nous bien : que la situation soit particulièrement compliquée pour les forces de l’ordre à Paris est une évidence. Ils ont peu de renseignements en amont, doivent gérer des multitudes de petits groupes différents et en partie imprévisibles, interviennent sur des quartiers ouest-parisiens qui ne sont pas les lieux habituels des manifestations, redoutent à juste titre l’infiltration de « casseurs » et pillards… Mais la bonne réponse est-elle de tirer les premiers ?

Nombre de témoignages de gilets jaunes signalent que, samedi dernier, à Paris, ils ont été attaqués à la grenade lacrymogène par des policiers dès le début de la matinée, lors même qu’ils se rendaient tranquillement aux points de rassemblement validés par la préfecture de police. Cela s’appelle de la provocation. Et le résultat est nécessairement de mettre ces manifestants encore plus en colère, pour ne pas dire en rage.

Quelle est donc la stratégie ? La tenue à distance ou la provocation ? La canalisation ou la nasse ? Le contrôle ou la charge ? On aimerait le savoir, plutôt que d’entendre simplement les journalistes répercuter la fatigue et la souffrance (bien compréhensibles) des policiers. Comme d’habitude, on connaît bien le nombre de blessés parmi les forces de l’ordre, mais on s’attarde beaucoup moins sur celui des manifestants (qui n’ont pas de syndicats pour les recenser de façon exhaustive).

Pourtant, le nombre de grenades tirées est semble-t-il inédit (14 000 en une seule journée selon l’AFP), et on note que les CRS et les gendarmes mobiles continuent à faire un usage extensif des pistolets Flash-Ball et autres lanceurs de balles en caoutchouc dont la dangerosité et finalement l’inutilité sont reconnues non seulement par les chercheurs, mais aussi – et depuis plusieurs années – par le Défenseur des Droits (qui a clairement demandé l’arrêt de leur usage dans les manifestations), et même par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN, dans son rapport de 2015).

Samedi 1er décembre, il est possible que, débordés le samedi précédent, CRS et gendarmes mobiles aient voulu au contraire faire une démonstration de force. Si une telle consigne avait été donnée politiquement, ce serait une faute. Et si une telle consigne n’avait pas été donnée politiquement, alors on peut se demander qui dirige la police ?

Enfin, une deuxième chose semble assez claire, c’est que le pouvoir politique ne doit pas attendre (espérer ?) un pourrissement de la situation pour faire la seule chose qui ramènera le calme et lui permettra de reprendre par la suite la main pour préparer plus sereinement l’indispensable transition écologique (qui n’en est hélas plus à deux mois près) : donner clairement raison aux gilets jaunes sur leurs revendications immédiates relatives au pouvoir d’achat.

L’absence d’interlocuteurs organisés ne peut pas être un prétexte et l’annonce de concertations à venir ne peut qu’être inaudible. Emmanuel Macron a sciemment personnalisé son pouvoir, il est peut-être temps pour lui de l’assumer jusqu’au bout en faisant un vrai mea culpa sur sa politique économique et sociale.

Aujourd’hui, trois articles pour comprendre les gilets jaunes : Les « gilets jaunes », qu’est-ce que c’est ?

Expliquer pour mieux agir

A Toulouse, le 1er décembre 2018. Pascal Pavani/ AFP

Souvent, les catégories des sciences sociales et celles de la vie quotidienne, de la politique et des médias reposent sur le même vocabulaire, ce qui est source de confusion. Il en est ainsi de l’expression « mouvement social », qui renvoie aussi bien à une conceptualisation sociologique ou de science politique qu’à des usages courants, ordinaires, quand une partie de la société se mobilise, qu’une lutte sociale fait l’actualité et par exemple qu’une grève paralyse la SNCF ou la RATP.

Et, pour compliquer le problème, les concepts, les définitions varient d’une école sociologique à une autre. De de ce point de vue, il faut être reconnaissant à The Conversation d’accueillir des articles qui témoignent de la vitalité des sciences sociales dès qu’il s’agit d’une mobilisation aussi importante que celle des gilets jaunes, tout en faisant apparaître la diversité des orientations théoriques des chercheurs.

Autant dire que si l’on veut qualifier l’action des « gilets jaunes » de « mouvement social », il est souhaitable d’indiquer ce que l’on entend en recourant à ce qualificatif. Ainsi, Thomas Roulet et Bertrand Valiorgue, dans leur article du 3 décembre, se réclament d’un courant fréquemment qualifié de « la mobilisation des ressources », et dont la plus haute figure fut l’historien Charles Tilly. Dans cette perspective, un mouvement social est un mécontentement mobilisant des ressources pour parvenir à des fins qui éventuellement incluent son institutionnalisation.

Différemment, pour le courant auquel j’appartiens, avec pour chef de file depuis une soixantaine d’années Alain Touraine, un « mouvement social » est la signification la plus élevée d’une action contestataire mettant en cause face à un adversaire social les orientations générales de la vie collective et présentant deux faces, l’une tendue vers un projet, l’autre défensive. On notera, au passage, que dans les deux cas – Tilly et Touraine –, la figure paradigmatique du mouvement social est donnée par le mouvement ouvrier.

La mobilisation actuelle des « gilets jaunes » comporte-t-elle, parmi d’autres, la signification singulière de « mouvement social », au sens auquel je me réfère ? De façon certainement réelle, mais aussi limitée.

Les deux faces des gilets jaunes

Lorsqu’ils demandent du respect, la fin du mépris ou de l’arrogance de la part du pouvoir, lorsqu’ils se disent citoyens, qu’ils veulent être entendus et écoutés au sommet de l’État pour faire connaître leurs souffrances et leurs difficultés, et qu’ils plaident pour une démocratie renouvelée, étendue, on peut admettre que les gilets jaunes s’inscrivent dans la logique d’un « mouvement social » tel que je l’entends.

Lorsqu’ils dénoncent la précarité, les revenus insuffisants pour une vie digne, qu’ils demandent à ne pas être les laissés-pour-compte du changement et des réformes, ils incarnent à haut niveau, là encore, la face défensive du mouvement, et beaucoup moins celle d’un acteur capable de se tendre vers une utopie ou un contre-projet de société. D’autres revendications n’atteignent pas ce stade de la mise en cause des orientations générales de la vie collective, et sont d’envergure plus limitée, par exemple lorsqu’est demandée l’annulation d’une mesure fiscale.

Il arrive, comme dans toute mobilisation d’ampleur, qu’à partir de là, des dérapages s’observent, par exemple racistes ou xénophobes. On notera simplement ici que le cœur des revendications est bien social, et n’a rien à voir avec les questions de l’islam, de la laïcité, de l’immigration ou de l’ethnicité. La question de la violence, par contre, mérite qu’on s’y arrête.

Violence et mouvement social

De façon générale, et c’est le thème principal de mon dernier livre, la violence est le contraire du mouvement social, en tous cas au sens indiqué plus haut. Elle surgit quand celui-ci ne parvient pas ou plus à exister et à se transcrire en action concrète, et transforme en rupture ce qui dans un conflit est de l’ordre de la relation, du débat et, éventuellement, de la négociation.

Le conflit met aux prises des adversaires, là où la violence oppose des ennemis. Mais cette dernière peut aussi être un élément du mouvement social, une composante à la fois stratégique et expressive. C’est même ainsi qu’il faut comprendre, à certains égards, les violences des samedi 24 novembre et 1er décembre derniers à Paris – sans oublier qu’il y en a eu aussi dans quelques autres villes de France.

À Paris, le 1ᵉʳ décembre 2018. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

Si l’on considère le profil des personnes interpellées et transmises à la justice, les violences parisiennes ont été le fait d’ultra (de gauche et de droite), de purs casseurs voire pilleurs venus souvent de la périphérie, et de gilets jaunes enragés, peut-être montés à Paris pour en découdre éventuellement avec les forces de l’ordre, peut-être portés par le climat insurrectionnel dans lequel ils étaient immergés. Ce qui déjà oblige à corriger l’image simpliste qui ressortait des premiers commentaires, le 24 novembre, pour lesquels il fallait distinguer entre les « casseurs », politisés ou non, et le mouvement à la base, très éloigné de la violence. Mais il y a plus.

Pour être visibles et audibles, et attirer l’attention des médias, les gilets jaunes sont déjà venus à deux reprises à Paris, et ont tenté de manifester au plus près des lieux symboliques du pouvoir. La réussite, de ce point de vue, a été dans l’impact médiatique dû aux affrontements avec les forces de l’ordre et non pas tant à une présence massive de « gilets jaunes », en fait peu nombreux.

La violence est à la fois nécessaire, ou utile, pour occuper le devant de la scène, et inacceptable pour nombre de gilets jaunes. Il y a là une ambivalence du mouvement, qui est sous tension entre l’importance que revêtait leur présence à Paris et la violence inéluctable qui en a découlé jusqu’ici. Il faut distinguer analytiquement, même si elles ont frayé ensemble, la violence qui constitue l’extrémité enragée du mouvement, et celle qui, en dehors, en est le contraire, une sorte alors d’anti-mouvement. Et il faut en même temps considérer la totalité de la violence dans sa relation fonctionnelle, voire légitimante avec un mouvement social qui est par essence, en lui-même, non ou peu violent.

Mouvement social et force politique

Un mouvement social n’est pas une force politique, mais ses acteurs se posent la question du traitement politique de ses demandes. Certains, en son sein, peuvent vouloir se transformer en parti, un peu comme Podemos a jailli des « Indignados » du 15-M en Espagne. D’autres considèrent que l’action politique peut être portée par un parti qui l’exprime, comme dans la social-démocratie au bon temps de la splendeur du mouvement ouvrier, ou qui le dirige sur un mode léniniste.

Les gilets jaunes sont loin, aujourd’hui, de pouvoir donner naissance à une force politique qui leur serait propre, et ne se reconnaissent dans aucun parti, même si le Rassemblement national et la France insoumise s’efforcent, plus encore que la droite classique, de capitaliser leur mobilisation. Leurs revendications initiales, limitées pour l’essentiel à des mesures fiscales, n’ont pas été immédiatement entendues par le pouvoir, et leurs demandes se sont complexifiées et diversifiées.

Mais il n’existe pas de force sociale ou politique capable d’en assurer le traitement institutionnel. Dès lors, elles s’agglutinent dans une confusion que des propositions politiques de changement global tentent de ramener à une formulation unique.

Référendum, dissolution, autoritarisme et VIe République

C’est ainsi que quatre tendances se dessinent, au moins.

La première – transmission en langage politique du discours des acteurs quand ils scandent « Macron démission ! » – consiste à exiger un référendum. Ce qui, dans la tradition française et compte tenu des circonstances, ne peut être qu’un plébiscite à l’envers : la question en serait dictée par les contestataires, et le résultat prévisible en serait la mise en échec du président, avec à la clé son départ.

A Marseille, le 1ᵉʳ décembre 2018. Clément Mahoudeau/AFP

La deuxième est une mise en forme politique de l’idée « dégagiste » selon laquelle il faut en finir avec les parlementaires en place. Elle passe par la dissolution de l’Assemblée nationale, et ne peut aboutir qu’à une cohabitation, puisque le président reste en place dans une telle hypothèse.

Troisième tendance : l’autoritarisme, qui commence à se faire entendre. Il est alors demandé à la tête du gouvernement un nouveau premier ministre qui ait de la poigne – le nom du Général de Villiers circule dans certains milieux, vraisemblablement à son corps défendant. Parfois encore, quatrième tendance, il redevient question d’un changement institutionnel radical, et le thème de la « VIe République » refait alors surface.

Ainsi, faute de niveau intermédiaire dans le système politique et social institutionnel, les demandes du mouvement deviennent des projets politiques au sommet. Elles ne sont susceptibles d’aboutir alors qu’au prix d’un spasme social prolongé et paralysant pour le pays, encouragé par des politiciens désireux non pas de voir ramener rapidement la paix, le dialogue et la négociation que de faire vivre les tensions incarnées par le couple paradoxal gilets jaunes–violence.

Un acteur défensif et… neuf

Dans la définition du « mouvement social » qui est la mienne, celui-ci ne se réduit pas à un épisode, une lutte, un moment ; il s’inscrit dans l’épaisseur historique d’un type de société, il en est l’acteur contestataire. Les gilets jaunes, dans la mesure où une de leurs significations est celle du « mouvement social », s’inscrivent bien plus dans le type de société qui se défait que dans celui qui naît – c’est ce que dit fort justement Daniel Behar sur ce site.

Les gilets jaunes incarnent, avant tout, le refus de faire les frais de cette transformation, ils sont l’acteur défensif d’un modèle qui a commencé à se décomposer avec la fin des Trente Glorieuses. Mais les mobilisations actuelles sont-elles dans la continuité avec d’autres, plus anciennes, liées au mouvement social de l’ère industrielle classique que nous quittons, le mouvement ouvrier ? Pas vraiment. Les grandes luttes des cinquante dernières années n’ont jamais été portées par les acteurs d’aujourd’hui, et les témoignages abondent de personnes d’un certain âge expliquant qu’il s’agit là pour elles de leur toute première expérience de l’engagement et de la manifestation.

Place de la République, à Paris, le 1ᵉʳ décembre 2018. Zakaria Abdelkafi/AFP

Pourtant, les comparaisons historiques vont bon train, y compris avec 1995. Ce qui n’est pas sérieux, et source de confusion et d’idéologie. Il faut une bonne dose d’incurie intellectuelle chez certains pour profiter de la situation présente pour régler on ne sait quels comptes avec des chercheurs s’étant exprimés en 1995 à propos de la mobilisation de l’époque, et suggérer une continuité avec 2018 : les acteurs de 1995 défendaient un modèle social assurant diverses garanties aux salariés et fonctionnaires ; ceux de 2018 demandent des mesures fiscales et sociales au profit de tout autres catégories.

Le mouvement des gilets jaunes est neuf, alors même qu’il exprime la fin d’un monde sans entretenir un quelconque lien avec le syndicalisme ou ce qui reste de la classe ouvrière comme telle. Il est encore plus neuf, et par contre installé alors dans un nouveau monde, si l’on considère ses formes de mobilisation, qui conjuguent le recours aux technologies modernes de communication, et la présence physique en des lieux multiples permettant la couverture de tout le territoire national.

Mais la technologie est une chose, le sens en est une autre : les gilets jaunes ne nous parlent guère de l’entrée dans un nouveau monde où ils auraient une place créatrice, y compris sur un monde contestataire. Tout au plus plaident-ils – on l’a dit – pour un renouveau de la démocratie, et expriment-ils ça et là une réelle sensibilité au thème de l’environnement.

Gilets jaunes, quel avenir ?

Un mouvement n’est pas une classe sociale, et encore moins une catégorie ou un ensemble de catégories sociales : les « gilets jaunes » sont socialement diversifiés, et donc indéterminés, les uns modestes, les autres moins, ils comptent en leur sein des femmes, et pas seulement ou principalement des hommes ; des jeunes, et des « seniors ».

Ils ont raison de ne pas vouloir faire les frais d’une longue mutation dont ils ont été les « oubliés » et les « invisibles », de demander des mesures sociales en leur faveur, d’exiger, aussi, du respect et de la démocratie. Mais ils ne constituent pas le sel de la terre, et leur mouvement pour l’instant n’invente aucun avenir au-delà de ce qu’exigent des politiques sociales et de dignité.

Il est injuste d’y voir une ébauche de fascisme, à l’italienne, car ils ne sont pas porteurs de revendications qui en donneraient l’image ; il est tout autant erroné d’y voir l’acteur contestataire d’un monde nouveau, car ils n’apportent pas d’appels au renouveau culturel, intellectuel, utopique, créatif – ou fort peu.

Céder à leurs demandes est à la fois nécessaire, voire incontournable, et périlleux.

« Gilets jaunes » contre Emmanuel Macron, aux racines de l’incommunication

Politico-médiatique

Place de la République à Paris, le 1er décembre 2018. Zakaria Abdelkafi/ AFP

Les conditions d’une négociation ouverte entre l’exécutif et les manifestants sont loin d’être réunies, ne serait-ce que parce que le mouvement n’a de culture organisationnelle ni des manifestations ni de la négociation.

Mais au-delà du défaut de structuration des « gilets jaunes », le plus inquiétant pour la suite des événements tient au terreau d’incommunication avec l’exécutif sur lequel le mouvement est en train de dégénérer. Les rhétoriques divergent et donnent à la situation présente toutes les caractéristiques d’une impasse, comme en attestent le verbatim des slogans et tweets des manifestants.

« J’ai été élu par choix, pour appliquer mon programme »

L’énorme erreur d’appréciation de l’équipe élyséenne et de l’actuelle majorité est de croire que le large succès de 2017 reflète un vote d’adhésion. L’incroyable ascension du candidat Macron a alimenté un narratif journalistique fait de fascination et d’aveuglement. Fascination pour un succès inattendu d’un novice en campagne électorale. Aveuglement quant aux conditions étroites de sa victoire. Aveuglement partagé par le premier concerné qui répète en boucle des formules du type : « Les Français ont voté pour le changement que j’incarne. » Répétons, martelons même, que c’est loin d’être le cas !

En effet, dès le premier tour, l’enquête Ipsos auprès de 4700 personnes, réalisée quelques jours avant le scrutin, montrait des lignes de faiblesse franches et massives. Parmi ceux se déclarant certains d’aller voter, les trois motivations testées pour le choix des candidats trahissaient un manque d’appétence pour le choix Macron.

Dans les trois cas, son score est le plus significatif par rapport à ces trois principaux concurrents. Il est le moins l’objet d’un vote d’adhésion (seuls 43 % votent pour lui car il leur convient), il est le plus un vote par défaut (31 %) et le plus un vote tactique pour effacer un adversaire indésirable (26 %).

Ipsos

Et quand on interroge les mêmes sur les qualités attribuées aux candidats, l’adhésion au programme macronien est minimale. 59 % des électeurs de Fillon s’apprêtent à voter pour lui parce qu’il « a un bon projet », idem pour 40 % des électeurs de Mélenchon, et seulement 37 % des électeurs de Macron et 34 % des électeurs de Le Pen (dont la dimension protestataire du vote l’emporte souvent sur le projet lui-même). Ce parallèle protestataire avec la candidate du FN se retrouve dans une autre réponse : 65 % des électeurs Le Pen veulent voter pour elle car elle incarne le changement et 64 % des électeurs Macron pour lui (contre seulement 39 % Mélenchon et 7 % Fillon).

Emmanuel Macron a donc raison sur ce point : il a réussi à incarner durant la campagne, le changement en politique, changement de génération, de style, de façon de faire de la politique, au dessus des partis traditionnels.

« Je veux moraliser et responsabiliser la vie publique, et renouveler la représentation nationale. » (programme officiel du candidat Macron, p.5)

Il a reconnu devant la presse présidentielle, le 13 février 2018, qu’il avait bénéficié d’une désespérance politique, affirmant avec lucidité :

« Je ne suis pas l’enfant naturel de temps calmes de la vie politique, je suis le fruit d’une forme de brutalité de l’Histoire, d’une effraction, parce que la France était malheureuse et inquiète. »

Il a donc pu laisser croire que le vote pour Macron et ses candidats aux législatives servirait à donner un grand coup de balai sur les forces habituelles de gouvernement (ce qui fut le cas), tout en renouvelant l’exercice du pouvoir au profit d’une démocratie plus directe et horizontale (ce qui n’est toujours pas le cas à ce jour).

« Maintenir le cap social-libéral »

Mais, surtout, son élection ne signifiait pas un changement de logiciel socio-économique vers un social-libéralisme en rupture avec la tradition sociale-étatiste interventionniste. Tous les malheurs de l’impopularité d’Emmanuel Macron reposent sur cette funeste analyse de s’être cru mandaté pour une politique néo-libérale qui n’était pas celle à laquelle aspiraient les Français, même pas une bonne partie de ceux qui ont voté pour lui.

Dans les études conduites sur la recherche des valeurs définissant « l’électeur social-libéral » lors des régionales de 2015, Luc Rouban peine à dégager plus de 6 % des enquêtés. Le socle idéologique des électeurs totalement en phase avec la synthèse programmatique originale offerte par Emmanuel Macron est donc extrêmement faible.

Si vous ajoutez que, d’après les mêmes calculs, « au total, son électorat réunit 63 % d’électeurs anti-libéraux, qu’ils soient de droite ou de gauche » (Luc Rouban, Le paradoxe du macronisme, 2018, p.56), les graines de l’incompréhension totale ne pouvaient que germer en quelques mois.

Le mirage de l’adhésion massive

Même s’il est encore impossible de disposer d’études précises et fiables dressant un portrait sociologique des manifestants, les propos recueillis face au micro ou sur les réseaux socionumériques montrent une population qui partage majoritairement quelques caractéristiques. Une large majorité n’a pas voté pour Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017, ni au premier tour – car beaucoup se disent si écœurés de la politique qu’ils ne votent plus –, ni au second tour, où il y avait pourtant un choix binaire très marqué entre deux visions du monde et deux visions de la démocratie républicaine.

Il faut rappeler, à cet égard, que seulement un peu plus de 43 % des électeurs inscrits ont choisi de voter Macron au second tour. Et un tiers d’entre eux ont préféré s’abstenir ou voter blanc ou nul. L’adhésion massive du pays n’est donc qu’un mirage dont la République en Marche s’est nourrie pour affirmer un plan radical de transformation du pays outrepassant les contestations syndicales et les résistances du terrain.

C’est cette lubie qui continue à nourrir le discours des responsables gouvernementaux, tel Benjamin Grivaux qui répète à vide un discours de fermeté (« On a dit que nous ne changerions pas de cap. Parce que le cap est le bon », dimanche 2 décembre 2018). Comme si le vote Macron avait été un vote massif d’adhésion et que ses électeurs se sentiraient trahis par tout réaménagement du rythme des réformes ou de certaines des mesures emblématiques qui les exemplifient.

Une telle posture remobilise fatalement une partie des manifestants, comme l’exprime ce tweet d’un opposant : « Ils sont inconscients, nous les #GiletsJaunes nous maintiendrons aussi le cap » (tweet, 2 décembre 2018). Elle alimente l’idée qu’il est déconnecté des Français : « #Macron ne changera pas de cap car il est idéologiquement dans une posture autiste » (tweet, 2 décembre).

Et l’on voit, dès lors, que l’allumette initiale qui mit le feu aux poudres (la nouvelle hausse des taxes sur les carburants) n’est plus d’actualité, et que face à la volonté farouche de ne rien lâcher sur cette programmation fiscale, le pouvoir est aujourd’hui aux prises avec une contestation élargie, débordant de revendications diverses, assez souvent contradictoires.

Le Titanic LREM (dessin circulant sur Facebook). DR

Une concession sur l’essence ne suffira donc plus à ce stade. Et cela permet aux contestataires de retourner l’accusation de blocage contre le Président :

« Le pompier pyromane #Macron constate son œuvre. Laxisme et entêtement » (tweet, décembre 2018).

Ce qui se traduit sarcastiquement avec une comparaison peu flatteuse avec le Titanic.

Le « en même temps » du « Président des riches » contre le « ici et maintenant » des gilets jaunes

Le discours de l’équilibre, du « en même temps » social et favorable à l’entrepreneuriat pour réduire le chômage, pouvait engendrer une diminution des craintes de déclassement vécues par beaucoup de membres de la petite classe moyenne. De même, la promesse sans cesse répétée de permettre à ceux qui travaillent de mieux vivre pouvait lever l’espoir de mieux vivre.

Le programme du candidat Macron (2017). DR

Mais l’agenda gouvernemental est apparu en décalage avec cette promesse d’équilibre : la hausse de la CSG et de certaines taxes tout de suite, les diminutions d’impôts locaux ou de charges sociales après ; la baisse de l’impôt sur la fortune (ISF) au plus vite (comme s’il y avait urgence à soulager le portefeuille des plus riches), mais un chômage qui ne diminue pas et qui s’accompagne d’un discours de la patience pour des résultats qui viendront un jour, quand les réformes de structures auront fait leurs effets… Sans que personne ne s’engage plus sur le moindre calendrier précis.

Les frustrations ont donc été exacerbées. Du coup, une quasi-unanimité anime les gilets jaunes sur la demande de rétablissement de l’ISF comme symbole de retour à ce qui serait perçu comme une forme de « justice fiscale ». Demande qui revient pour Emmanuel Macron à se renier totalement sur le plan de sa doctrine économique – ce qui est évidemment impossible pour lui.

« Faire ravaler sa morgue au président déconnecté »

Face à un discours légitimiste du pouvoir (« Nous avons été élus et bien élus », y compris aux législatives), les gilets jaunes opposent une illégitimité première et secondaire. Première, car ils ne se sont jamais reconnus dans la personne du candidat Macron, et secondaire, parce que ses déclarations et son action apparaissent comme hostiles aux intérêts des classes populaires. De nombreux indices en témoignent, là aussi, et on ne peut que s’étonner, voire se désoler, que l’équipe élyséenne et une majorité parlementaire trop enrégimentée s’en soient si mal aperçus.

Commençons par rappeler que l’affichage assez libéral du candidat Macron inquiétait déjà une part non négligeable des Français. Toujours selon l’étude Ipsos d’avril 2017, on remarque que deux Français sur cinq jugeaient son programme « inquiétant » et il inquiétait 63 % des électeurs Mélenchon et 86 % des électeurs Le Pen – deux catégories qui soutiennent des gilets jaunes et, pour certains, sont dans le mouvement.

Chacun le sait, le Président Macron, a été élu sur un discours de la bienveillance :

« Depuis 18 mois, j’ai une règle de vie, pour les femmes et pour les hommes, comme pour les structures, c’est la bienveillance. Donc je n’ai pas besoin, pour exister, de dire du mal des autres. » (France 2, 10 avril 2016)

Hélas pour lui, il a rompu le fil de la confiance sur ce point en multipliant depuis son élection, les petites phrases assassines à destination des Français qui ont été prises comme autant de marques d’humiliation à l’égard de ceux qui sont en galère, au profit des « premiers de cordée ». Redonnons ici un petit florilège :

« Je traverse la rue, je vous trouve du travail » ;

« Des Gaulois réfractaires au changement » ;

« On met un pognon de dingue dans les minimas sociaux » ;

« Les gens qui ne sont rien. »

Les graffitis sur les murs, les slogans écrits sur les gilets et les pancartes témoignent d’un fort désir de revanche sociale, de retour à l’envoyeur de ces formules jugées insultantes, avec un verbatim copié sur les énoncés présidentiels :

« OK Manu on traverse la rue » (graffiti avenue Kleber à Paris, 1er décembre 2018)

« La #Macrouille ne veut pas se rabaisser à discuter avec les Derniers de cordée » & « Coucou #Manu, comme tu l’as proposé lors de l’affaire #Benalla, je crois que des gens sont venus te chercher… » (tweets, 2 décembre 2018).

La situation paraît totalement bloquée, car les offensés considèrent que pareilles formules sont l’expression d’une morgue de classe et ne rêvent que lui faire ravaler ses mots, aucune excuse n’étant susceptible de laver l’affront :

« Son arrogance, son dédain et le déni de réalité de la misère des #GiletsJaunes va lui couter très cher. Son temps est fini ! »

« Votre suffisance et mépris a l’égard des #GiletsJaunes et corps intermédiaires ne vous permets plus de les convoquer comme des #laquais » (tweets, 2 décembre 2018).

Beaucoup de gilets jaunes vivent donc leur combat comme une quête de reconnaissance de leur égale dignité – ce qu’exemplifie ce slogan dessiné sur le gilet d’un manifestant parisien : « notre parole compte autant que la vôtre », la vôtre étant ici aussi bien celle du président de la République, que des élites, des puissants, des plus riches.

Dans pareil contexte, la volonté de rétablir des signes jupitériens de réhabilitation de la fonction présidentielle (ce qu’une partie de l’électorat de Macron attendait) vient se heurter à une hypersensibilité aux signes extérieurs de richesse de l’État. Ils lui dénient le titre de président des Français, tant ils considèrent qu’il vit en déphasage avec la situation réelle du pays.

Les travaux au palais de l’Élysée, la volonté de racheter toute la vaisselle de réception, de faire construire une piscine au fort de Brégançon sont vécus comme une déconnexion coupable par rapport aux temps si difficiles vécus par ceux qui triment :

« #Macron retranché dans son bunker, déconnecté de la vraie vie des Français ! »

« 430€ pour vivre et #Macron change la moquette de l’Élysée 300 000€… » (tweets, 2 décembre 2018).

La rhétorique insurrectionnelle de certains gilets jaunes

Le mélange d’impatience, d’injustice et d’offense est devenu explosif. L’exaspération s’accompagne d’une radicalisation du discours et des pratiques manifestantes. Car au-delà des casseurs professionnels, et des pillards opportunistes qui ont dévasté les rues de la capitale et d’autres grandes villes ce week-end de décembre, la parole de manifestants sincèrement habillés de jaune se radicalise. Une rhétorique insurrectionnelle se fait jour, qu’aucun dirigeant en exercice ne peut évidemment cautionner, surtout lorsqu’elle consiste à rendre la cible responsable des exactions qui la visent, et à minimiser la réalité des dégradations.

« Comment ne pas avoir envie de tout casser quand on voit que des millions de Français n’ont plus les moyens de vivre… et c’est à eux que #Macron a pris 5€… pour donner des milliards aux ultras riches ! » ;

« La France qui va bien et ses médias s’épouvantent de la « violence » pour dix pavés descellés et trois bagnoles renversées dans les quartiers riches. Mais bizarrement, la violence qui consiste à avoir 9 millions de pauvres et 150 000 SDF, ils n’en ont rien à cirer » ;

« Les germes de la violence étaient dans le pays. Emmanuel Macron, avec ses bons mots, ses petites phrases, ses choix mondialistes porte la lourde responsabilité de s’être transformé en catalyseur de cette haine. » (tweets, 2 décembre 2018)

Et même des intellectuels, comme le démographe essayiste Emmanuel Todd, justifient implicitement par amalgame le passage à l’acte :

« La vraie violence est celle du macronisme, elle consiste à mettre hors d’état de vivre des gens modestes… » (France 2, 2 décembre 2018).

Selon une logique de la juste fin qui justifie les moyens illégaux, le recours à la violence physique s’est donc installé dans les esprits. Pareille approche ne favorise évidemment pas la négociation en dépit d’une théorie de la pression maximale pour obliger le gouvernement à reculer, comme en mai 68 affirment les nostalgiques sur Facebook.

photomontage circulant sur Facebook

Elle ne favorise pas le dialogue, car le plus souvent l’assouvissement de sa rage est le principal moteur du passage à l’acte violent sans autre visée que d’assouvir encore et encore, pour revivre la satisfaction régressive ressentie sur l’instant de tout casser, de faire peur, de retourner un rapport de force quotidien qu’on vit comme écrasant et contraire à l’affirmation pulsionnelle de soi.

Si le pire n’est jamais sûr, la réalité d’une impasse est en revanche bien réelle tant l’incommunication est majeure entre les protagonistes.

CRISPR : construire des normes pour rattraper la science

 

La naissance de Lulu et Nana, si elle est définitivement confirmée et bien de la nature décrite par le chercheur chinois qui a organisé leur conception, ouvre un large champ de possibilités pour le futur. Les technologies biomédicales reposant sur les nucléases, dont CRISPR-Cas9 mais aussi les TALEn et les « Doigts de Zinc », ont un très large domaine d’intervention. Être capable d’intervenir de façon précise sur l’ADN ou l’ARN, éléments fondamentaux et constitutifs du vivant, c’est changer notre rapport au corps, aux soins et à la santé.

Cette transformation se fera dans les esprits avant d’être déployée par la puissance publique. Non pas que les États soient contre l’innovation médicale : ils sont bien souvent les premiers à être demandeurs, en particulier lorsque les techniques permettent de combattre les affections de longue durée (ALD), coûteuses pour les systèmes de santé. Le projet de loi de financement de la sécurité sociale, PLFSS 2019, actuellement en discussion au Sénat, prévoit ainsi dans son article 29 de compléter le dispositif d’expérimentation ouvert en 2018 pour « l’innovation du système de santé ». Près de 370 projets auraient déjà été déposés, et l’élargissement doit ouvrir la porte au soutien de projets plus ambitieux. Pour autant, le cadre actuel des recherches sur l’embryon en France ne permettra pas d’y faire naître les prochaines thérapies géniques in vitro, à moins que la révision de la loi de bioéthique devant intervenir au cours de l’année 2019 ne change radicalement la donne.

Les modifications génétiques sur le vivant ne sont pas un objet politique non identifié. Des décennies de débats sur les OGM (organismes génétiquement modifiés, désignant dans le langage courant des produits agricoles dont certains gènes ont été insérés par des techniques de génie génétique) ont structuré un fort clivage sur ces questions.

C’est la première rupture qui politise cette intervention. La promotion organisée beaucoup plus ancienne, de certains caractères de modification des génomes, n’avait pas fait de tels débats. La banane et la pastèque, parmi bien d’autres, ont aussi fait les frais d’une sélection peut-être plus utile à notre stratégie évolutive qu’à la leur. Les technologies et infrastructures biologiques et politiques capables d’intervenir sur les gènes ne sont donc pas nouvelles en elles-mêmes.

Le niveau de leur intervention qui est en train de changer quand on passe de la sélection à la précision, du plasmide à la nucléase, du maïs au grand primate. La technologie de gouvernement des modifications du vivant doit évoluer en conséquence.

Ambiguïté chinoise

Certains pays sont en avance sur d’autres sur ces sujets. Alors que les Européens ont toujours été précautionneux, la Chine avance à grands pas. Elle n’y a pas toujours été ouverte. Mais un signal important a été donné en 2013, lorsque Xi Jinping, président chinois, a livré lors d’un discours de politique agricole sa propre expérience du début des années 1960, époque de disette qui est restée traumatique dans l’histoire politique de la RPC.

C’est un sujet politique sensible : la Chine posséderait dans ses greniers une « réserve stratégique » de grain pour les cas d’urgence deux fois plus importante que ce qui serait considéré comme suffisant par les autres pays (six mois au lieu de trois).

En 2015, 3,7 millions d’hectares de cultures transgéniques (dont beaucoup de coton) étaient cultivés sur le sol chinois. La culture du maïs transgénique, parfois importé des États-Unis, reste problématique. La structure institutionnelle chinoise, portée par une conception de la séparation des pouvoirs étrangère à la nôtre et qui laisse peu de place à certaines formes de contestation sociale, permet parfois d’avancer vite sur des sujets considérés comme stratégiques.

Le passage de la modification génétique à l’humain sera peut-être d’autant plus facile que la présence de l’État dans l’intime est déjà intériorisée pour une bonne partie de la société chinoise. Des années de politique de l’enfant unique ont fait de la notion de « planning familial » une mécanique d’invasion de l’intimité procréatrice.

La modification de cette politique en 2016 n’a pas entraîné de rebond massif de natalité : l’idée de l’enfant unique « qualitatif », bénéficiant de la totalité de l’investissement familial dans son éducation, dans sa santé et dans la réalisation de son potentiel futur, semble fermement ancrée dans toute une partie de la société, notamment urbaine. Dans ce cadre, faire en sorte que l’enfant à naître soit issu d’un embryon dont on aura sélectionné, apporté et promu certains variants ne serait qu’un maillon de plus dans une longue chaîne. Le généticien Georges Church aurait commencé la liste des gènes à explorer, parmi lesquels se trouve CCR5 (Lulu serait homozygote sur le variant delta 32 de ce gène, ce qui lui conférerait une immunité innée à un certain type de VIH).

Antonio Regalado

@antonioregalado

Here’s my idea of fun: stay up late inputting @geochurch list of rare protective alleles (aka “Space Genes”) into the Chinese clinical trial database.

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Dans un tel contexte, si d’autres nations incorporent dans leurs schémas de planning familial ces nouvelles technologies de procréation, il nous sera difficile de rester en arrière par rapport à une certaine idée que l’on peut se faire de l’évolution. Ce serait même insupportable pour des parents porteurs de variants pouvant provoquer des maladies monogéniques graves de devoir se résoudre à prendre le risque de faire naître des enfants malades alors que la technologie pouvant les faire naître en meilleure santé existe dans d’autres pays.

Non, tout ce qui pousse en ville n’est pas pollué

 

Sur le toit d’AgroParisTech. AgroParisTech

Les projets d’agriculture urbaine se multiplient dans l’Hexagone, comme en Île-de-France où l’on recense actuellement 367 hectares d’initiatives dans ce domaine. La mairie de Paris s’est emparée de cette thématique pour en faire une promesse politique : en 2020, la ville souhaite comptabiliser 100 hectares de toitures et façades végétalisées, dont 30 hectares productifs, grâce notamment aux appels à projets Parisculteurs.

Cette médiatisation s’accompagne d’une prise de conscience croissante concernant la qualité sanitaire des cultures en ville – où la pollution est une préoccupation omniprésente – et les risques associés pour les usagers.

Est-il possible de produire sainement en zone urbaine ? C’est la question à laquelle un ensemble de travaux de recherche – initié en 2012 dans le cadre du projet de recherche T4Pet réalisé par une équipe de chercheurs d’AgroParisTech et de l’Inra, en lien avec les porteurs de projets d’agriculture urbaine – tente de répondre en s’appuyant plus particulièrement sur la qualité sanitaire des cultures conduites sur les toits potagers.

Sources de contamination en ville

Il existe deux voies principales de contamination susceptibles d’affecter les cultures urbaines.

Il y a tout d’abord la terre – dit sol ou substrat – dans laquelle les cultures poussent ; celle-ci peut les contaminer via le transfert racinaire du sol à la plante. Cette voie de contamination dépend du type de légume, des propriétés du sol et de la nature du polluant. Les légumes feuilles (salades, choux, épinards, etc.) et racines (carottes, radis, etc.) y sont ainsi plus sensibles que les légumes fruits (tomates, poivron, etc.).

Du côté des polluants, on notera par exemple que le plomb est un élément moins mobile que le cadmium, et que son transfert du sol à la plante s’avère plus important lorsque le sol est acide et pauvre en matière organique. La concentration totale d’un polluant dans le sol n’est donc pas un indicateur du risque, d’autres paramètres entrant en jeu pour que le polluant migre vers la culture.

Seconde voie de contamination, les dépôts atmosphériques et l’absorption des polluants par les parties aériennes des végétaux. Les légumes feuilles, comme la salade, sont plus facilement affectés que d’autres légumes, du fait de leur grande surface aérienne qui les expose davantage aux retombées atmosphériques.

À cela s’ajoute la voie d’ingestion directe de terre, lors du travail du sol par certaines populations (agriculteurs urbains, visiteurs jardiniers). Leur activité peut les exposer considérablement lorsque le sol utilisé est riche en polluants.

Notons enfin que le risque sanitaire relatif à la présence des polluants en agriculture urbaine ne dépend pas uniquement des teneurs en polluants dans les produits ou dans le sol ; le taux d’exposition des usagers via l’ingestion de légume ou de sols contaminés compte aussi.

Conversation France

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Agriculture urbaine en France, le jeu des sept familles http://bit.ly/2S6Xbwo 

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Polluants urbains et risques sanitaires

En matière de polluants atmosphériques, nous nous sommes intéressés plus particulièrement à deux types de polluants préoccupants pour leur effet potentiel sur la santé de l’homme – qu’ils soient cancérogènes ou provoquant le dysfonctionnement d’un organe.

Citons d’abord les éléments trace métalliques (ETM), souvent étudiés en agriculture urbaine car ils sont présents dans l’air, le sol et l’eau des villes. Dans l’air, on les retrouve dans des particules émises par les activités humaines – industrie ou trafic routier notamment.

Depuis 2000, ces émissions ont largement baissé en raison des évolutions réglementairesEn 2017, la concentration dans l’air des ETM les plus nocifs pour la santé humaine – comme le cadmium, le plomb, l’arsenic et le nickel – respectaient majoritairement les normes fixées par ces réglementations.

L’autre catégorie de polluants que nous avons étudiée – rarement suivie en agriculture urbaine – concerne les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP). Ces polluants organiques peuvent être rejetés dans l’air à l’issue de combustions incomplètes. Leurs principales sources sont le chauffage au bois et le trafic routier.

Ces molécules sont classifiées par différentes autorités de santé, en fonction de leur caractère nocif pour la santé humaine. La molécule benzo(a)pyrène (BaP), par exemple, a un effet cancérogène avéré. Trois autres HAP sont considérés comme cancérogènes probables.

Pour les ETM, la réglementation européenne n’impose de seuils maximums dans les légumes et les fruits que pour le plomb et le cadmium. Les autres ETM, comme le mercure et l’arsenic, sont eux réglementés dans les produits alimentaires.

En ce qui concerne les HAP, les plus dangereux (le BaP et la somme des quatre molécules les plus dangereuses, dite HAP4) font l’objet de la réglementation européenne pour les produits alimentaires transformés, comme les huiles, les herbes séchées ou la préparation d’aliments et de lait pour les nourrissons. Les seuils les plus bas fixés concernent les aliments pour les nourrissons. Aujourd’hui, il n’existe pas de seuil réglementaire pour les teneurs en HAP dans les légumes et les fruits.

Toits végétalisés à Paris

Dans le cadre de notre étude, nous avons choisi d’étudier les toits potagers, cette forme d’agriculture urbaine se développant aujourd’hui rapidement.

Ces toits visent la production de fruits et de légumes, d’herbes et de fleurs comestibles pour une consommation locale. De nombreuses entreprises ou associations, comme TopagerCultures en ville ou Veni Verdi, installent ce type de toitures à Paris.

Les cultures sur toits sont essentiellement concernées par la pollution liée aux retombées atmosphériques ; les voies de contamination par les sols/substrats évoquées précédemment restent à la marge dans la mesure où les toits potagers utilisent des substrats d’origine et de qualité connues. Ici, les terres sont constituées à partir de matériaux apportés par l’homme, comme du compost de déchets verts, du bois broyé, du marc de café, etc. Ces substrats sont souvent très peu chargés en polluants, tenus qu’ils sont de répondre à des normes de qualité, telle que la norme NF U44-551 relatives aux supports de culture.

Pour les mêmes raisons, l’ingestion de substrat par les personnes qui travaillent le sol (agriculteurs ou jardiniers) n’est a priori pas une source d’exposition notable – contrairement aux formes d’agriculture urbaine en pleine terre ou aux cultures en serre sur sol parfois contaminé.

Dix potagers expérimentaux

Dans le cadre de nos recherches, nous avons étudié dix potagers installés en région parisienne : quatre d’entre eux se trouvent sur le toit de centres commerciaux (Porte de Versailles, Vélizy-Villacoublay, La Défense et Levallois-Perret) ; quatre autres couvrent les toits de sites de la RATP ; un potager expérimental a vu le jour sur le toit d’AgroParisTech ; enfin, un potager productif est situé sur le toit du parking du magasin Carrefour à Villiers-en-Bière.

Les expérimentations sont menées dans des bacs remplis de substrat constitué de bois broyé, de déchets de champignonnières – marc de café et de mycélium de pleurotes – et de compost de déchets verts.

L’intensité du trafic routier à proximité des sites est très contrastée. La circulation oscille en effet entre 1 000 voitures par jour pour le toit d’AgroParisTech et 250 000 voitures par jour pour les axes routiers majeurs des autres sites. Par ailleurs, la hauteur des bâtiments varie entre 3 et 20 mètres.

Potagers expérimentaux.

Des blettes, des choux et des poivrons

Les concentrations des deux ETM réglementés – plomb et cadmium – ainsi que celles relatives au mercure, ont été mesurées dans trois types de légumes (feuilles, fruits et racines) pour chaque expérimentation.

En analysant 30 à 45 échantillons par type de légume lavé – tomates, carottes, radis, fraises, laitues, blettes, choux, poivrons – nous avons constaté que les teneurs des trois ETM restaient en moyenne entre 3 à 5 fois en dessous des seuils réglementaires européens pour l’ensemble des sites étudiés.

De même, les concentrations en BaP et HAP4 ont été mesurées dans les légumes feuilles sur les toits de la RATP et d’AgroParisTech. Les 45 échantillons de légumes lavés – salades, batavias et blettes – ont révélé des teneurs en HAP les plus dangereux en dessous des limites de quantification mais aussi en dessous des seuils réglementaires les plus bas fixés par la Commission européenne – ceux de préparations pour nourrissons.

Les résultats mettent en évidence l’effet du lavage et de l’épluchage des légumes sur les teneurs en polluants.

Nous avons aussi constaté l’effet du site (présence de barrières physiques et hauteur) sur les teneurs en polluants. Plus on s’éloigne du niveau du sol, plus celles-ci diminuent. Quant à la présence de barrières physiques et leur positionnement par rapport à la source de pollution, ils peuvent aussi réduire les teneurs en polluants.

Ces résultats de recherches, hormis ceux du toit d’AgroParisTech déjà publiés en partie, sont en cours de valorisation.

Conversation France

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Toits potagers en ville, ce n’est pas que pour faire joli http://bit.ly/2HDjdmg 

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Écosystèmes innovants et bienfaits sociaux

À Paris, dans les conditions précises que nous venons d’évoquer et pour les polluants étudiés, les légumes classiques issus de potagers sur les toits respectent la réglementation en vigueur. À condition, on l’a vu, d’appliquer les bonnes pratiques de consommation : lavage et épluchage des légumes.

Mais avec l’émergence de nouvelles cultures, pour lesquelles on dispose de très peu de données, il est indispensable d’étudier leur sensibilité vis-à-vis des retombées atmosphériques. On pense ici aux herbes aromatiques – omniprésentes dans les projets des agriculteurs urbains ou bien encore le houblon, utilisé pour brasser de la bière, une nouvelle spécialité parisienne.

Il faut également considérer les services rendus par ces écosystèmes innovants – comme la rétention d’eau de pluie, l’accueil de la biodiversité – et leurs bienfaits sociaux (actions pédagogiques, accueil des citoyens).

Enfin, compte tenu des différentes voies possibles de contamination, il est nécessaire de s’assurer de la qualité des substrats utilisés – notamment les déchets verts en raison de la présence de végétaux cultivés en zones urbaines – dans ces formes agricoles afin de limiter les voies de transfert racinaire et de l’ingestion de sols. Ces deux voies sont notamment à considérer lors des installations d’agriculture urbaine en pleine terre sur les sites pollués.

Notre programme de recherche participative Refuge (« risque en fermes urbaines : gestion et évaluation ») propose une méthodologie pour évaluer et gérer le risque dans les micro-fermes urbaines face à la problématique de la pollution du sol.


Stéphane Besançon, Anne-Cécile Daniel, François Nold, Laura Bessouat, Antoine Juvin et Anne Barbillion ont participé à la rédaction de cet article.

Agriculture urbaine en France, le jeu des sept familles

Un employé de la startup Aéromate aménage la toiture d’un des bâtiments parisiens de la RATP. Benjamin Cremel/AFP

L’agriculture urbaine, on en parle beaucoup, mais qu’est-ce que c’est exactement ? Quelle différence avec l’agriculture « classique » ? Quelles différences entre fermes rurales et fermes urbaines ?

Si plusieurs définitions – comme celle du Canadien Luc J.A. Mougeot (2000) et celle des Français Paula Nahmias et Yvon Le Caro (2012) – et plusieurs typologies – comme celles proposées par le CeremaExp’AU ou l’IAU – ont été avancées ces dernières années, nous nous référerons ici à la définition de Mougeot, qui définit l’agriculture urbaine comme :

« Une production située dans (intra-urbaine) ou à la frange (péri-urbaine) d’une ville, cité ou métropole qui produit, élève, transforme et distribue une diversité de produits alimentaires ou non, (ré)utilisant largement les ressources humaines et matérielles, produits et services trouvés dans et autour de la zone urbaine et fournissant des ressources humaines et matérielles, produits et services majoritairement à cette zone urbaine. »

Pour présenter ces formes variées, nous avons choisi de jouer au jeu des sept familles, chaque catégorie d’agriculture urbaine correspondant à un groupe. Nous décrirons pour chacune l’histoire de ses formes anciennes (ancêtres et parents) et celles de ses formes actuelles (enfants).

Commençons les présentations sans plus tarder.

1. La famille « Pieds dans le sol »

Famille historique du milieu urbain, celle-ci a bien les pieds sur terre… mais les fermes de cette catégorie subissent aujourd’hui de plein fouet deux problématiques récurrentes : l’accès au foncier et la pollution.

On pourrait faire remonter l’ancêtre de ce premier ensemble aux potagers des nobles, à l’image du célèbre « Potager du Roy », créé au XVIIe siècle à Versailles pour fournir fruits et légumes à la cour de Louis XIV.

Les parents en constitueraient une déclinaison populaire et commerciale, à l’image des marais du centre de Paris, qui donnèrent au XVIIIe siècle naissance au mot « maraîchage ». Ces maraîchers ont été de grands initiateurs et inventeurs de techniques agricoles encore utilisées aujourd’hui. Pratiquant une agriculture intensive sur de petites surfaces, ils avaient recours aux châssis ou aux cloches en verre pour cultiver plus tôt dans la saison. Le fumier de cheval, alors abondant en ville, ou les boues urbaines faisaient partie des ressources qu’ils utilisaient couramment ; ces usages témoignent des nombreux services rendus à la ville par les maraîchers.

Leur descendance est aujourd’hui multiple et variée. Citons les fermes périurbaines – souvent repoussées à l’extérieur des villes à cause de la densification et de l’hygiénisation urbaines – mais qui continuent à alimenter de leurs productions les citadins, principalement en maraîchage et en petits animaux (poules, œufs, etc.). Depuis une quinzaine d’années, ces fermes connaissent un regain d’intérêt avec le développement des circuits courts et locaux, on pense ici au réseau des AMAPs. Ces structures occupent généralement quelques hectares chacune. Dès 2010, près de la moitié des fermes françaises productrices de légumes et de miel vendaient en circuit court.

Des exploitations ont toutefois réussi à s’établir ou même (mais c’est plus rare) à survivre à l’intérieur des villes grâce à une diversification de leurs activités. Certaines assument une fonction sociale, en menant par exemple des actions d’insertion pour les personnes éloignées de l’emploi (comme dans les jardins de l’association Aurore) ; d’autres s’investissent dans la pédagogie (Veni Verdi pour la production maraîchère, Bergers urbainspour le pastoralisme urbain) ou l’événementiel culturel (La ferme du bonheur).

Le jardin du collège Pierre Mendès France, à Paris, suivi par l’association Veni Verdi. (Michèle Foin/Vimeo, 2016).

Les descendants les plus proches des maraîchers d’antan travaillent dans des fermes à fonction productive (comme Perma G’Rennes), situées sur d’anciennes terres agricoles, dans des écoles ou des parcs dotés de surfaces plus ou moins importantes (de quelques centaines de m2 à 1 ou 2 hectares).

2. La famille « Tête en l’air »

Une famille nouvelle ? Que nenni, on recensait déjà des terrasses hébergeant des végétaux sur les toits égyptiens, comme en témoignent certaines images du livre Palais et Maisons du Caire, consacré à l’architecture du XIIIe au XVIe siècles. Plus proche de nous, ce sont les ruches qui ont colonisé les toits de nombreux bâtiments publics ou privés, assurant une production de miel urbain.

On observe depuis les années 1980, un intérêt grandissant pour les toitures végétalisées (non productives d’aliments). Aujourd’hui, la descendance « agricole » de cette famille comprend notamment les fermes à visée sociale – que ce soit avec une dimension d’insertion (Culticimes), de pédagogie et d’expérimentation (le toit d’AgroParisTech) ou d’événementiel (Jardins suspendus). On y retrouve aussi des fermes à fonction productive (AéromateAgriPolis).

Interview de Louise Doulliet, co-fondatrice de la startup Aéromate. (Supbiotech/YouTube, 2017).

En raison de leur localisation en toiture et du fait que ces surfaces ne sont pas aussi étendues que celles au sol, les fermes « Têtes en l’air » ont des besoins spécifiques. Aujourd’hui, les potagers en toiture peuvent être vus comme une solution face aux problématiques d’accès au foncier et de sols pollués, si bien que dans un nombre croissant de villes d’ailleurs, les nouvelles constructions anticipent leur présence. Néanmoins, de nombreuses questions subsistent, notamment au sujet de leur conception et aux supports de culture utilisés.

3. La famille « Verticale »

Se servir des parois pour cultiver, la tâche semble périlleuse et pourtant les murs à pêches de Montreuil étaient mondialement connus au XIXᵉ siècle pour leur production de qualité ; ces fruits étaient exportés jusqu’à la cour du Tsar de Russie. Quant à la vigne, elle se plaît à grimper sur les murets et autres treilles depuis l’Antiquité.

Les murs végétalisés à visée décorative se multiplient depuis les années 1990-2000, dans les musées, les hôpitaux ou sur les grands magasins. Aujourd’hui, on retrouve des murs productifs pour du maraîchage ou du houblon, en accompagnement du développement des micro-brasseries urbaines. Les murs sont aussi utilisés par les fermes événementielles sur les toits. Cette famille reste néanmoins plus discrète que les deux précédentes.

Le Parisien | Paris

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Le houblon de Paris va pousser sur les murs http://l.leparisien.fr/kwze-N9Uy 

Le houblon de Paris va pousser sur les murs

Dix murs vont être aménagés dans Paris pour faire pousser du houblon, plante indispensable pour brasser de la bière… Nouvelle spécialité parisienne.

leparisien.fr

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4. La famille « Sous cloche »

Les productions sous serre permettent d’étendre la période de production des fruits et légumes. Les nobles auront été les premiers à en profiter, avec les orangeries et les jardins d’hiver. Au XIXe siècle, les serres d’Auteuil et celles du Jardin des plantes seront elles construites pour assurer la conservation des variétés et espèces constituant des collections végétales.

Aujourd’hui, les serres sont toujours très utilisées en agriculture – qui n’a pas entendu parler des immenses productions en Hollande – mais elles s’étendent également en ville à des fins productives, directement au sol (Skygreen) ou sur des immeubles (Les Fermes LufaThe New Farm). Elles peuvent aussi avoir une fonction pédagogique et expérimentale ou d’insertion et de pédagogie alimentaire (comme à la Cité maraîchère de Romainville).

Culture de chou kale sous serre dans les Fermes de Loufa, à Montréal. Page Facebook Les Fermes Lufa

Une autre forme de serre concerne l’aquaponie, qui allie production maraîchère et élevage de poissons. Cette production peut se faire sur substrat vivant (à pouvoir fertilisant pour les plantes) dans des bacs, mais elle se fait surtout sur substrat neutre, dans des systèmes hydroponiques où l’on apporte, via l’eau, les éléments nécessaires aux plantes (et aux poissons quand il y en a). Cette production fait actuellement l’objet d’un projet national de recherche.

5. La famille « À l’ombre »

La Boîte à champignons. Agnès Lelièvre

Les ancêtres de cette famille se sont développés en sous-sol, avec les champignonnières et la production d’endives. On les appelle « produits de cave », très répandus en Île-de-France. Les parents ont très peu évolué concernant leurs produits, mais davantage sur les systèmes de production. Leurs enfants ont repris l’affaire familiale en la diversifiant (on pense au système des micro-pousses) et surtout en valorisant les nouveaux déchets organiques de la ville, tel le marc de café. L’orientation est majoritairement productive (Boîte à champignonsLa Caverne).

Un parent high tech en bâtiment est apparu ces dernières années : ici, tout est contrôlé (lumière, atmosphère…) en s’appuyant sur les progrès réalisés dans la recherche spatiale. Ses enfants ont, de leur côté, adopté des bâtiments déjà existants ou recyclés à partir de containers (AgricoolFarmbox). Cette famille connaît un fort développement dans certains pays où la densité urbaine est intense ou le climat très contraignant. En France, il permet de recoloniser certains espaces, comme des parkings inutilisés, ou de mettre en place des fermes mobiles selon les besoins.

6. La famille « Vivement dimanche »

L’ancêtre du jardin individuel a donné naissance aux jardins privés, mais aussi au jardinage de groupe avec les jardins ouvriers de la fin du XIXe siècle.

Les enfants de cette famille poursuivent la pratique du jardin privé (balcon, terrasse, au sol) qui peut être très productive et du jardinage en groupe qui rassemble les jardins partagés, les jardins familiaux et de multiples expériences hybrides. Si le jardinage privé a une dimension productive, le jardinage de groupe ajoute une dimension sociale et pédagogique à l’expérience.

Cette famille a connu un fort développement depuis le XXe siècle et un intérêt grandissant aujourd’hui, tout particulièrement concernant le jardinage de groupe. On compte ainsi plus de 1000 sites de jardins collectifs en Île-de-France, occupant au moins 900 hectares, alors que le maraîchage professionnel n’occupe plus qu’environ 5000 hectares. Un vrai succès même s’il reste aujourd’hui difficile d’obtenir un espace où cultiver en ville ou à ses abords, comme en témoignent les longues listes d’attente pour accéder à un jardin familial ou partagé.

Jardins familiaux dans le parc des Lilas à Vitry-sur-Seine (94). Agnès Lelièvre

7. La famille « Libre-service »

Portée par des mouvements comme Guerrilla gardening, qui dans les années 1970 aux États-Unis lançait la reconquête du béton par la végétation, cette dernière famille est revendicative, inventive et conquérante.

Elle a donné naissance à une progéniture active qui cherche à mettre en place une production végétale dans les espaces publics pour que chacun puisse en profiter. On y retrouve des mouvements internationaux, comme les Incroyables comestibles, mais aussi des initiatives des villes elles-mêmes (permis de végétaliser, réintroduction d’arbres fruitiers dans les parcs). Si cette famille demeure encore modeste, son avenir semble radieux à mesure que les collectivités s’emparent de ses idées.