Une maison « intelligente » pour faire des économies d’électricité

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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la Science 2018 dont The Conversation France est partenaire. Retrouvez tous les débats et les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.


En France, le bâtiment, qu’il soit tertiaire ou résidentiel, reste de loin le plus gros consommateur d’énergie devant les transports, l’industrie et l’agriculture.

Selon les derniers chiffres du ministère de la Transition écologique et solidaire, cela représente près de 45 % de la consommation finale d’énergie. Paradoxalement, le bâtiment est l’un des secteurs les moins émetteurs de gaz à effet de serre (20 %). L’industrie (29 %) et les transports (28 %) sont de bien plus mauvais élèves.

Répartition de la consommation finale d’énergie en France par secteurs d’activités. Ministère de la Transition écologique et solidaire

Dans un contexte de transition énergétique – qui vise notamment à préparer « l’après-pétrole » – et pour faire face aux enjeux d’approvisionnement en énergie, à l’épuisement des ressources, à l’augmentation des prix et aux impératifs de la protection de l’environnement, il est primordial que chacun d’entre nous parvienne à mieux gérer sa consommation d’électricité.

Quels sont les moyens pour y parvenir ? On peut commencer chez soi !

Les systèmes de gestion de l’électricité

Les systèmes de gestion de l’énergie électrique offrent aujourd’hui la possibilité de maîtriser de manière dite « intelligente » aussi bien la consommation d’un bâtiment que le coût de cette consommation.

Ces systèmes ont pour but d’économiser l’électricité et d’optimiser le confort des usagers en adaptant le fonctionnement des équipements. Par exemple, lorsque le bâtiment est inoccupé, le système peut arrêter le chauffage de manière automatique ou le ralentir durant la nuit. Ces actions « intelligentes » peuvent intervenir en toute transparence pour les usagers afin de donner de la priorité de fonctionnement à certains équipements.

Cette hiérarchisation du fonctionnement des appareils permet de diminuer la puissance appelée par l’installation électrique et ainsi soulager le réseau de distribution lors des pointes de consommation.

Un exemple concret de gestion « intelligente »

Dans le cadre du projet « ECCO » financé par la région Centre Val-de-Loire, le groupe de recherche en matériaux, microélectronique, acoustique et nanotechnologies de l’Université de Tours (GREMAN) travaille sur l’optimisation du coût de la consommation d’électricité dans l’habitat individuel.

Ce dispositif est réalisé à l’aide d’un système de stockage (des batteries), un convertisseur d’énergie, des capteurs (de température, de présence, etc.), un système de prédiction et de gestion de l’électricité (un algorithme informatique est mis en œuvre) ainsi que des prises « intelligentes » pour piloter tous les équipements présents dans la maison.

Deux objectifs sont ici visés : « effacer » la consommation électrique ou la reporter via un système de stockage.

Durant les périodes « creuses », l’utilisateur fait fonctionner ces équipements électriques directement sur le réseau de distribution. Durant les périodes de pointe de consommation, le système de stockage « soulage » le réseau de distribution.

Ce système permet ainsi de garantir, à tout instant, un équilibre entre la production d’électricité et sa consommation. Le dialogue entre le système de stockage et le réseau de distribution est réalisé dans ce cas par l’intermédiaire d’un convertisseur statique d’énergie. Ce dernier est bidirectionnel, car l’électricité doit pouvoir transiter dans les deux sens : du système de stockage vers le réseau de distribution et du réseau de distribution vers le système de stockage.

Système de prédiction et de gestion de la consommation d’électricité proposé par le groupe de recherche en matériaux, microélectronique, acoustique et nanotechnologies (GREMAN) de l’université de Tours. Sebastien Jacques/Université ToursCC BY

Des prises « intelligentes »

Dans ce système mis au point par les chercheurs du GREMAN, le pilotage des appareils électriques d’un logement peut être réalisé à l’aide d’un petit appareil, appelé « prise intelligente » (ou smart plug), que l’on branche directement sur les prises électriques « classiques ». Son utilisation ne nécessite aucune modification de l’installation électrique de la maison.

Exemple de prise « intelligente 2 500 W (ZWAVE+, FIBARO). » Author provided (No reuse)

L’ordre de commande de cette prise « intelligente » provient du système de prédiction et de gestion de l’électricité. Le smart plug doit donc pouvoir être commandé à distance de deux façons.

Dans un premier cas, l’utilisateur donne lui-même l’ordre de pilotage à partir d’une application installée sur son smartphone ou sa tablette numérique. Il pourra par exemple créer une ambiance sonore, baisser les volets roulants de sa chambre ou encore simuler une présence en allumant et en éteignant une lumière à des intervalles de temps réguliers.

Dans un second cas, l’usager n’intervient pas dans la gestion du coût de la consommation d’électricité. Lors des périodes de pointe par exemple (notamment entre 19h et 22h), le réfrigérateur pourra s’éteindre quelques minutes, sans que son utilisateur s’en aperçoive, pour diminuer la puissance appelée à ce moment-là par l’installation électrique.

Les défis scientifiques

La mise en œuvre des systèmes « intelligents » de gestion de l’électricité ne repose pas uniquement sur les prises « intelligentes ». Trois défis scientifiques doivent être aujourd’hui relevés.

Il y a d’abord la maîtrise du stockage de l’électricité à des coûts d’installation raisonnables pour l’usager ; celle du système de prédiction et de gestion de l’électricité ; enfin, la mise au point d’un convertisseur bidirectionnel à hautes performances énergétiques.

L’équipe du GREMAN tente d’apporter des solutions pour répondre à ces défis. Et la maquette d’une maison « intelligente » sera présentée par les chercheurs au public lors de cette 27e édition de la Fête de la science.

Démonstrateur d’une maison connectée « intelligente ». Sebastien Jacques/Université ToursCC BY

Le théâtre du XVIIIᵉ siècle, plus vivant que jamais

Modélisation 3D de l’intérieur d’un théâtre de marionnettes à la Foire Saint-Germain vers 1762. Paul François – VESPACEAuthor provided

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Qui connaît encore les théâtres de la foire ? Ils constituent pourtant un pan passionnant de l’histoire culturelle française. Au XVIIIe siècle, tandis que la Comédie-Française détient le monopole des représentations, certaines troupes tentent néanmoins de donner des spectacles lors des deux grandes foires saisonnières de Paris, la foire Saint-Germain (en hiver) et la foire Saint-Laurent (en été).

La foire Saint-Germain. Wikipédia

Le projet Vespace (virtual early-modern spectacles and publics, active and collaborative environment) a pour objectif d’immerger aussi bien les chercheurs que le grand public dans l’atmosphère des théâtres de la foire. Il ne s’agit pas seulement de proposer une visite passive d’un environnement bâti, mais de revivre les interactions sociales et culturelles qui s’y déroulaient en créant un nouveau type d’expérience numérique entre jeu vidéo, outil de recherche et restitution historique.

Vespace résulte de la collaboration entre le Centre d’étude des théâtres de la foire et de la Comédie-Italienne (Cethefi), l’Institut d’études avancées de Nantes (IEA), le Laboratoire des sciences du numérique de Nantes (LS2N) et le département de French studies de la Louisiana State University (LSU). Il est soutenu par le RFI Ouest Industries Créatives et l’École Centrale Nantes.

En immersion dans un théâtre de la foire

Aujourd’hui, assis dans le confortable fauteuil de velours d’une salle de théâtre, plongé dans le noir et le silence pendant une représentation, comment imaginer l’animation qui régnait à l’époque pendant une représentation ? Partout dans le théâtre, les spectateurs pouvaient boire, manger, chanter, crier, se livrer à des jeux de séduction, voler ou se faire voler… Des spectacles très divers étaient proposés : marionnettes, pantomimes, opéras-comiques, pièces par écriteaux, autant de dispositifs scéniques et littéraires employés alors pour contourner les interdits et s’assurer le succès auprès du public.

L’idée d’une immersion dans un théâtre de la foire est née de la rencontre entre des chercheurs en histoire culturelle et des chercheurs en sciences numériques. L’outil numérique, notamment grâce à la formidable vitrine qu’est le jeu vidéo, a paru d’emblée un excellent moyen pour recréer les espaces et les ambiances associées aux théâtres de la foire Saint-Germain. Il faut dire qu’il ne subsiste plus rien des lieux de spectacle de cette époque : rasée au début du XIXe siècle, la foire qui attirait des marchands de l’Europe entière n’a pas survécu aux mutations de la ville de Paris. L’emplacement est aujourd’hui occupé par le Marché Saint-Germain et son Apple store.

Miniature de Louis-Nicolas von Blarenberghe montrant un petit théâtre de marionnettes, foire Saint-Germain, circa 1762. METMuseum

Dans l’expérience Vespace, vous choisirez votre avatar de spectateur lors d’une soirée à la foire Saint-Germain : vous pourrez incarner une femme noble avec son imposante robe à panier ou un laquais accompagnant son maître. Vous constaterez alors comment le monde de l’époque réagit à votre classe sociale et apprendrez par vous-même, grâce aux regards et aux commentaires des avatars vous entourant, les bonnes manières de l’époque. Alors que vous aurez acheté votre billet, vous faufilant parmi les spectateurs, vous pourrez par exemple observer la manière dont les gens se saluent où s’évitent en fonction de leur rang. Mais si vous avez malheureusement bousculé le limonadier et provoqué la ruine du costume de votre voisin, il vous faudra alors montrer que vous savez les bonnes manières en usage. L’interaction avec les autres avatars dépendra des milliers de phrases et de gestes qui nourrissent l’intelligence artificielle spécifiquement conçue pour ce projet par les spécialistes du XVIIIe siècle.

Miniature de Louis-Nicolas von Blarenberghe montrant deux entrées de théâtre dans la foire Saint-Germain, circa 1762. Wallace Collection

L’usage des technologies d’informatique de pointe (recours massif aux bases de données, entre autres), a déjà fait ses preuves pour l’étude du théâtre. À Nantes, le Cethefi a obtenu deux projets ANR permettant la construction de la base de données Theaville (theaville.org) qui regroupe 200 parodies d’opéra et 2000 airs de vaudevilles, source d’analyses nouvelles, et du projet Recital (recital.univ-nantes.fr), plate-forme de crowdsourcing pour intégrer les données des nombreux registres de comptes de la Comédie-Italienne.

Des avatars réalistes

Ce nouveau projet d’humanités numériques, Vespace, ajoute la dimension multi-sensorielle liée, entre autres, aux avatars, ces spectateurs virtuels qui vont entendre, voir, et se toucher. Pour réaliser des avatars historiquement renseignés, il est indispensable d’étudier la morphologie des gens du XVIIIe siècle, la couleur de leur peau (le bronzage est proscrit dans l’aristocratie), leur manière de se maquiller, de se tenir… mais également leurs coiffures et leurs costumes. Dans ce contexte, nous avons fait appel à l’atelier de costumes d’Angers-Nantes Opéra, qui depuis des décennies produit des costumes historiques et détient un savoir-faire unique dans ce domaine. La restitution implique ainsi une grande variété de disciplines : costumiers, architectes, historiens, littéraires, musicologues, marionnettistes, acteurs, ingénieurs, game-designers et bien d’autres sont amenés à partager leur expertise dans le projet.

Représentation schématique de la diversité des thématiques et des disciplines convoquées dans le projet Vespace. Paul François et Françoise Rubellin/Vespace

Il s’agit de produire un outil non seulement de recherche pour la communauté scientifique, grâce aux possibilités de simuler des hypothèses, mais également de découverte pour le grand public. Ce double objectif est envisagé non pas comme deux faces d’une même application, mais bien comme un continuum permettant d’aborder des questions aussi bien génériques qu’extrêmement spécifiques en fonction des attentes de chacun.

Le grand public, qui découvre l’existence de ce contexte fascinant, pourra expérimenter les mœurs du XVIIIe siècle, découvrir les échanges entre scène et spectateurs dans certains genres littéraires, ou ressentir comment l’espace du théâtre est propice à des jeux de pouvoir et de séduction. Les plus curieux pourront aussi bien expérimenter les interactions sociales que visualiser les données qui ont permis de modéliser l’espace dans lequel ils sont immergés et y faire des commentaires ou des annotations. Dans un premier temps, cette démarche permettra d’abord d’améliorer l’expérience elle-même, puis à terme de tester des hypothèses architecturales et/ou comportementales.

Un projet en devenir

Toutes ces possibilités nécessitent de mettre en place des modalités d’interaction, d’extraction de données, d’annotation qui n’existent pas ou n’en sont qu’à leurs balbutiements dans le domaine de l’immersion en réalité virtuelle. Dans le cadre de la collaboration internationale liée au projet Vespace, un des aspects clés est donc de pouvoir s’appuyer sur les compétences des laboratoires de chaque côté de l’Atlantique.

Alors que le projet n’en est qu’à ses balbutiements, puisque les visiteurs ne parcourent pour le moment qu’un espace sans vie, il est incontestable que nous connaissons mieux les théâtres de la foire Saint-Germain à ce jour que lors du lancement du projet. Les découvertes viennent avant tout des opportunités qu’offre le travail dans des équipes multidisciplinaires, où de nouveaux angles d’attaque d’une problématique donnée sont abordés régulièrement.

Plus largement, le projet entend démontrer que, tout en abandonnant les formes purement discursives, on peut avancer et défendre une hypothèse scientifique avec autant de force que dans le cadre plus traditionnel d’ une monographie ou d’un article. On peut également s’appuyer sur un support visuel et auditif immersif, mais aussi sur la performance imprévisible du joueur. Si cette approche soulève des questions aussi bien d’ordre méthodologique qu’épistémologique, sur la validité des résultats que l’on pourra tirer d’une telle expérience, elle a le mérite d’intégrer très en amont l’objectif de vulgarisation tout en se voulant un terrain privilégié pour le décloisonnement des recherches.

Le théâtre peut vous faire aimer les sciences !

Galilée, le mécano au théâtre de la Reine Blanche. Pascal GélyAuthor provided

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Alors que bon nombre de nos concitoyens, traumatisés dès l’école par leurs difficultés avec les disciplines scientifiques, a fini par accepter de se voir privé de cette partie de la culture, le monde de l’art tente, depuis quelques années, de la lui restituer. Le théâtre, pour lequel, longtemps, les relations avec la science se sont cantonnées aux évolutions des arts de la scène rendues possibles par les progrès technologiques, semble finalement découvrir une nouvelle source d’inspiration.

Questions éthiques et philosophiques

Les questions éthiques, celles de Bertold Brecht dans La vie de Galilée, ou de Friedrich Dürrenmatt dans Les physiciens, furent longtemps centrales : la science restait quelque chose dont il faut avant tout se méfier ! Plus récemment, le grand Simon McBurney a trouvé dans la science une source d’inspiration poétique. Mémoire et imagination sont les thèmes de Mnemonic, alors que dans Apologie d’un mathématicien, il évoque le destin singulier et tragique de Srinivasa Ramanujan, mathématicien indien génial et autodidacte des années 1910.

Le théâtre, comme le cinéma, semble d’ailleurs découvrir la science et sa portée philosophique à travers les personnages de grands chercheurs. Stephen Hawking a eu deux fois les honneurs du cinéma (Une merveilleuse histoire du temps de James Marsh, et Hawking de Philip Martin). Quant à Alan Turing, il a inspiré lui aussi plusieurs films (Breaking the coded’Herbert Wise, et The imitation game de Morten Tyldum, entre autres), et plusieurs pièces (Turing Machine, de Jean‑François Peyret, et la toute récente Machine de Turing de Benoît Solès).

Marie Curie et Galilée

Marie Curie, portée à l’écran l’année dernière par Marie Noëlle, est également le personnage central du Paradoxe des jumeaux, écrite en collaboration avec Jean‑Louis Bauer, et mise en scène par Bernadette Le Saché. Voir derrière la grande scientifique habillée de noir, qui semblait ne jamais sourire (en tout cas sur les photos), dépeinte en femme vivante, capable de désir, de jalousie, de générosité ou de colère, contribue à rendre ce qu’elle représente, c’est-à-dire la science, et, qui plus est, la science au féminin, plus accessible, et, de ce fait, plus proche. Cette femme-là a aussi plus de chances d’attirer des jeunes filles vers les carrières scientifiques que l’image traditionnelle, beaucoup trop austère, à laquelle on n’a certes pas envie de se mesurer, mais pas non plus envie de ressembler.

« Le paradoxe des jumeaux » Pascal Gely

Citons également Galilée, le mécano, de trois auteurs italiens (Marco Paolini,Francesco Niccolini et Michela Signori), qui illumine en ce moment-même la scène du théâtre de La Reine Blanche. Le texte, mis en scène par Gloria Paris et joué par Jean Alibert, est dense, sans concessions, et pourtant, on rit beaucoup. C’est le « théâtre de narration » italien, très influencé par Dario Fo, qui, fait de théâtre classique, de conte et de « stand up », permet ce mélange des genres. Les anachronismes y sont nombreux : « Padoue ? C’était l’université où tous les fils de roi voulaient aller faire un Erasmus. », ou encore : « Ah ! Le rêve de tous les professeurs. Être professeur sans professer ! D’accord, Galilée, pour vous, on inventera le CNRS. » L’humour, d’ailleurs, ne tient pas qu’à cela : « Quand le ministre de l’Éducation nationale s’appelle Charlemagne, tu ne changes pas facilement de programme. ». On rit, et cela nous rapproche du personnage, et de son époque pourtant bien lointaine.

« Galilée, le mécano » Pascal Gély

On a un peu peur, aussi, et souvent, on a l’impression d’y être, dans ce seizième siècle encore embourbé dans l’obscurantisme le plus crasseux. D’ailleurs, très vite, au début de la pièce, on nous rappelle que l’Inquisition a brûlé Giordano Bruno… On a peur du sort qu’elle réserve à Galilée lui-même. De cet obscurantisme, en assistant au spectacle, on est tous bien certains de ne plus vouloir. C’est salutaire…

L’émotion a cela de formidable qu’elle entraîne l’adhésion du public. Parce qu’on est ému, on comprend… et on aime ! On aime Galilée, ce personnage génial qui a mauvais caractère. On mesure à quel point il a bouleversé l’histoire de la pensée, et, qui plus est, à un âge avancé. On prend définitivement son parti, c’est-à-dire celui de la science.

Le système du monde selon Copernic, planche extraite d’un atlas de Andrea Cellarius, édition de 1661. Ph. Coll. Archives Larbor

On se dit aussi, sans doute, que la culture scientifique existe, et qu’elle va nous donner des clés pour décrypter le monde. Il n’est guère besoin, probablement, d’énumérer les grandes questions qui se posent à tous, pour lesquelles un éclairage scientifique est essentiel : genre, procréation, changement climatique, partage des ressources, énergies propres… Comme toute forme de culture, celle-ci nous apporte aussi un plaisir profond : le public vit la joie qui envahit le chercheur au moment de la découverte, en comprenant la différence entre théorie de Lamarck et théorie de Darwin avec Tout le monde descend de Marie-Charlotte Morin, ou pourquoi la chimie des métaux est utile pour soigner certaines maladies chroniques de l’intestin avec Les métaux, la vie et le chimiste de Clotilde Policar. C’est cette culture-là, trop peu divulguée, qu’il faut donner en partage au plus grand nombre.

L’acteur, je crois, est un passeur. C’est aussi un passeur de science. Pour passer la science, l’acteur ne demande pas seulement au spectateur de raisonner. Il ne fait pas appel à ses capacités de déduction, ou à sa faculté d’abstraction. Il fait appel à ce que tous les êtres humains ont en commun : la capacité d’être émus.

Galilée devant le Saint-Office au Vatican (1632). Robert-Fleury Joseph Nicolas (1797-1890), Paris, musée du Louvre

Le projet Regards croisés : pour vivre une répétition de danse à 360°

Plusieurs regards sur une même répétition. Regards Croisés, Université de Rennes 2Author provided

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Le laboratoire d’études théâtrales de l’université Rennes 2, dirigé par Sophie Lucet, travaille depuis 2011 sur la question de l’observation, de la captation et de l’archivage du geste créateur dans les arts de la scène. C’est dans ce contexte de recherche que le projet « Regards croisés » a été formulé. Il s’agit d’étudier le regard sur le geste de création et les modifications de la relation au spectacle vivant.

À l’heure où nous observons un engouement partagé pour toutes les modalités de fabrication et une attirance des publics pour le processus plutôt que pour la consommation d’une forme achevée, nous avons décidé d’encourager ce mouvement de curiosité en y joignant une innovation technologique : l’immersion à 360° dans un environnement réel. Quels effets produisent ces moments partagés avec les artistes sur la réception des œuvres achevées? Quels sont les effets de l’immersion dans la perspective de construction de nouveaux rapports aux publics et de nouvelles esthétiques?

Cette expérience est née dans le cadre de l’appel à projet « Créativité croisée » proposé par Rennes Métropole. Pour cette expérience, le laboratoire théâtre s’est associé à l’agence de réalité virtuelle « Une jolie idée », à « lagencevoid », spécialisée dans les expérimentations artistiques et culturelles, à la structure artistique « Au bout du plongeoir » et à l’Irisa de l’université Rennes 1. Présenté comme une performance-dialogue, le projet artistique s’envisage comme une exploration pluridisciplinaire réunissant la danse, le dessin, la composition musicale et l’écriture poétique à partir des anges de Paul Klee. Le projet scientifique et technique explore quant à lui différentes modalités d’observation ainsi que la mise en récit collective de l’ensemble des personnes qui assistent à l’expérience.

Danser avec les danseurs. Regards Croisés, Université Rennes 2Author provided

Conditions de l’expérience

Lors d’une séance de répétition qui s’est déroulée exceptionnellement sur le campus de l’université Rennes 2 le jeudi 6 septembre 2018, un groupe de publics constitué d’enseignants chercheurs et d’étudiants en études théâtrales, de professionnels de la culture (programmateurs, directeurs de production, médiateurs, chargés de mission numérique) et de personnes intéressées par le projet, a assisté au travail de création de la compagnie rennaise enCo.re (site en cours de construction La répétition a été enregistrée avec une caméra à 360° (image caméra) et retransmise simultanément dans une salle annexe à la fois sur écran et dans des casques immersifs (image dispositif salle annexe). À cela s’est ajoutée une diffusion en direct sur une chaîne Youtube 360 qui a permis à un groupe de chercheurs européens impliqués dans le projet de suivre l’expérience depuis leur pays (universités d’Anvers, de Lisbonne, de Lille et du Péloponnèse). Dans un second temps, le projet a donné lieu à la réalisation d’une vidéo qui permet de faire vivre cette expérience immersive à des publics divers depuis les élèves d’écoles primaires jusqu’à toute personne désireuse d’en faire l’expérience. Ce voyage immersif de quelques minutes (3’30 ») permettant ainsi de valoriser nos travaux auprès du grand public et d’ouvrir un champ de recherche-action sur les relations entre le spectacle vivant et les technologies de la réalité virtuelle, réalité augmentée et 360°.

Le groupe de publics que nous désignons sous le terme des Regardeurs – pour insister sur le fait que nous travaillons au développement du regard sur la création – étaient réunis au Pôle Numérique Régional du campus Villejean à l’université Rennes 2. Au nombre de 27, ces regardeurs représentaient volontairement une diversité de profils de façon à saisir les différences de rapports avec l’acte de création en fonction de la formation de chacun. L’équipe artistique composée de six personnes (une danseuse chorégraphe, un danseur, une danseuse, un auteur, une musicienne et un dramaturge) était en plein processus de création sur “Engelsam, en jeu” dont voici quelques éléments de la note d’intention :

“À travers le prisme de sa double culture germano-française, Katja Fleig cherche à faire dialoguer différents langages artistiques, à inventer les modalités de relation entre l’artiste et les spectateurs en fonction des contextes et à investir l’espace public.”

Différent d’un spectacle de danse créé pour les espaces de diffusion classiques, cette création est présentée comme “un projet de performances – dialogues pour espaces scéniques et adaptables à des espaces intermédiaires telles que des salles d’exposition, halles, halls, chapelles” ou autres lieux alternatifs dans lesquels l’art vivant s’installe occasionnellement. Le projet artistique est donc d’emblée ouvert à une variation sur l’espace et par conséquent à une possibilité élargie d’angles de regards pour les spectateurs à venir. La notion de performance est ici pluridisciplinaire en tant qu’elle se nourrit du dialogue entre la danse, le dessin, la composition musicale et chantée et l’écriture poétique. “Engelsam, en jeu” se construit donc dans une hybridation artistique que nous rencontrons fréquemment sur les scènes contemporaines.

En immersion dans la danse. Regards Croisés, Université Rennes 2Author provided

Des regards renouvelés sur la création

Avec le projet « Regards croisés », nous construisons un dispositif de regards renouvelés sur la création. La saisie en immersion d’une répétition basée sur une circulation entre diverses expressions artistiques et les corps dansés nous semblait plus évidente pour une première expérience que l’enregistrement d’une session de création d’un spectacle dramatique basé sur un texte théâtral. La prédominance des corps, la question de l’envol et de la pesanteur qui caractérisent ce projet construit autour des anges formait un bon cadre d’expérimentation. Être au milieu des artistes, planer au-dessus de la scène, diriger son regard depuis le centre du plateau, éprouver la sensation de son propre corps au plus près des corps des artistes et rompre ainsi avec la distance convenue des rapports entre spectateur et artistes, telles étaient les innovations permises par la captation à 360°.

Les nouvelles conditions d’observations offertes par ce dispositif se sont accompagnées d’un récit collectif instantané et transmédia de l’expérience vécue par les regardeurs. Pour ce faire, lagencevoid a modéré les réactions des regardeurs sur un blog de projet hébergé sur tumblr. Très actifs, les regardeurs ont ainsi posté 120 réactions au cours des 3 heures qu’a duré l’expérience. À travers des photos, des vidéos, des textes, ils ont raconté instantanément leur vécu de l’expérience et ont ainsi contribué à l’écriture d’un récit polyphonique sur leur rapport à l’acte de création dans les conditions d’observations proposées.

Une expérience troublante

L’expérience immersive avec le casque a été la plus troublante pour la majorité d’entre eux comme en témoigne cette étudiante en master professionnel médiation du spectacle vivant à l’ère du numérique:

“Cette découverte du casque 3D a été extrêmement troublante car l’angle de vue est vraiment resserré! Au début, je me suis sentie comme trop près des danseurs, cette sensation ne m’a pas étouffée mais plutôt submergée : c’est comme si j’étais dans la bulle des interprètes!”

ou encore cette autre étudiante en master perspectives critiques en études théâtrales:

“Drôle d’expérience avec le casque, cette proximité avec les danseurs. C’est un point de vue nouveau à quelques centimètres du danseur, de la danseuse. On observe le moindre geste, regard, souffle… Un rapport intime qui se crée, avec un côté un brin voyeur.”

Les témoignages recueillis ont déjà permis de montrer combien la place du spectateur autorisé à voyager virtuellement au milieu des artistes constituait une révolution dans le rapport au spectacle vivant. À partir du 5 octobre 2018, des publics de tous horizons pourront vivre à leur tour quelques-uns des moments de cette répétition dans un casque immersif. Nous saurons ainsi, peu à peu, comment les rapports entre spectateurs et spectacle vivant peuvent évoluer sous les effets de ces nouvelles technologies. Nous commencerons cette aventure avec une centaine d’enfants et d’adolescents qui entreront virtuellement dans cette répétition de danse. Ils seront bientôt suivis par d’autres, grand public ou spécialistes du spectacle.

Cette expérience nous a révélé des perspectives de développement très riches en matière de relation du spectateur avec l’acte de création et de nombreuses possibilités d’applications aussi bien dans le champ de la médiation que dans celui des écritures scéniques ou encore des applications professionnelles. J’en veux pour preuve cet évenement inattendu : un étudiant – par ailleurs danseur – s’est immergé dans la répétition pendant de longues plages et a suivi les instructions de la chorégraphe, dansant alors avec les artistes pourtant physiquement séparés de lui. Lorsque nous l’avons interrogé sur son expérience, il nous a dit combien cet outil mériterait d’être utilisé dans les reprises de rôles. C’est dans ces belles perspectives que je souhaite développer mes propres recherches et que j’espère pouvoir mener d’autres expériences avec des artistes intéressés par ces nouvelles possibilités d’écriture du plateau et des relations aux spectateurs.

Les idées reçues : entre mythe et réalité, les schémas de notre pensée

Les Mémoires d’un saint (1960), René Magritte. Omega/FlickrCC BY-SA

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Lorsque Jérémy a quitté Aurore pour une femme quinze ans plus jeune que lui, son entourage a logiquement évoqué la crise de la quarantaine. Les colères à répétitions de papy Jean ? Cela ne fait aucun doute qu’elles sont liées à l’insatisfaction qui vient en vieillissant. Quant à l’ulcère du cousin Stéphane, pas étonnant chez quelqu’un d’aussi stressé ! Que Camille stresse avant son examen, cela va lui faire perdre ses moyens et échouer ! Et puis cette personne agressée dans la rue par un « déséquilibré » ! Rien de moins surprenant, on sait bien que les personnes atteintes de maladie mentale sont dangereuses…

Autant d’explications apparemment satisfaisantes qui permettent de répondre à la complexité de ces différentes situations. Mais ces explications, aisément admises par tout un chacun, sont-elles scientifiquement corroborées ou s’agit-il uniquement d’idées reçues ?

Naissance et développement des idées reçues

Les situations que nous rencontrons au quotidien possèdent un caractère plus ou moins complexe et, de ce fait, entaché d’un certain degré d’incertitude. Plus une situation est complexe, plus il est difficile d’en appréhender les causes et donc de l’expliquer ou de se l’expliquer. Or, s’adapter à notre environnement et à ce que nous sommes en train de vivre, nécessite que nous puissions trouver du sens, que nous puissions expliquer les choses.

Ainsi, face à ces situations dont la complexité compromet l’accès aux causes profondes et réelles, il arrive que nous fabriquions des explications apparemment rationnelles qui permettent de réduire cette complexité et l’incertitude qui souvent l’accompagne. Ces explications ont pour caractéristique d’être acceptées par toute une collectivité d’individus ; mais pour rationnelles qu’elles paraissent, elles s’apparentent dans certains cas à des idées reçues parce que fondées sur l’intuition plutôt que sur des faits analysés et vérifiés.

Ces idées reçues, pour le moins non vérifiées selon les standards scientifiques, mais néanmoins fortement crédibles, apportent une certaine réassurance face à la complexité et l’incertitude en clarifiant et simplifiant nos idées. Ces idées, totalement admises nous sont transmises par notre environnement socio-culturel et leur degré de véracité est testé selon la logique de la coïncidence au cours de la vie de l’individu.

La carte d’identité des idées reçues

En psychologie, une idée reçue est définie comme un ensemble de connaissances à propos d’un objet donné. Par exemple, les connaissances que nous possédons sur la propagation du son. Ces connaissances – certaines vraies (le son se déplace en ondes sonores), d’autres fausses (les vaisseaux spatiaux font de très beaux bruits dans l’espace) – s’agglomèrent pour former une structure (ou un schéma) de connaissances qui, comme nous l’avons vu, peut être utilisée afin de trouver une explication rationnelle face à une situation dont les causes réelles nous échappent.

La carte d’identité des idées reçues comporte quatre caractéristiques qui lui sont propres.

  • Sa fréquence : une idée reçue a la particularité d’être répandue.
  • Son caractère d’évidence : elle apparaît comme quelque chose de démontré.
  • La facilité avec laquelle elle peut être admise qui la rend agréable.
  • Enfin, elle revêt souvent une forme anecdotique, voire amusante, qui contribue à la facilité avec laquelle elle est acceptée et véhiculée.

Un ancrage profond

On peut ajouter, en outre, qu’une idée reçue sera d’autant mieux acceptée et ancrée dans le système de croyance d’un individu que celle-ci convient à notre façon de penser ou de voir les choses et se conforme à nos dispositions. De fait, l’idée reçue est captée au travers d’un filtre émotionnel qui l’ancre littéralement dans notre vision du monde sans jugement critique.

« Ceci n’est pas une pomme », René Magritte (1959). Cea/FlickrCC BY

Les idées reçues s’imposent généralement de façon non consciente. Autrement dit, elles naissent et se construisent de manière implicite, sans que nous ayons un réel contrôle sur la façon dont nous les adoptons et encore moins sur leur contenu. La conséquence principale en est que leur fondement n’est pas, ou rarement, mis en doute.

Pour le dire plus simplement, lorsque nous croyons à une idée particulière, il est difficile, sinon impossible de nous en détourner. En outre, leur ancrage profond dans la culture réduit à néant toute tentative de les contrer et cela même lorsque des preuves solides démontrent qu’il s’agit de contre-vérités. On peut alors se demander quelles sont les raisons qui font que ces idées, ces schémas de pensées, ces croyances se maintiennent contre vents et marées ?

Pourquoi les idées reçues ont-elles la peau dure ?

La réponse à cette question se trouve en partie dans les éléments que nous venons d’évoquer, à savoir le caractère agréable, évident (voire simpliste) et souvent amusant des idées reçues, ainsi que leur installation par des processus d’apprentissage non conscients. Mais cela n’est pas suffisant pour expliquer qu’elles puissent s’imposer et surtout perdurer face aux arguments scientifiquement étayés.

Une bonne partie de l’explication résiderait dans les caractéristiques émotionnelles liées aux idées reçues. Pour qu’une idée s’impose, pour qu’elle devienne une véritable croyance populaire, il lui faut au départ une dimension émotionnelle suffisamment importante pour résister aux assauts conjugués de la logique et de la rationalité.

Le degré auquel nous croyons – ou pas – à une idée donnée est largement influencé par la propension que nous avons à l’attachement. Nous nous attachons aux personnes, aux animaux, aux objets, mais aussi aux idées. Et cela non pas de manière froide et raisonnée, mais souvent de façon tout à fait irrationnelle. Dans le cas des idées, nous nous attachons à celles que nous jugeons émotionnellement plaisantes et rejetons en bloc la plupart de celles auxquelles nous sommes émotionnellement « allergiques », et ce d’autant que l’objet ciblé est complexe.

Cette dimension émotionnelle du jugement s’exprime à travers un biais auquel nous sommes tous sensibles : le biais de confirmation. Ce biais nous conduit à accorder plus d’attention, mais aussi plus de crédit, aux informations dans notre environnement qui soutiennent nos croyances actuelles. Autrement dit nous sélectionnons, de façon majoritairement non consciente, les preuves qui étayent les idées auxquelles nous croyons déjà et inversement nous dépensons une énergie folle à ignorer celles qui pourraient contredire ces idées.

La nouvelle conquête de Jérémy n’est-elle pas une preuve flagrante que la crise de la quarantaine est une réalité ? Que quinze autres couples de mon entourage aient atteint cet âge sans encombre ne constitue aucunement une preuve du contraire. Le biais de confirmation pourrait être un élément fondamental pour expliquer la persistance des idées reçues et la difficulté à les combattre. Mais finalement, est-il vraiment nécessaire de les combattre et pourquoi ?

Pourquoi combattre les idées reçues ?

Combattre les idées reçues laisse à penser qu’elles sont unanimement fausses, ce qui n’est pas le cas : le croire serait une idée reçue ! Plus exactement, dans la mesure où une idée reçue est, comme nous l’avons vu, une agglomération de connaissances, certaines de ces connaissances peuvent être parfaitement exactes.

Nous avons préalablement souligné le fait que nous vivons dans un environnement complexe et notre organisme lui-même est une structure complexe. Prenons le stress par exemple ; qu’il puisse – en fonction de sa nature, de son intensité, de sa durée, de nos capacités de résistance, voire de son interprétation – être impliqué dans les ulcères n’est pas complètement faux. Pour autant, le stress n’a pas que des conséquences négatives, loin s’en faut. La confrontation au stress et les réactions physiologiques qui en découlent sont en elles-mêmes nécessaires et inhérentes à la vie, et dans les situations difficiles telles qu’un examen par exemple, ces réactions s’avèrent plutôt vertueuses, tout dépend de la manière dont on interprète la situation.

Par ailleurs, les idées reçues présentent une fonction intéressante à souligner qui consiste à renforcer l’homogénéité d’un groupe social donné en favorisant l’interaction des individus qui composent ce groupe autour d’une croyance donnée sous la forme d’une norme social et/ou culturel. Ceci d’autant plus qu’elles vont donner du sens à des phénomènes dont la complexité est importante. Par exemple, considérer que le vieillissement est responsable de la diminution des capacités de mémoire permet de simplifier un phénomène qui implique bien d’autres causes que le simple vieillissement biologique. Alors, pourquoi combattre ces idées ?

Outre le rétablissement de la vérité qui à elle seule apparaît comme une raison suffisante, combattre les idées reçues s’avère nécessaire lorsqu’elles conduisent les individus à adopter des comportements ou des attitudes néfastes. En l’occurrence, certaines de nos croyances peuvent conduire à la stigmatisation d’un groupe ethnique particulier, d’une catégorie d’âge particulière ou à des attentes particulières en fonction du genre de l’individu.

Ainsi, continuer de penser que les garçons réussissent mieux que les filles dans les filières scientifiques, que les personnes atteintes de troubles mentaux sont dangereuses ou que les homosexuels sont psychologiquement malades constituent des idées qu’il faut combattre. Il faut les combattre parce qu’elles sont fausses, mais aussi et surtout parce qu’elles contribuent à maintenir une inégalité d’une injustice profonde entre les individus.

Ainsi, combattre les idées reçues nécessite de développer sons sens critique, de savoir se documenter auprès de sources sérieuses et d’apprendre à remettre en question ses propres croyances.

Agriculture biologique : les microfermes peuvent tirer leur épingle du jeu


Tout laisser, acheter un petit lopin de terre à la campagne et se lancer dans l’agriculture biologique, c’est le rêve que sont prêts à vivre de nombreux jeunes adultes aux parcours très divers.

Ce rêve est-il réalisable et peut-on en vivre ? C’est la question à laquelle ont voulu répondre une équipe de chercheurs dans un article publié en novembre 2017 dans la revue scientifique Agricultural Systems.

Principal enseignement de l’étude : les « microfermes » biologiques peu mécanisées peuvent avoir, sur une surface agricole inférieure, un meilleur taux de viabilité que des fermes maraîchères plus mécanisées.

Moins d’1,5 hectare

En Europe et en Amérique du Nord, l’industrialisation de l’agriculture s’est appuyée sur l’exploitation de surfaces de plus en plus importantes pour amortir l’augmentation du coût des nouvelles technologies et des intrants (fertilisants, pesticides, machinisme). Cette industrialisation s’accompagne d’une perte de diversité des cultures, d’une dépendance aux marchés globaux et d’une déconnexion de la production des besoins locaux.

C’est dans ce contexte que l’on observe une popularité croissance des microfermes maraîchères biologiques en France depuis 5 ans (bien que des fermes maraîchères sur de petits espaces aient toujours existé). Ces fermes présentent donc une faible surface (moins de 1,5 hectare, en dessous donc des recommandations officielles), sont très diversifiées (plus de 30 cultures différentes par ferme) et pratiquent une commercialisation en circuits courts (vente directe aux consommateurs avec un intermédiaire maximum).

Elles répondent à un souci de préservation de l’environnement, de stimulation des dynamiques locales via les circuits courts, et de création d’emploi au niveau local.

La microferme, une question de surface, mais pas seulement (AgroParisTech, novembre 2016).

Sortir des standards de l’agriculture

Les microfermes attirent une nouvelle génération, non issue du milieu agricole. Ces nouveaux arrivants ont ainsi été à l’initiative de 30 % des 5000 installations agricoles aidéesen France pour 2014 (sur environ 13 000 nouvelles installations au total).

Cherchant à sortir des standards de l’agriculture classique, ils souhaitent avant tout agir pour un monde meilleur et se reconnecter à la nature. 63 % de ces néo-paysans sont attirés par l’agriculture biologique, 58 % par les circuits courts et 23 % par le maraîchage. Cette agriculture est d’autant plus attractive qu’elle requiert peu d’investissements matériels et fonciers.

Pour mieux comprendre le phénomène des microfermes, nous avons choisi de comparer 18 stratégies différentes à l’œuvre dans ces espaces avec pour variables les techniques de production, la commercialisation et l’investissement. Mille simulations ont été réalisées pour chaque scénario grâce au modèle Merlin (Microfarms : an Exploratory Research on Labour and Income), développé à partir des données collectées dans 20 microfermes du nord de la France.

Trois modèles sur le banc d’essai

D’un point de vue technique, trois grands modèles de microfermes ont été considérés, avec des préoccupations écologiques et une recherche d’optimisation de l’espace croissantes :

Le système classique qui consiste à reproduire en maraîchage biologique diversifié (de 30 à 50 espèces différentes dans une exploitation) les logiques des fermes industrielles pour la mécanisation (tracteur pour la plupart des tâches culturales) et l’utilisation d’intrants du commerce. Ce modèle technique permet de limiter le temps de travail par unité de surface, mais ses coûts de production élevés le rendent moins viable économiquement que les deux autres systèmes quand il est appliqué à une petite surface. En effet, la faible surface ne permet pas de produire suffisamment pour amortir ses charges (mais ce système peut être cohérent et pertinent sur des surfaces plus élevées). De plus, même si la mécanisation des exploitations signifie moins de travail pour les agriculteurs, l’espace laissé aux machines fait perdre de la densité aux cultures, favorise le développement des mauvaises herbes et requiert des interventions de désherbage plus fréquentes.

Le système bio-intensif qui, en plus de diversifier les cultures, limite sa dépendance aux intrants industriels par des pratiques écologiques (engrais verts, compostage, paillage, etc.) et limite l’emploi de la mécanisation uniquement au travail du sol. Dans les hypothèses de l’étude, il s’agit du système le plus productif et le plus viable de tous. Il donne en effet les meilleurs rendements par heure de travail avec de faibles coûts de production. Soit une plus grande marge pour le producteur.

Le système manuel s’inspire de la permaculture et limite au maximum l’utilisation des produits pétroliers (pas d’intrant du commerce ni de mécanisation) par des pratiques écologiques. Dans ce système, la contrepartie est l’augmentation du travail manuel et donc une plus faible productivité par heure de travail. Cependant, comme pour le système bio-intensif, l’économie des coûts technologiques permet une plus importante viabilité que dans le système classique.

INRA Île-de-France@INRA_IDF

Quand on parle … il est encore temps de (re)lire le Dossier consacré aux http://url.inra.fr/2dD5ocV 

Les bons résultats des systèmes manuel et bio-intensif pourraient même s’améliorer avec l’expérience de l’agriculteur et la mise en place de stratégies différenciées en fonction des cultures. Par exemple, il pourrait être judicieux d’utiliser une agriculture manuelle pour des cultures à haute valeur ajoutée (par exemple les jeunes pousses de salade) et une agriculture plus mécanisée pour les produits à faible valeur ajoutée sur de grands espaces (par exemple les pommes de terre).

Et en ville ?

Un investissement initial minimal est nécessaire pour augmenter les chances de viabilité d’une microferme. Ainsi, d’après l’étude, les jeunes fermiers qui choisissent de construire eux-mêmes leurs équipements à partir de matériaux recyclés diminuent la viabilité de leur exploitation les premières années : le temps consacré à l’autoconstruction pourrait plutôt être consacré à leur exploitation.

À chaque paysan de trouver un sage compromis entre l’autoconstruction (qui peut répondre à une volonté d’autonomie et de recyclage) et le recours à un minimum d’investissement (emprunts) pour s’équiper de manière satisfaisante.

Les microfermes sont un sujet d’intérêt grandissant pour les villes où les espaces disponibles sont limités. Quand le maraîchage classique nécessite au moins 15 000 m2 pour faire vivre un agriculteur, les microfermes n’ont besoin que de 2000 à 8000 m2. Une économie d’espace de 10 000 m2 en moyenne, qui peuvent être dédiés à d’autres productions complémentaires au maraîchage (fruitiers, miel, petit élevage), à des engrais verts ou à la biodiversité.

Les possibilités de réussite des microfermes en milieu urbain restent cependant à explorer, car la ville peut apporter un grand nombre de contraintes supplémentaires (pollution des sols, contrainte foncière, vols).

Experiences Urbaines@ExpUrbaines

D’ici 2020, la ville de @Paris comptera 30 hectares d’, notamment grâce aux 43 projets qui verront le jour dans le cadre de ! http://bit.ly/2lVB553 

Soutenir ces nouveaux agriculteurs

Ce travail de recherche montre donc qu’il est possible d’atteindre un certain niveau de viabilité sur des surfaces inférieures à ce qui était recommandé en utilisant des pratiques alternatives.

Néanmoins, si les microfermes présentent de réels atouts, atteindre un revenu satisfaisant reste un vrai défi comme dans n’importe quelle ferme, et ce surtout pendant la phase d’installation ! Les difficultés sont réelles et la situation des microfermes maraîchères biologiques ne doit pas être idéalisée. D’ailleurs, elles font l’objet de vives controverses : si pour certains, elles incarnent l’émergence d’une nouvelle agriculture plus durable, pour d’autres, elles restent des initiatives anecdotiques et utopiques qui n’auront que peu d’impact sur le paysage agricole français. Des recherches sur le terrain sont actuellement en cours pour mieux documenter ce débat.

Dans tous les cas, les microfermes permettent à un nombre croissant de jeunes agriculteurs, non issus du milieu agricole, de se lancer en agriculture, ce qui recrée des dynamiques dans les territoires et peut participer à un changement des mentalités. Pour que ce changement puisse avoir un impact à plus grande échelle, il est nécessaire qu’un dialogue sans préjugés mutuels puisse s’établir entre ces néo-paysans et les agriculteurs en place.

Et il serait aussi nécessaire de s’interroger sur des changements politiques plus profonds qui permettraient à de jeunes agriculteurs de s’installer sur des surfaces plus importantes avec d’autres productions (céréales, élevage) en favorisant l’accès au foncier et à l’investissement (emprunts), pour que les nouveaux installés n’aient pas à se contenter des miettes de foncier comme c’est encore trop souvent le cas.

De l’universalisme au différentialisme

Christine de Suède en conversation avec René Descartes, peinture de Pierre-Louis Dumesnil. Wikipédia

La méthode cartésienne s’inscrivait dans la tâche plus globale de redéfinir l’idée de l’homme, à travers une définition ouverte, puisqu’il ne s’agissait plus d’accoler à un sujet un prédicat (l’homme comme animal rationnel selon la définition aristotélicienne), mais de faire du sujet un acteur. L’acteur d’une pensée (je pense). Certes le terme d’acteur n’est pas cartésien, et sans doute fausse-t-il l’idée cartésienne de pensée qui oscille entre la simple conscience et une version plus intellectualiste qui l’identifierait à la raison. Toujours est-il que l’Homme pense, et que tous les hommes pensent.

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée » cette célèbre formule ouvre le Discours de la méthode, et se précise ainsi : « cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes ».

La seule différence qui existe entre eux est accidentelle ou contingente, ils ont plus ou moins de mémoire, plus ou moins d’imagination, plus au moins de célérité dans leur façon de raisonner. Mais cela est de peu d’importance, car

« pour la raison, ou le sens, d’autant qu’elle est la seule chose qui nous rend hommes, et nous distingue des bêtes, je veux croire qu’elle est tout entière en un chacun, et suivre en ceci l’opinion commune des philosophes, qui disent qu’il n’y a du plus et du moins qu’entre les accidents et non point entre les formes, ou nature des individus d’une même espèce. »

L’homme est tout à fait homme ou il ne l’est pas. La définition de l’humanité ne souffre pas de degrés. Les différences n’opposent pas plusieurs humanités, mais certains hommes à l’intérieur d’une définition commune. Certes, on ne peut nier ces différences. Mais Descartes propose une façon de les surmonter, et c’est précisément la méthode, le chemin : un chemin intégralement indexé sur les lois de la raison, et non sur des connaissances externes qui nécessiteraient d’appartenir à l’élite des doctes.

Le philosophe inaugure la modernité par ce geste de rupture qui arrache l’homme à la nature et à la hiérarchie des espèces, au profit d’une définition universelle qui accueille en son sein la singularité de chacun : penser est avant tout une expérience qui atteste de mon existence en tant qu’homme.

Mais alors, que s’est-il passé ?

Pourquoi l’universalisme est-il ainsi battu en brèche ? Pourquoi est-il interprété comme le symbole de l’oppression, le Cheval de Troie du colonialisme et de l’impérialisme, l’abri du racisme, de l’islamophobie ? Dans son essai L’universalisme européen. De la colonisation au droit d’ingérence, Immanuel Wallerstein entend montrer comment l’universalisation des valeurs a contribué à la domination du monde occidental à travers différentes figures historiques et théoriques ; on peut faire remonter à la controverse de Valladolid, en 1500, le premier grand débat qui oppose un Occident conquérant, défendu par Sepulveda, au respect des différences culturelles, dont le héraut est Bartolomé de Las Casas. Mais ce n’était pas l’universalisme moderne que l’on convoquait alors : il s’agissait de convertir les populations amérindiennes, selon l’un par la contrainte, selon l’autre par l’exemple de la vertu et de façon pacifique…

L’histoire occidentale des empires coloniaux et de leur discours justifie cette méfiance. Néanmoins, ce n’est pas parce qu’on en fit usage à des fins meurtrières, inhumaines de domination que ces fins sont inhérentes au concept même d’universalisme. C’est là confondre l’usage et le sens. Certes, on a beau jeu de démontrer l’interdépendance entre ces deux aspects de la chose, et qu’un usage n’est jamais externe à l’objet, ou que l’objet porte en lui les potentialités de l’usage. Pour autant, on peut aussi considérer que l’universalisme a permis au contraire l’émancipation des hommes et plus tardivement des femmes dans l’Europe des Lumières.

À chaque grande bataille de ces dernières années, et dont le cœur est souvent la laïcité, des discours en tous genres brandissent la différence comme ce qu’il y a à respecter. La différence au nom de la culture, au nom de l’histoire, au nom de la communauté, au nom de la singularité, au nom de la liberté même. Le respect de la différence en devient presque un fétichisme. La mixité, le métissage, s’en trouvent suspectés. Comme un déni de la différence qui doit être cultivée comme telle.

Certes, la bataille contre l’universalisme a des pères d’envergure dont la vulgate a imprégné les esprits. Marx au XIXe siècle découvre et démontre que ce sont les conditions matérielles de l’existence qui déterminent la conscience et non l’inverse : qu’il n’y a pas de pensée hors sol, de conscience détachée de l’existence concrète dont elle ne serait en réalité qu’un épiphénomène. Marx critique les droits de l’homme, comme mystification bourgeoise consistant à faire passer l’homme bourgeois et propriétaire pour l’homme universel, autrement dit transformant une particularité en un universel normatif, et ce faisant, excluant non pas en droit mais en fait toute une partie de l’humanité : « Constatant avant tout le fait que les “droits de l’homme”, distincts des “droits du citoyen”, ne sont rien d’autre que les droits du membre de la société bourgeoise, c’est-à-dire de l’homme égoïste, de l’homme séparé de l’homme et de la communauté » écrit-il dans la Question juive. Le fait a repris ses droits, au détriment du droit.

Nous voilà coincés entre deux héritages : celui de Descartes et plus tard des Lumières, et celui de Marx, dont la pensée s’est largement répandue dans les années 60, mais déjà bien avant dans le discours des anciens colonisés en guerre pour recouvrer leur indépendance.

Du différentialisme aux revendications identitaires

C’est la question de l’Islam qui a remis au cœur le débat en France. L’Islam lorsque homme ou femme s’en revendique dans l’espace public. L’Islam quand la femme porte un signe que certains estiment de soumission. La femme musulmane concentre alors la tension entre ces deux discours : l’universaliste dénonce le signe de son propre asservissement volontaire ou non, au nom de l’émancipation des individus par la raison et par la relégation de la croyance dans l’espace privé. Le différentialiste soutiendra le droit de la femme à choisir sa croyance, en usant d’une part et apparemment du même argument que l’universaliste : la liberté de l’individu, mais une liberté qui n’est plus identifiée au choix rationnel, une simple liberté d’opinion. D’autre part le respect culturaliste pour toute forme de différence, et la réduction d’une croyance religieuse à une tradition qui doit pouvoir se revendiquer dans l’espace public, car l’espace public doit précisément accueillir et protéger la manifestation des différences. Le différentialiste part d’une « bonne intention », tout en promouvant un relativisme des valeurs indépassable.

Or de plus en plus ce respect des différences et cette pensée relativiste s’inversent en revendication identitaire. Ainsi se multiplient les groupements minoritaires qui, au départ militants pour l’égalité des droits, font de leur différence une identité agressive qui se doit d’être reconnue dans sa clôture. Ainsi est née par exemple la vague de dénonciation d’appropriation culturelle : si au départ, il s’agissait légitimement de critiquer l’appropriation d’éléments d’une culture par une culture dominante, « emprunt déplacé » quand par exemple la culture américaine née de la colonisation européenne s’approprie des bouts de culture amérindienne transformée en exotisme, alors qu’elle repose sur l’extermination de ce peuple ; si la lutte contre le « pillage culturel » est donc indispensable, elle s’est pourtant déplacée vers une interdiction pour l’« autre » en général d’emprunter un signe, une mode, une tradition qui appartiendrait exclusivement à un groupement culturel humain. Les barrières s’érigent, les groupes se parcellisent.

Les différences contingentes dont parlait Descartes pour les exclure de la définition de l’humanité reviennent sous un jour essentialiste. La différence devient l’identité. Et sans doute le problème vient-il du terme d’identité lui-même dont le sens est ambivalent. S’il tend d’un côté vers la mêmeté, le fait que chacun est identique à l’autre sous l’angle de l’humanité ou de son appartenance à l’humanité, il est plus souvent pris comme ce qui me distingue des autres, et génère de lui-même l’autre notion avec laquelle il fait couple, à savoir la différence. La revendication identitaire est certes née de la domination, de l’exclusion, du rejet lui-même adossé à des raisons « identitaires ». Mais la seule réponse possible à la domination est-elle une réponse en miroir de ce sur quoi elle se fonde ?

Étrangement, ce sont souvent les discours dits de gauche qui promeuvent la différence, quitte à ériger des frontières symboliques entre les groupes humains, au nom de la tolérance parfois proche de la « charité » et de la mauvaise conscience, et d’une lecture marxiste de la domination. Si l’égalité doit se conquérir pas à pas par le combat politique, et c’est peut-être l’aspiration principale des partis de gauche, il ne faudrait pas oublier qu’elle est difficile à penser si l’on fait l’économie de l’universalisme. Et qu’à déconstruire celui-ci, on risque de ne plus pouvoir légitimer un combat non seulement pour l’égalité réelle, mais aussi pour l’égalité des droits fondée en dernière instance sur l’égalité des hommes. Or si l’égalité des droits de groupes identitaires vient en contradiction avec l’égalité des hommes en tant qu’ils sont hommes, n’y a-t-il pas un problème ?

Ne peut-on revenir à un discours universaliste qui prenne en compte les critiques que Marx a justement adressées à l’idée d’universalité lorsque celle-ci masque une domination, mais qui ne perde pas de vue l’Homme dans sa généricité, au détriment des différences qui sont autant de revendications identitaires, de fragmentation de l’humanité, et qui comme telles renoncent à la pensée comme mode d’émancipation ?

Les biofilms, une alternative aux traitements chimiques des cultures

Les biofilms ont été utilisés en test sur des champignons de Paris. Alison Harrington/Flickr

Cet article est publié dans le cadre du séminaire « Agro-écologie et systèmes alimentaires durables en Ile-de-France : Quels acquis et quels besoins pour la recherche ? », organisé par la Région IdF, l’INRA, l’Irstea et AgroParisTech et dont The Conversation France est partenaire. Cet événement aura lieu le mercredi 10 octobre 2018 à Paris.


L’agriculture intensive a recours aux pesticides chimiques et médicaments synthétiques pour protéger les cultures ; or ces substances représentent autant de facteurs de pollution environnementale. Les conséquences de cette pollution peuvent contribuer, entre autres, à l’émergence de nouvelles maladies ou à l’extinction de certaines espèces animales.

Une des alternatives aux traitements chimiques des cultures pourrait consister à utiliser des micro-organismes anti-pathogènes organisés sous forme de « biofilms », indique notre étude publiée en 2017 dans la revue Microbial Biotechnology.

Qu’ils soient bénéfiques ou non, les biofilms sont présents partout dans la nature. D’après l’Institut national de la santé (NIH), ils seraient responsables de 80 % des infections chez l’être humain. Dans ce cas, l’infection est d’ailleurs plus difficile à traiter, cette organisation étant tolérante aux anti-microbiens.

Les biofilms agissent en effet comme une bulle de protection pour les micro-organismes, les préservant de la sécheresse, des composants toxiques et polluants, leur permettant ainsi de se diversifier et de se développer. Une propriété qui les rend très intéressants pour la protection des champs.

Pesticides : pourquoi la France en consomme de plus en plus. (Le Monde/YouTube, 2018).

Un biofilm, quèsaco ?

Un biofilm consiste en une communauté de micro-organismes spatialement organisée, évoluant dans une matrice principalement composée d’eau et de biopolymères (polysaccharides, protéines, ADN et lipides), vivant sur une surface vivante (plante ou animale) ou inerte (roche).

Dans cette collectivité cohabitent différents types de micro-organismes, comme les bactéries, les champignons. Certains disposent de particularités pouvant être utiles contre les pathogènes. Ces micro-organismes deviennent alors ce que les scientifiques appellent des « agents de biocontrôle », utiles pour la préservation des cultures.

Les biomolécules de la matrice extracellulaire, qui maintiennent l’intégrité de la structure du biofilm, empêchent la dilution des molécules anti-pathogènes produites par les agents de biocontrôle. Cette cohésion rend l’action des agents de biocontrôle plus efficace et plus virulente contre les maladies attaquant les plantes agricoles que s’ils étaient dispersés.

Certains agents de biocontrôle sont déjà présents sur les marchés agricoles, en Europe et en Amérique du nord principalement. Des biofongicides, biobactéricides et biofertiliseurs sont ainsi produits à partir de bactéries comme Bacillus velezensis ou Bacillus subtilis, sécrétant des substances comme la surfactine, la fengycine ou l’iturine, qui peuvent être utilisés sur nombre de cultures (blés, champignons de Paris, avocats, fleurs, arbres fruitiers, vignes) pour les protéger des maladies.

Rediriger les mécanismes naturels

Chaque année, c’est environ 30 % des cultures qui sont perdues à cause des maladies dues à des parasites, adventices (mauvaises herbes) et autres micro-organismes pathogènes. Face à ces menaces, le biofilm pourrait offrir une protection des récoltes, tout en garantissant un impact minimum sur l’environnement – la technique du biofilm redirigeant et concentrant les mécanismes anti-pathogènes des agents de biocontrôle.

Malgré ce potentiel considérable, cette organisation particulière des micro-organismes en biofilms a été jusqu’à présent plutôt ignorée dans le domaine du biocontrôle agricole.

En outre, les biofilms, à travers les bactéries qui les peuplent, produisent des phytohormones et des stimuli qui vivifient la croissance des plantes et donc le rendement des terres agricoles. Une étude de 2006 a ainsi montré que la surface des feuilles de tabac a augmenté (de 36 % environ) lorsque les plantes étaient exposées au 2,3-butanediol, substance produite par la bactérie Pseudomonas chlororaphis.

Sur les champignons de Paris

Nous avons identifié de nombreuses études démontrant l’action favorable des biofilms sur l’expression de certains gènes utiles de bactéries : chez Bacillus (déjà commercialisé comme agent de biocontrôle), par exemple, les chercheurs ont démontré une surexpression du gène responsable de la production de bacilysine (un antibiotique).

Il est maintenant nécessaire de prendre en compte la capacité des agents de biocontrôle à vivre sous forme de biofilms pour augmenter l’efficacité de ce système de protection des récoltes. Pour les chercheurs, il s’agit aussi de mettre en évidence les gènes responsables de cette organisation complexe ainsi que l’effet de biocontrôle mis en jeu par ces micro-organismes.

Comme dans n’importe quelle société, certains organismes collaborent ensemble plus facilement que d’autres. Il nous faut ainsi identifier les souches microbiennes travaillant plus volontairement en synergie pour mettre au point les cocktails microbiologiques les plus efficaces. Notre équipe de recherche s’essaie actuellement, avec des résultats prometteurs, à l’étude de la formation de biofilms par un agent de biocontrôle utilisé pour protéger les cultures des champignons de Paris.

Devoirs : pourquoi les élèves n’en font pas plus que ce que demandent les profs

 

En majorité, les étudiants cultivent un rapport pragmatique au savoir. Shutterstock

Des exercices facultatifs pour s’entraîner en maths, des idées de lectures pour enrichir des cours de lettres ou éclairer des chapitres d’histoire… Jamais les enseignants n’ont manqué d’imagination pour suggérer des pistes de travail complémentaire à leurs élèves. Mais, quelles que soient les générations, ces conseils ne rencontrent en général que peu d’échos. Comment expliquer ce succès si limité ? À l’heure où chacun est invité à apprendre à apprendre et à se former tout au long de la vie, peut-on espérer changer la donne ?

Des penseurs aussi différents que Spinoza, Freud ou Piaget ont mis en avant cette réalité profonde de la psychologie humaine : l’homme entretient un rapport pragmatique avec la connaissance. En clair, il ne s’y intéresse vraiment que dans la mesure où elle peut lui être utile ! Citant Proust, le philosophe Olivier Reboul l’expliquait dans son ouvrage Qu’est-ce qu’apprendre ? avec humour : « chacun reçoit plus ou moins bien l’information selon qu’elle correspond à ses besoins ou à ses intérêts. L’indicateur des chemins de fer est le plus beau des romans d’amour, du moins si l’on est amoureux et si l’on n’a pas d’autre moyen de transport ».

Ce fait psychique, très robuste, opère même dans des contextes inattendus. Ainsi, Clair Michalon, expert en interculturalité, constate que dans des environnements difficiles – forêt tropicale, désert, région pauvre – où la vie est précaire, les personnes âgées sont davantage respectées que dans nos sociétés occidentales plus aisées. Cette proximité intergénérationnelle est-elle une spécificité culturelle ? Non, répond cet auteur, notant que, partout où l’existence est risquée, les jeunes générations trouvent intérêt à se rapprocher de leurs « anciens ». L’enjeu sous-jacent, c’est de comprendre comment, en milieu hostile, ils sont parvenus à vivre « vieux », et de pouvoir les imiter.

Le poids du contexte

Dans le champ de la psychologie, ce rapport utilitaire au savoir a trouvé un éclaircissement au travers du principe de viabilité. Une connaissance utile n’est pas une connaissance nécessairement bien construite ou juste mais une connaissance viable, c’est-à-dire une connaissance suffisante pour réduire les obstacles ou les contraintes dans notre environnement.

Prenons un exemple, parmi cent. Dans la vie quotidienne, peu de monde connaît le fonctionnement de son véhicule, puisque tomber en panne, entouré de garagistes et d’assureurs, n’a pas d’incidence grave. L’ignorance, en pareil cas, est viable. Mais qu’il nous vienne un jour l’idée de rouler dans le désert, celle-ci ne le sera plus et l’appréhension du danger aura tôt fait de nous transformer en apprenants zélés de la mécanique.

Ainsi, face aux apprentissages, l’individu n’est pas spontanément enclin à développer au mieux l’étendue ou la qualité de ses connaissances, mais cherche plutôt à limiter ses acquisitions à ce qui lui semble viable dans le contexte où il se trouve.

Un lien stratégique aux études

En milieu scolaire ou universitaire, le comportement des étudiants reflète ce fond psychologique. Interrogeant des étudiants universitaires sur leurs manières d’apprendre, Saeed Paivandi, professeur en sciences de l’éducation, découvre qu’une grande majorité d’entre eux développe un rapport stratégique aux études.

Ils sont ainsi 36 % à travailler dans une perspective utilitariste. Leur motivation n’est pas vraiment « apprendre pour savoir » mais apprendre pour obtenir des bonnes notes, réussir aux examens et s’assurer un bon avenir professionnel. Le plus souvent studieux, travailleurs, organisés, ces étudiants cherchent surtout à remplir les exigences académiques. Ainsi, calculent-ils la viabilité de leur engagement pour progresser sans encombre dans leurs études.

Une autre grande fraction des étudiants (34 %) joue délibérément sur la corde raide en déployant une approche « minimaliste » du travail : « C’est une perspective, précise l’auteur, dans laquelle les étudiants se contentent consciemment d’un minimum indispensable pour valider leurs cours… On ne voit pas d’enthousiasme chez eux, mais très souvent un apprentissage superficiel et fragmenté. » Ceux-là, pourrait-on dire, vivent à la limite de viabilité de leur implication.

Une fois décomptés les élèves désengagés des études, les « désimpliqués » (11 %), on ne trouve finalement que 19 % d’individus non-stratégiques, répondant à l’idéal académique : des étudiants qui, selon Saeed Paivandi, « privilégient la compréhension et le sens », « s’approprient le savoir d’une manière personnalisée » et « dont le ressort est le plaisir d’apprendre ».

Un enjeu pédagogique

Mais rien n’est figé dans les attitudes des étudiants, ajoute aussi Saeed Paivandi, et, certainement, la pédagogie peut jouer un rôle dans leur mobilisation. C’est d’ailleurs ce qu’a montré il y a près de vingt ans un jeune professeur, las de voir ses élèves ne travailler qu’à l’approche des examens. Pour transformer leur rapport au savoir, il inventa la classe inversée, où les étudiants prennent connaissance des contenus d’enseignement chez eux, avant de venir en classe décrypter les savoirs emmagasinés.

Fini la mémorisation des connaissances au dernier moment ! Désormais, les étudiants effectueraient des apprentissages en profondeur toute l’année et l’essentiel de cet approfondissement se ferait dans la salle de classe, avec l’enseignant.

Ce faisant, ce pionnier n’eut pas seulement l’audace de bouleverser l’organisation spatiale des cours. Il eut surtout le génie pédagogique de rendre toutes les tâches cognitives obligatoires. Avec lui, le « faites-en plus ! » cessait d’être un simple conseil sans suite pour devenir l’essence même d’une pédagogie explicitement contraignante et à laquelle nul étudiant ne pourrait se soustraire sans risquer d’échouer !

Ce qui, finalement, revenait à modifier les critères de viabilité du rapport au savoir : « travailler superficiellement » n’était plus viable dans le cadre de la classe inversée ; à l’opposé, « travailler en profondeur » figurait la condition requise de « survie scolaire » de chaque étudiant.

Il en va du cognitif comme du biologique : l’individu s’adapte à son environnement extérieur et à ses modifications. Eric Mazur, dont nous venons d’évoquer le passé, l’avait bien compris en demandant plus à ses étudiants. Toujours professeur de physique à l’université d’Harvard, il dirige une classe inversée dont le succès est internationalement reconnu !

Museomix, trois jours pour « remixer » le musée

 

Fablab Florence. Author provided

De quelle manière un musée peut-il communiquer et inciter les citoyens à s’approprier son espace de manière innovante, tout au long de l’année ? C’est à cette question que cherche à répondre la création du Museomix, événement collaboratif qui rassemble chaque année depuis 2011 de plus en plus de participants internationaux, avec pour mot d’ordre « trois jours pour remixer le musée ». Après de premières expérimentations au musée des Arts décoratifs de Paris, l’événement s’est développé en France et à l’étranger.

Cette manifestation innovante prend la forme d’un makeathonmuséographique : trois journées pour imaginer des solutions grâce au brainstorming intense et pluriel de co-créateurs. Cette action culturelle regroupe notamment dans un court délai des penseurs, des artistes, des artisans, des techniciens, des ingénieurs, des communicants, des développeurs, pour travailler ensemble autour d’une problématique, trouver des solutions propres à satisfaire le Musée et ses visiteurs et fabriquer puis mettre en place des outils pour donner vie à ces projets dans un temps très limité.

Trois jours pour remixer les musées

Pour rallier des participants à la cause, un appel est donc lancé en ligne sur le site du Museomix pour recueillir tous types de candidatures internationales, afin d’oeuvrer ensemble, chaque année, le deuxième week-end de novembre. Dans le cadre de cet événement, les musées accueillent donc généralement in situ ces équipes qui se forment souvent au hasard de leurs inscriptions dans ce projet et/ou ensuite lors de leurs premières rencontres sur le terrain. Des étudiant·e·s viennent compléter ces groupes pour participer à l’organisation de cet événement. Tous ces bénévoles aux compétences variées se réunissent dans un délai tendu pour penser à une forme novatrice de transmission des connaissances et de l’art, dans une ambiance d’émulation collective.

Les approches diffèrent en fonctions des musées et des pays : à Caen, cette année, le Museomix 2018 présente son exposition en cours « Vous avez dit barbares ? » comme source d’inspiration. Mais le Château, le donjon et les remparts de la ville peuvent également être le point de départ des projets. En Suisse, en 2017, l’organisation proposait une bourse à ses citoyens pour se rendre à l’étranger pour apporter la pierre suisse à l’édifice de cette aventure muséale tout autour du monde.

Des projets inscrits dans la durée

À la fin de ces trois jours de créativité dans les musées transformés en laboratoires ludiques, les producteurs de savoirs et les médiateurs ouvrent les portes au public. Les prototypes sont alors testés sur ce nouveau terrain de jeu où l’intelligence collective des « museomixeurs » et des spectateurs est mise à profit pour valoriser et promouvoir des actions culturelles innovantes. Cet événement initié en France permet également de construire une vision à long terme pour les musées, en France ou à l’étranger. Ainsi, à Bâle (Suisse), un projet développé durant le Museomix 2016 se voit concrétiser au Musée historique de Bâle qui a décidé de conserver un élément qui permet aux visiteurs de conter leurs propres histoires dans une « Mémobox ».

Autre exemple de l’impact de ce remix collectif : la coopération France-Canada. À Montréal, il est aujourd’hui question de s’interroger sur le vol d’œuvres d’art au Musée d’Art contemporain et sur les émotions suscitées par une œuvre du Musée des Beaux-Arts.

Si la démarche vous séduit, il est toujours temps de participer à cette aventure de co-créations muséales pour démocratiser des espaces artistiques et/ou culturels : selon le mot d’ordre de Museomix, « people make museums » (les gens font les musées), toutes générations confondues. De Caen à Nice, du Sénégal en en Équateur, chacun peut prendre contact avec une communauté proche de son territoire via un appel à participation. Les personnes sélectionnées au terme de cet appel se retrouveront au début du mois de novembre pour imaginer leurs prototypes et inventer le musée de demain.

Par son dynamisme et son aspect concret, l’événement Museomix permet de contribuer à une nouvelle forme d’expression, à expérimenter des pratiques innovantes et à introduire une communication artistique et culturelle en mutation pour les espaces muséaux du XXIe siècle.