La Vérité (1901), œuvre de Luc-Olivier Merson. Wikipédia

À l’automne dernier, Twitter a connu un moment d’effervescence à l’occasion de la parution de la traduction française d’un ouvrage de 1990 selon lequel la guerre de Troie aurait eu lieu en Angleterre. On a fait remarquer que l’auteur du livre et son préfacier ne sont pas des historiens professionnels. Tandis que l’éditeur les défendait, un jeune chercheur lançait le hashtag satirique #PublieChezPlon.

C’est sans doute là un de ces livres qui « font des ennemis » à leurs auteurs ou leur « attirent la condescendance des mandarins » parce qu’« on ne s’attaque pas impunément à certains bastions » : ceux qui défendent le savoir académique le feraient plus pour sauvegarder le prestige de l’institution ou se défendre de vérités dérangeantes qu’autre chose. Ils ont pourtant d’excellentes raisons de prendre la parole face à de tels livres et de tels arguments, qui sont la manifestation d’une attitude que je propose d’appeler le dandysme épistémique, ou dandysme de la connaissance (épistèmè).

Pour Barbey d’Aurévilly, le dandy est un « oseur » ; ce qu’il ose, selon Baudelaire, c’est « de combattre et de détruire la trivialité », par quoi il faut entendre les idées étroites de la société bourgeoise du XIXe siècle. Le dandysme épistémique est le prolongement de cette attitude mondaine dans le domaine du savoir. Anticonformisme revendiqué, il « ose bousculer… les certitudes les mieux établies », et dénonce des « idées reçues » qui sont l’émanation d’un pouvoir social (ce sont des « vérités officielles »). Pierre Louÿs, par exemple, était un authentique dandy, et lança en 1919 la thèse selon laquelle Corneille aurait écrit les pièces de Molière pour bousculer le Landerneau littéraire.

Le dandysme épistémique n’est ni complètement un complotisme, ni un relativisme. Il tient pourtant des deux, ce qui en fait un allié particulièrement insidieux de la post-vérité.

Le dandysme épistémique n’est pas un relativisme

À partir du constat que la construction de la connaissance par un individu ou un groupe donnés est en partie déterminée par le contexte historique, religieux, social, etc. de cet individu ou de ce groupe, le relativisme défend deux thèses :

  • le pluralisme des croyances : il est normal que différents individus ou groupes développent des modes et des contenus de connaissance différents ;
  • l’égale validité des croyances : ces différents modes et contenus de connaissance sont équivalents : aucun d’entre eux ne définit la vérité ou n’est meilleur qu’un autre.

Le dandysme épistémique accepte clairement la thèse du pluralisme : les « vérités officielles » qu’il consiste à dénoncer sont clairement relatives à des déterminations sociales. Les universitaires défendraient leur institution pour conserver leurs financements, s’éviter l’embarras d’avoir tort alors qu’ils sont payés pour leur expertise, etc.

En revanche, le dandysme épistémique n’accepte pas la thèse de l’égale validité. Une expression comme « la résolution d’un des plus grands mystères de l’Histoire » suppose une conception de la vérité à la fois moniste (elle est unique) et hermétique (elle est cachée). Pour que les « mandarins » aient effectivement le pouvoir que leur prête le dandysme épistémique, il faut qu’ils soient en mesure de dissimuler la vérité, et non qu’ils se contentent de promouvoir une vérité parmi d’autres.

Le dandysme épistémique est donc au mieux un relativisme faible. En se privant de la thèse de l’égale validité, il rencontre deux écueils.

  • Il s’expose à sa propre critique. Si toutes les croyances sont également valides, ce n’est pas grave qu’elles soient incompatibles. Or le dandysme épistémique dénonce les intérêts de l’establishment à contrôler le savoir comme quelque chose de particulièrement grave : comme il n’est pas protégé par la thèse de l’égale validité, rien ne s’oppose à ce que l’on retourne la question de l’interêt contre lui (indépendamment de celle de la validité). Dans la mesure où le prestige médiatique des dandys épistémiques est fonction de leur marginalité, l’intérêt qu’ils ont à défendre des thèses iconoclastes est assez évident.
  • Il révèle son agressivité. L’un des aspects sympathiques du relativisme est sa tolérance : en défendant l’idée qu’il n’existe pas de hiérarchie objective entre des croyances apparemment incompatibles, il plaide pour leur cohabitation harmonieuse. Or le dandysme épistémique rejette la thèse de l’égale validité précisément parce qu’il consiste à défendre « des thèses à contre-courant ». C’est donc une stratégie agressive de concurrence des institutions de savoir, qui consiste à prétendre au monopole du souci de la vérité.

Le dandysme épistémique est une subversion de l’esprit critique

Un dandy à Rome/Anonyme, Angleterre. Wikipédia

S’il est avant tout une posture sociale, le dandysme épistémique se présentera plutôt comme l’exercice d’une valeur moderne par excellence : l’esprit critique. Mais qu’entend-on exactement par là ?

L’esprit critique incite ceux qui en sont pourvus à prêter attention aux origines d’un discours de savoir, et leur en donne aussi les moyens. Il nous dit par exemple qu’il ne faut pas croire l’universitaire uniquement parce qu’il est universitaire, et nous invite à évaluer plutôt la valeur des arguments en présence. C’est une vertu épistémique, une disposition qui nous aide à être de bons sujets de connaissance. Cela dit, il y a aussi des choses que l’esprit critique n’est pas.

  • L’esprit critique n’est pas un effet de la démocratie qui s’infuserait spontanément dans les cerveaux. C’est une disposition individuelle acquise qu’il faut constamment cultiver (la notion de vertu implique celle d’effort). Si l’esprit critique est démocratique, c’est que chacun peut développer le sien ; mais en aucun cas l’esprit critique n’est donné à quelqu’un simplement parce qu’il vit dans une société démocratique où la liberté d’expression est un droit fondamental.
  • L’esprit critique n’est pas la seule vertu épistémique. Le dandysme épistémique en revendiquera sans doute quelques-unes, comme la patience, la rigueur argumentative ou le courage intellectuel. Étant donné sa nature agressive, il pourra cependant difficilement prétendre à d’autres, comme la « sobriété » proposée par Roger Pouivet. Par ailleurs, si l’esprit critique est une vertu épistémique nécessaire, surtout en contexte contradictoire, il n’est pas forcément suffisant, en particulier dans le contexte d’une recherche longue.

En se présentant comme un exercice de l’esprit critique, le dandysme épistémique défend en réalité deux versions dégradées de cette vertu.

  • Une version dure qui, en traçant une ligne de partage entre suiveurs et dissidents, décrit l’élaboration de la connaissance en termes de positionnement de groupe plutôt que de décision individuelle. L’« amateur éclairé » qu’est le dandy joue alors le rôle d’un lanceur d’alerte qui défendrait « les gens » contre les sombres intérêts des « mandarins ». Mais s’il est incontestable qu’être les détenteurs désignés du savoir (ce qui est le cas des universitaires) confère un pouvoir social, on peut douter que la détention du savoir se résume à la seule protection de ce pouvoir.
  • Une version molle qui consiste à suspendre la connaissance. Malgré ce qui précède, le dandysme épistémique affirme la liberté du sujet de connaissance en disant par exemple que c’est à « chacun de se remettre en cause », ou que l’on refuse de « prendre parti ». Tiraillés entre ces affirmations apaisantes et la promesse (incompatible) de « constats irréfutables », les hésitants finiront, au nom de l’esprit critique, par ne plus savoir quoi que ce soit. On peut douter que ce soit un progrès.

Et si c’était vrai ?

Pour finir, une expérience de pensée : imaginons que les dandys épistémiques aient raison (Troie par exemple serait vraiment en Angleterre). Les universitaires auraient bien sûr tort sur les faits, mais cela ne ferait pas nécessairement avancer la connaissance, pour deux raisons au moins.

  • On peut défendre la vérité pour de mauvaises raisons. À sa manière, le dandysme épistémique réinvente le le problème de Gettier, c’est-à-dire celui d’une connaissance vraie, mais accidentelle. Si sa démarche est bien d’abord d’aller « à contre-courant », alors il ne fait pas exprès de défendre la vérité sur un point particulier. Une philosophe comme Linda Zagzebski pourra suggérer qu’accéder à la vérité sans vraiment la chercher ne constitue pas une authentique connaissance ; c’est, au mieux, de la sérendipité.
  • On peut avoir de bonnes raisons pour ne pas traiter un problème. De manière générale, le problème avec les thèses du dandysme épistémique est que, pour les prouver d’une manière acceptable par tous, il faudrait être en mesure de remplir des conditions épistémologiques drastiques. (Dans le cas de Troie, par exemple, il faudrait une documentation archéologique au moins comparable à celle fournie par le site turc). Or, si les chercheurs professionnels aiment chercher, ils aiment aussi, parfois, trouver ; mais ils ne sont pas prêts, pour ce faire, à sacrifier leurs exigences de preuve. C’est une de raisons pour lesquelles ils évitent généralement « les énigmes de l’histoire ».

À l’inverse, le dandysme épistémique peut commencer par les énigmes parce qu’il est une épistémologie de rechange qui consiste moins à proposer des fait alternatifs qu’à valoriser le fait de le faire. Cette valorisation est éthique : le dandy présente comme garantie de son indépendance le fait de n’avoir pour soi ni le statut, ni la méthode du chercheur universitaire. Mais c’est aussi une valorisation financière, car le dandy a des livres à vendre. Le dandysme épistémique est en somme un marketing de la dissidence intellectuelle qui se légitime en exploitant la sympathie qu’inspirent les lanceurs d’alerte et, ce faisant, présente les exigences du monde scientifique comme un appareil répressif.

Sous ses dehors gentiment excentriques, il est l’un des plus insidieux alliés de la post-vérité.