Une photo d’une petite fille lors d’une manifestation « gilets jaunes » a créé la polémique sur le bon usage du français. Raquel Garrido/Twitter

Le 16 mars dernier, l’ancienne porte-parole du parti la France Insoumise Raquel Garrido tweete la photo d’une petite fille arborant un gilet jaune sur lequel il est écrit « je suis en CM2 mais l’année prochaine je serais en 6e République ».

Le tweet est repris quelque temps plus tard par la maire adjointe du XIVe arrondissement de Paris, qui se moque explicitement de l’ignorance supposée de la fillette entre conditionnel et futur :

Valérie Maupas@valeriemaupas

Elle est en CM2 et ne sait pas conjuguer le verbe « être » au futur, il y a de grandes chances que l’année prochaine elle soit encore au CM2…

Raquel Garrido@RaquelGarridoFr

Je me bats depuis tellement longtemps pour la 6ème République que cette photo m’emplit d’une immense fierté. J’ai beaucoup d’espoir dans la jeunesse de ce pays. La photo aurait été prise ces jours-ci à Flixecourt, dans la Somme. À la fin on y arrivera. C’est inéluctable.

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Le tweet générera un grand nombre de réactions, notamment suite à son partage par la chercheuse en langue française Laélia Véron (@LaeliaVe), co-autrice de ce texte, qui souligne la banalité de cette erreur, très courante en français.

Laélia Véron@Laelia_Ve

Une élue de la République se moque d’une gamine qui confond la conjugaison du futur et le conditionnel. Une erreur banale (puisque la différence à l’oral ne s’entend pas), que je vois sans cesse.
Mais j’imagine que tout est bon pour taper sur les ?

Valérie Maupas@valeriemaupas

Elle est en CM2 et ne sait pas conjuguer le verbe « être » au futur, il y a de grandes chances que l’année prochaine elle soit encore au CM2… https://twitter.com/raquelgarridofr/status/1106663026931978243 

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Le conditionnel et le futur, des formes et des valeurs proches

D’une part, il n’est pas toujours facile de faire la différence entre le futur (je serai) et le conditionnel (je serais) du point de vue du sens, notamment dans ce contexte. En effet, selon le linguiste Gustave Guillaume, futur et conditionnel appartiennent tous deux à l’époque du futur, mais le conditionnel serait un « futur hypothétique ». Le conditionnel peut donc permettre d’évoquer un procès possible dans le futur.

Comme l’écrivent les spécialistes Martin Riegel, Jean‑Christophe Pellat et René Rioul dans leur Grammaire méthodique du français, il est « apte à exprimer l’imaginaire. Il met en scène un monde possible, en suspendant le contradiction que lui oppose le monde réel ».

La petite fille au gilet jaune a-t-elle réellement commis une erreur ? Tout dépend de la manière dont on envisage le procès évoqué.

« Je suis en CM2 mais l’année prochaine je serais en 6e République » : futur à valeur quasi prédictive ? Conditionnel qui indique une éventualité possible ?

D’autre part, de nombreux locuteurs et locutrices ne font pas la distinction, à l’oral, entre la terminaison du futur (je serai) et celle du conditionnel (je serais), les uns utilisant une voyelle mi-fermée dans les deux cas (/e/, comme dans piqué ou prenez), les autres une voyelle mi-ouverte (/ɛ/), comme dans bête ou bel) dans les deux cas.

Bon nombre de twittos et twittas ont contesté ce second argument, en précisant que dans leur usage, la forme au futur, je serai, ne se prononce pas de la même façon que la forme au conditionnel, je serais.

Qui a raison ? Prononce-t-on de la même façon je serai et je serais, ou les deux versions riment-elles strictement à l’oral en français ? Avant de proposer une réponse sous forme de carte, il est nécessaire de jeter un œil à ce qu’en disaient naguère les manuels de référence du français.

Un peu d’histoire

Maurice Grammont était un linguiste et comparatiste français, parmi ses ouvrages connus figure notamment son Petit traité de versification française publié en 1922. Librairie dialogue

Depuis le XVIe siècle, et jusqu’à une époque plus ou moins récente, beaucoup de grammairiens et auteurs de traités de prononciation considéraient que pour un nombre très limité de substantifs (notamment geaiquaigai), la finale -ai se prononçait avec une voyelle fermée, alors que les autres (balaiessaivrai, etc.) se prononçaient avec une voyelle ouverte, comme c’est le cas des autres mots contenant le digramme –ai– dans leur terminaison (paixparfaitdais, etc.).

Sur le plan grammatical, cette différence de prononciation permettait ainsi de faire la part entre les verbes dont la finale s’écrit -ai (toutes les formes conjuguées de première personne du futur – je serai, je prendrai, je jouerai ; comme celles de passé simple : je mangeai, je tournai, je coupai ; le présent du verbe avoir : j’ai) aux verbes dont la terminaison est de type –ais (conditionnel présent : je serais, je prendrais, je jouerais ; imparfait : je mangeais, je tournais, je coupais, etc.), les finales -ai étant prononcées/e/, les formes finissant en -aisétant prononcées/ɛ/.

Que reste-t-il de cette règle aujourd’hui ?

Les dictionnaires commerciaux signalent encore cette distinction pour les verbes dans leurs tableaux de conjugaison, et on sait qu’elle est encore connue des champions de l’orthographe et autres amateurs de dictée. Dans une enquête sociolinguistique (administrée en ligne entre 2017 et 2018 par les linguistes animant le blog Français de nos régions, visant à obtenir des données en vue d’évaluer la vitalité et l’aire d’extension d’un certain nombre de particularités potentiellement régionales du français, figurait la question suivante :

« À l’oral, faites-vous une différence entre les phrases : “je mangerai’ (futur) et « je mangerais” (conditionnel) ? »

Deux possibilités de réponses suivaient :

« Oui, je prononce “je mangerai” différemment de “je mangerais”. »

« Non, je prononce “je mangerai” de la même façon que “je mangerais”. »

Un panel de 8 524 internautes volontaires, ayant déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse en France (5 645), en Belgique (1 233) ou en Suisse (1 589), ont répondu à cette question. Sur la base du code postal de la localité dans laquelle les participants ont déclaré avoir passé la plus grande partie de leur jeunesse, nous avons pu comptabiliser, pour chaque arrondissement de Belgique et de France ainsi que chaque district de Suisse, le pourcentage de personnes ayant déclaré faire la différence, à l’oral, entre je mangerai et je mangerais.

Nous avons ensuite reporté ces points sur un fond de carte, fait varier la couleur en fonction du pourcentage obtenu (plus la couleur est froide, plus le pourcentage et bas, et inversement) et utilisé une technique d’interpolation en vue d’obtenir une surface lisse et continue du territoire :

Carte issue du travail des auteurs, Pourcentage (de 0 à 100 %) de participants ayant indiqué faire la différence, à l’oral, entre « je mangerai » (futur) et « je mangerais » (conditionnel), d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 5ᵉ édition). Les points indiquent des arrondissements en France et en Belgique, des districts en Suisse. Author provided

Un système phonologique plus riche en Belgique, Franche‑Comté

Les résultats qui figurent sur la carte ci-dessus nous ont ainsi permis d’observer qu’en Europe, les francophones qui font la différence entre le futur je mangerai prononcé avec/e/et le conditionnel je mangerais/ɛ/à l’oral, pour la première personne du singulier, sont principalement localisés en Belgique, en Franche-Comté et dans la moitié septentrionale de la Suisse romande.

C’est en effet dans ces zones que les locuteurs du français ont gardé un système phonologique plus riche qu’ailleurs. Ainsi, c’est dans l’est de la francophonie d’Europe que l’on oppose encore majoritairement, à l’oral, des paires de mots comme pâte et patte ; amie et amie ; faite et fête ou encore sur et sûre.

Par ailleurs, l’existence de nombreuses taches de couleur intermédiaire dans l’hexagone laisse penser que les résultats sont parfois mitigés, donc que la variation dans ces zones n’est pas régionale.

Prendre des critères autres que géographiques

Compte tenu du fait que tous les participants de notre enquête présentent des profils socio-éducatifs relativement comparables (tout le monde ou presque a effectué des études supérieures), nous avons concentré notre attention sur l’axe « diagénérationnel », c’est-à-dire en observant l’âge des participantes et des participants.

Pour vérifier que la variation observée pouvait s’expliquer par les différences d’âge des internautes, nous avons conduit une analyse de régression logistique avec la réponse oui/non (« oui, je fais la différence » | « non, je ne fais pas la différence »), l’interaction entre l’âge des participants et leur pays d’origine. Nous avons également ajouté dans le tableau des données les réponses de participants canadiens (3 617 originaires des provinces francophones de l’est du pays) à une enquête du même genre, où une question comparable avait été posée à la même époque :

Probabilité de réponse positive à la question « Faites-vous la différence, à l’oral, entre « je mangerai » (futur) et « je mangerais » (conditionnel) », d’après les enquêtes Français de nos régions (Europe, 5ᵉ édition) et Canada (3ᵉ édition) en fonction de l’âge des participants (en abscisse) et le pays dans lequel ils ont passé la plus grande partie de leur jeunesse. Author provided

Les résultats présentés sur le graphe ci-dessus montrent que dans les provinces de l’est du Canada, le pourcentage de francophones faisant la distinction entre les formes de futur simple et de conditionnel est significativement supérieur au pourcentage de francophones faisant la différence en Europe, et que cette différence se retrouve entre la Belgique, la Suisse et la France, du moins en ce qui concerne les participants les plus jeunes du panel.

Plus on est âgé, plus on déclare faire la différence

De façon plus intéressante, le graphe montre que partout dans ces quatre régions de la francophonie, le fait de faire la différence est un phénomène clairement archaïsant : plus on est âgé, plus on déclare faire la différence, et inversement.

Il y a fort à parier que dans quelques décennies cette distinction disparaîtra, la Franche-Comté sera sans doute la première région touchée, et les autres territoires, tout au moins en Europe, emboîteront le pas.

L’amoindrissement de la distinction, à l’oral, de certaines formes écrites est loin de ne concerner que cet exemple. Ainsi, la différenciation des mots en ot (comme potsotmot) des mots en eau (comme peauseaumaux) est encore marquée à l’oral en Suisse, en Belgique, et dans certaines régions de l’Est de la France (les mots en –ot étant prononcés avec une voyelle ouverte/ɔ/comme dans porte ; les mots en –eau et –au avec une voyelle fermée/o/, comme dans beau), mais elle tend également à disparaître elle aussi. Cet écart grandissant entre l’oral et l’écrit pose la question du statut de l’orthographe, entre code phonographique (qui retranscrit des sons) et idéographique (qui représente des signifiés).

Une stigmatisation surtout sociale

Peut-on reprocher à une petite fille de CM2 de se tromper entre le conditionnel et le futur ? L’erreur, comme nous l’avons dit, est d’une part contestable (sur le plan sémantique) et peut s’expliquer d’un point de vue générationnel et géographique. Mais cette stigmatisation de la part d’une élue envers une petite fille représente sans doute bien autre chose qu’un attachement à l’orthographe (il suffit d’ailleurs regarder les tweets de Valérie Maupas pour voir qu’elle n’est pas Bernard Pivot). Elle témoigne d’une tendance, qui a plusieurs fois été soulignée dans cette chronique d’Arrêt sur Images ou encore cette réaction du journal 20 minutes, de stigmatisation sociale à tout prix de la parole de ces « jojos avec un gilet jaunes » comme le disait un certain Emmanuel Macron.